MEMORABILIA

L’impérialisme allemand est-il réellement révolu ?

Scroll down to content

FRONT POPULAIRE. 23 avril 2021

OPINION. Hégémonie européenne, symboles institutionnels, continuité historique… Selon notre abonné, s’il prend désormais d’autres formes, l’impérialisme allemand n’a pas quitté les esprits des élites d’outre-Rhin. Et ce, malgré des décennies de paix européenne.

L’impérialisme allemand est-il réellement révolu ?

Certes, c’est à prendre avec des pincettes. Mais « il n’en demeure pas moins que », comme on dit dans les chancelleries…Artofus.

Auteur

François JOYAUX Universitaire 

Les craintes que les Français éprouvent à l’égard de l’Allemagne ont deux sources principales. D’une part, le souvenir de trois guerres successives en soixante-dix ans : 1870, 1914 et 1940. D’autre part, notre décadence contemporaine face à une Allemagne qui s’impose de plus en plus comme première puissance européenne, non seulement économique et monétaire, mais aussi politique, ce qui en est la conséquence. Sur ces divers sujets, tout, ou presque, a été dit par les politologues, économistes, éditorialistes et historiens du contemporain.

En revanche, il est une autre perspective qui est rarement abordée et qui nous paraît conduire à des conclusions beaucoup plus solides, mais aussi beaucoup plus alarmantes, celle de l’histoire du « temps long », pour reprendre le terme de Fernand Braudel, en 1949, dans son ouvrage La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. C’est-à-dire celle de l’histoire de l’Allemagne depuis qu’elle existe, non pas celle de l’Empire allemand proclamé en 1871 dans la galerie des Glaces de Versailles, mais celle de la Francie orientale ou Germanie, depuis le Haut Moyen Âge.

Ce qui est le plus frappant dans cette longue histoire, c’est que l’Allemagne a toujours été un empire. Dans un récent « billet d’humeur », nous plaisantions autour du mythe Charlemagne qu’entretiennent soigneusement les Allemands. Mais au-delà du ridicule d’un Macron célébrant le « temps carolingien où nous nous trouvons aujourd’hui », il est une réalité essentielle : celle d’un État allemand qui se veut fondamentalement empire, successeur de l’Empire romain. Karl der Grosse (dit Charlemagne en France), à l’origine, n’est que roi des Francs : c’est avec la conquête des Lombards, dont il devient également roi, qu’il prétend finalement au titre d’empereur et se fait sacrer à Rome . Son empire, en Occident, est le premier depuis la chute de l’Empire romain. L’aigle, symbole de l’Empire romain, est repris par Charlemagne comme symbole de son propre empire. En 921, le traité de Bonn, reconnaissait Charles le Simple comme roi de Francie occidentale, c’est-à-dire de France. De son côté, Otton Ier (Otto der Grosse), roi de Germanie rééditait le parcours de Charlemagne : reconquête de la Lombardie et sacre à Rome. L’Empire romain germanique était fondé. Mille ans d’histoire s’ouvraient : la France allait se construire comme un État-nation, l’Allemagne comme un empire, le Ier Reich.

Cette continuité impériale, ou si l’on préfère, cet impérialisme, connut évidemment d’innombrables aléas. Mais périodiquement, des règnes exceptionnels revinrent à l’idée initiale. Comment ne pas rappeler Frédéric II Hohenstaufen, au XIIIe siècle, dont la biographie par Ernst Kantorowicz est un grand classique d’histoire médiévale : « À cette époque, la Germanie en tant qu’imperium symbolisa réellement la grande idée de l’Empire romain (…). L’Allemagne demeura toujours l’“Empire” ». On comprend que les nazis aient utilisé ce livre, en dépit des origines juives de son auteur. Et faut-il rappeler Charles Quint au XVIe siècle ? C’est Napoléon qui mit fin, en 1806, à ce Saint-Empire romain germanique. Il reviendra alors à la Prusse de Guillaume Ier et de son chancelier Bismarck de fonder, en 1871, après la victoire contre la France, le IIe Reich, incluant l’Alsace-Lorraine. Après le court intermède de la République de Weimar, entre 1919 et 1933, suivra finalement le IIIe Reich de Hitler, lequel, c’est l’évidence, se voudra successeur de l’Empire romain germanique, Ier Reich, de l’Empire prussien, IIe Reich, et au-delà de l’Empire romain, Empire d’Occident. Nous rappelions dans un précédent article le projet d’Europäische Konföderation élaboré en 1943 par Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères du IIIe Reich, ainsi que ce mot de Hitler lui-même : « L’Allemagne ne sera véritablement l’Allemagne que lorsqu’elle sera l’Europe ».

