MEMORABILIA

Arnaud Benedetti: «Marlène Schiappa est le symbole de la société du divertissement»

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FIGAROVOX/TRIBUNE – Marlène Schiappa a proposé que Cyril Hanouna anime le débat présidentiel de l’entre-deux-tours.

Pour le professeur associé en communication, cette proposition de la ministre chargée de la Citoyenneté témoigne de la déliquescence de la politique.

Par Arnaud Benedetti.

Arnaud Benedetti est professeur associé à l’Université Paris-Sorbonne. Il est rédacteur en chef de la revue politique et parlementaire. Il a notamment publié Le coup de com’ permanent (éd. du Cerf, 2018) dans lequel il détaille les stratégies de communication d’Emmanuel Macron.

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Les politiques ont plusieurs manières d’exister : la plupart mettent en avant leurs conquêtes électorales ou leurs réalisations ; d’autres pèsent par leur verbe et leur projet ; certains, sans capital politique, ni corpus doctrinal très affermi, n’existent que par leur style.

Madame Schiappa, assurément, appartient à cette dernière catégorie. Son omniprésence résulte d’abord de son effort constant à susciter le buzz dans un environnement qui en demeure friand.

Force est de constater qu’elle en constitue autant une professionnelle accomplie qu’un symptôme.

Madame Schiappa est le produit d’une partie de son époque, elle en coche bien des cases, et en illustre en conséquence bien des caractéristiques tant par ses initiatives que par ses propos.

Voici quelques jours, elle préconisait la création de «quartiers sans relous» ; elle souhaite aujourd’hui que Cyril Hanouna, dont elle est l’une des familières du plateau, anime le débat de l’entre-deux-tours des prochaines présidentielles. Au moins, sommes-nous sûrs pour la circonstance, d’être «en marche» vers le stade ultime de la désacralisation de la fonction politique. Il faut admettre que la ministre n’est pas forcément comptable de ce processus , même si par ses prises de position elle contribue à son niveau a l’accroître. Elle s’en trouve être, à son avantage, l’un des produits et des symboles.

Marlène Schiappa est au point de rencontre d’une politique qui ne parle plus , qui a perdu sa capacité à être audible, à retenir curiosité ainsi qu’attention et de la société du divertissement derrière laquelle une partie des politiques ne cesse de courir pour combler un vide, celui du mimétisme de leurs idées, et de retrouver le fil d’une narration avec les citoyens.

Sur le terreau du discrédit du politique, elle est parvenue ainsi à développer sa petite entreprise communicante qui au demeurant lui permet d’ériger la fantaisie permanente comme un facteur de différenciation comparatif par rapport à une grande partie du personnel ministériel macroniste. Non sans d’évidentes qualités de chasseuse d’opportunités, elle avance avec l’audace de ceux à qui l’on pardonne beaucoup car in fine ils sont conformes à leur fond de marque dont on n’attend pas autre chose que ce qu’ils sont. De ce point de vue, Madame Schiappa, comme toute marque justement, est de ces figures tautologiques dont Roland Barthes nous apprit en son temps qu’elles étaient l’une des composantes les plus abouties du mythe. Schiappa fait du Schiappa, et c’est bien là l’essentiel : elle est conforme, «raccord» avec le rôle qu’elle s’est créé autant qu’avec celui que le dispositif majoritaire lui assigne. Elle peut se permettre ces «écarts» apparents , car sa fonctionnalité consiste à être dans l’écart avec les codes de la «compol» selon les anciens.

Elle est au point de rencontre d’une politique qui ne parle plus , qui a perdu sa capacité à être audible, à retenir curiosité ainsi qu’attention et de la société du divertissement derrière laquelle une partie des politiques ne cesse de courir pour combler un vide, celui du mimétisme de leurs idées, et de retrouver le fil d’une narration avec les citoyens.

Les noces communicantes de la ministre et de l’animateur sont dès lors tout aussi naturelles que d’un intérêt bien compris dans cette machine dégradée mais désormais fortement consumériste qu’est devenu l’espace public. Faut-il s’en étonner dès lors que le spectacle absorbe tout dans une société qui ne s’auto-critique plus dans son évolution puisqu’elle se résout à en accepter toutes les potentialités, y compris les plus apparemment loufoques ? Ce serait omettre que la loufoquerie et la bouffonnerie constituent des marchandises et des vecteurs jusque dans les arcanes d’un domaine dont l’histoire nous a livré qu’il était pourtant l’un des plus sérieux, les plus engageants, les plus graves , à savoir le politique…

Cette dilution de la res publica n’est pas sans rappeler cette comédie des années quatre-vingt ,«Deux Heures moins le quart avant Jésus-Christ», imaginée par le visionnaire Jean Yanne, lequel parodiant le péplum, décrivait une société où s’entrechoquaient cynisme politique, velléité du pouvoir et mauvaise humeur populaire épongée dans une frénésie ludique et anesthésiante. Tout se passe comme si le populisme était déjà au pouvoir, mais certainement pas sous la forme que ses contempteurs entendent dénoncer et combattre : il a le visage de la com’, confond le peuple en majesté avec une représentation pervertie de celui-ci, et sous le masque d’institutions malmenées, s’efforce de dissimuler les impostures autant que les impuissances du moment.

Pour nous aussi, «Deux Heures moins le quart» carillonne à l’horloge déréglée de l’époque. Reste à savoir ce que désigne et annonce cet avant dont nous pressentons qu’il ne correspond plus tout à fait non seulement à l’esprit du régime mais également à celui du sacerdoce politique.

À tout le moins, est-ce l’utilité de Marlène Schiappa de nous offrir l’une des clefs de lecture de notre temps.

En habitant la politique avec autant de légèreté, elle en dit la démonétisation et l’assignation à une réalité devenue subalterne.

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