Tout cela est fondamental pour comprendre la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, face à l’Allemagne, au sein de l’Union européenne. Évidemment, la suprême faute de raisonnement serait de plaquer mécaniquement sur l’actualité les conclusions qu’on peut légitimement déduire de cette histoire du « temps long » D’une part, ces conclusions doivent être nuancées et peuvent être discutées ; d’autre part, la spécificité du contexte actuel interdit d’interpréter le contemporain à la seule lumière du passé. Le monde change. Ce qui fut évident durant des siècles n’a peut-être plus la même pertinence aujourd’hui. On ne peut d’emblée exclure le point de vue de ceux qui estiment, par exemple, que la construction européenne est le meilleur moyen d’éviter que renaissent les tendances impérialistes des Reiche d’autrefois, ou que l’Allemagne réunifiée, ayant tourné le dos au nazisme, est définitivement devenue démocratique et non impérialiste.

Pourtant, nombre de faits tendent à montrer, au contraire, que l’Allemagne cherche à se présenter comme la continuatrice assidue de tous les régimes précédents, y compris de ceux qui posent les plus graves problèmes. Par exemple, sur le plan des symboles, pourquoi mettre constamment en avant ce Karl der Grosse/Charlemagne dont on sait qu’il fut un grand batailleur et un grand conquérant, que ce fut par la guerre plus que par la religion chrétienne qu’il construisit son vaste empire : Lombardie, Saxe, Bavière, Carinthie, Catalogne, sans parler des régions tributaires. Pourquoi vouloir, chaque année, à Aix-la-Chapelle, attribuer un prix international Charlemagne, tel un empereur adoubant ses vassaux ? Pourquoi avoir repris comme blason, dans l’Allemagne fédérale actuelle, l’aigle qui avait été celui du Saint-Empire romain germanique, mais aussi de l’Empire prussien, de la République de Weimar et finalement du IIIe Reich nazi ? Certes, l’aigle nazi a quelque peu réduit l’ampleur de ses ailes, mais c’est toujours le même aigle : le moins qu’on puisse dire est que ce blason n’exprime aucune volonté de rupture avec aucun des régimes précédents. Et pourquoi ne jamais évoquer le fait que si le traité fondateur de l’Europe actuelle fut signé à Rome, ce n’est pas seulement parce que cette ville est le cœur de notre civilisation à tous, Européens, mais aussi, et peut-être surtout, parce que le Saint-Empire germanique, se voulant romain, alla chercher sa légitimité à Rome ?

Pourquoi avoir choisi comme hymne national de l’actuelle Allemagne le troisième couplet du Das Deutschlandlied (Le chant de l’Allemagne), composé en 1841, dont le premier couplet, « Deutschland über alles in der Welt » (L’Allemagne par-dessus tout au monde), était l’hymne national du régime nazi ? On nous explique aujourd’hui que cet hymne romantique avait une connotation libérale, que les frontières évoquées dans le premier couplet (incluant, à l’ouest, la Belgique, le Luxembourg, l’Alsace-Lorraine, la majeure partie de la Suisse, à l’est, les territoires allemands au-delà de l’Oder-Neisse) n’étaient pas des frontières politiques, mais seulement culturelles. Pourtant, ce n’était pas l’avis du président Theodor Heuss, en 1951-1952, mais la décision lui fut imposée par le chancelier Adenauer. N’aurait-il pas été plus clair de choisir ou de composer un texte radicalement différent ? Cela aurait évité les critiques récurrentes de dénazification inachevée. Et pourquoi, en 1985, avoir adopté comme hymne de l’Europe une musique composée par un Allemand, Beethoven, sur un poème écrit par un Allemand, Schiller, aussi géniaux soient-ils ? Ce ne sont pas des symboles innocents.

Or, depuis Maastricht, l’histoire du temps présent est tout aussi troublante. Pourquoi s’ingénier à faire en sorte que le Parlement européen quitte Strasbourg ? Pourquoi avoir installé la Banque centrale européenne en Allemagne, à Francfort, siège de la Banque centrale allemande et de la Bourse allemande ? Pourquoi la Cour suprême de Karlsruhe ne juge-t-elle que d’après le principe de la suprématie de la constitution allemande sur le droit européen ? Pourquoi l’Allemagne impose-t-elle une politique monétaire strictement calquée sur celle de l’ancien mark ? Malheureusement, les exemples pourraient être multipliés.

Lorsque les enseignements de l’histoire du « temps long » recoupent à ce point ceux de l’histoire du temps présent, n’est-on pas en droit de se demander si, dans une telle situation, une construction européenne avec une telle Allemagne est possible ? Ce que les historiens nomment pudiquement l’impérium germanique traditionnel, n’est-il pas tout crûment impérialisme atavique ? Dans les sciences, on appelle « atavisme », la réapparition d’un caractère primitif après un nombre indéterminé de générations.

**********************

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :