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Sciences Po, l’enquête inédite (2/3) : les dessous du « projet Harvard »

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La grande école s’est mis en tête de concurrencer les universités américaines. Depuis dix ans, la plupart de ses choix stratégiques en découlent, même les plus contestés.

L'IEP, qui a l'ambition d'être un "Harvard à la française" a acquis l'Hôtel de l'Artillerie en vue d'un agrandissement de ses locaux en 2022 -(Photo Patrick Kovarik/ AFP)

L’IEP, qui a l’ambition d’être un « Harvard à la française » a acquis l’Hôtel de l’Artillerie en vue d’un agrandissement de ses locaux en 2022 -(Photo Patrick Kovarik/ AFP)

Par Étienne Girard publié le 27/04/2021 L’EXPRESS

Si vous n’avez pas lu l’épisode 1 de notre enquête inédite consacrée à Sciences Po, il est disponible ici : Sciences Po, l’enquête inédite, épisode 1 : malgré l’affaire Duhamel, un implacable entre-soi 

Dans cette deuxième partie, le lecteur est plongé dans les secrets du projet pédagogique de Sciences Po, cette obsession pour les universités américaines qui dictent la plupart des choix stratégiques. Pour la première fois, l’école des élites est sérieusement concurrencée pour l’admission à l’ENA. 

Chapitre 4 – L’obsession américaine

« Que se passe-t-il à Sciences Po ? » En déplacement au Japon, en ce mois d’octobre 2012, la ministre Geneviève Fioraso ne s’attendait pas à être interrogée sur la grande école française. En encore moins par le patron de Toshiba, inquiet d’envoyer son fils dans un établissement alors en pleine crise, à la suite de la mort de Richard Descoings. L’anecdote montre la dimension prise par l’IEP de Paris. Jadis école quasi exclusive des élites françaises, l’établissement est passé de 4 000 étudiants par an en 2000 à environ 14 000 en 2021, dont 40% d’internationaux, représentant 150 nationalités. Ses rivaux ? Non plus l’ENS ou La Sorbonne, mais la Ivy league, ce groupe des huit meilleures universités américaines. C’était le souhait de Richard Descoings, poursuivi par Frédéric Mion. En lettres majuscules sur son site, l’institution clame, tout en mettant le propos dans la bouche d’un étudiant, que « Sciences po, c’est le Harvard français ». Francis Vérillaud, directeur des affaires internationales de l’école entre 1995 et 2018, et à ce titre co-architecte du changement de paradigme de l’IEP, résume : « Nous avons souhaité transformer Sciences Po, pour la faire passer d’une institution modeste et parisienne à une université internationalisée, capable de recruter les meilleurs étudiants et les meilleurs chercheurs du monde. »  

L’ambition ne paraît plus si démesurée. En mars 2020, Sciences Po a atteint la deuxième place du classement de Shanghai en science politique et relations internationales, juste derrière Harvard, ex aequo avec Princeton et devant Oxford. Cette mutation suppose un certain nombre d’ajustements. La troisième année d’études à l’étranger, un immense succès, largement copié depuis, a stimulé l’imagination. Le nombre de cours en anglais a explosé, pour dépasser la moitié des enseignements dans certains cursus. « Il faut sortir de la lunette française, on veut que les étudiants deviennent une élite qui essaime dans le monde entier », scande Francis Vérillaud. Pour assumer ce changement de taille, l’institution a acquis l’hôtel de l’Artillerie. Un investissement colossal que l’école finance essentiellement grâce aux frais de scolarité, jusqu’à 13 000 euros par an en licence pour les familles françaises les plus aisées et pour chaque étudiant issu d’un pays en dehors de l’Union européenne. L’institution a aussi recours aux dons privés et pratique le « naming ». Dans le futur bâtiment, certains mécènes ont demandé que des sièges ou des salles soient nommés en leur honneur. Contre 4,6 millions d’euros, Rachel Lambert Mellon, une riche héritière américaine passionnée de jardinage, a obtenu qu’une cour de l’Artillerie, aujourd’hui nommée « Treuille de Beaulieu », en hommage à un général de Napoléon III, s’appelle désormais «  »jardin Rachel-Lambert-Mellon ». En octobre 2019, seuls 2 administrateurs de la FNSP sur 25 ont voté contre.  LIRE AUSSI >> Sciences Po : « Nous ne nous reconnaissons pas dans la caricature qui est faite »

Sous Richard Descoings, l’IEP a aussi ouvert des campus en région, dans six villes, chacun tournés vers l’étude d’une ou deux aires géographiques en particulier. L’idée se révèle géniale : ravies d’accueillir chez elles un bout d’élite parisienne, les collectivités territoriales accordent des subventions importantes, qui aident à financer la croissance de l’école. A Reims, la plus importante de ces antennes, avec 1 600 étudiants, tournée vers l’Afrique et l’Amérique du Nord, Tilman Turpin, le directeur local, revendique l’émergence d’un « campus à l’américaine », où la vie associative occupe une place centrale, afin d’attirer « des étudiants nord-américains très peu mobiles à l’international, ils constituent entre 10 et 15% de des cohortes ». Pour les forcer à se plonger dans l’écosystème local, l’établissement a mis en place le « parcours civique », un engagement associatif obligatoire, dans une école, une association ou un service public du cru. Souvent considérée comme une école de la bourgeoisie, Sciences po s’attelle enfin à parfaire son ouverture sociale, sur le modèle, là aussi, d’Harvard, qui compte chaque année 20% d’étudiants exonérés de frais de scolarité et 50% issus de minorités visibles. La réforme Descoings, ces conventions avec des lycées de quartiers sensibles qui ouvrent l’accès à un concours spécifique, a permis de doubler la part de boursiers dans l’école, passée de 12% en 2005 à 24,5% en 2019. Pour atteindre les 30% en 2022, l’établissement a fait disparaître les épreuves écrites de son concours d’entrée en première année. Désormais, les candidats seront jugés sur un ensemble d’épreuves mêlant notes du lycée, devoirs à faire à la maison et oraux à distance devant un jury. Déjà, les universitaires les plus engagés sur la question des inégalités scolaires affichent leur perplexité. « Les épreuves rédigées à la maison sont socialement discriminantes en raison de l’aide probable des parents de CSP+. Il est donc paradoxal de prétendre favoriser l’ouverture sociale ainsi », critique le sociologue Pierre Merle, qui fait la même analyse à propos de l’oral. Sauf si une forme de discrimination positive est pratiquée en faveur des boursiers. Bénédicte Durand, administratrice provisoire de Sciences Po, réfute. Elle réplique que les jurys ont tous été sensibilisés aux biais et disposeront d’un barème précis pour chaque épreuve.  

Chapitre 5 – Des étudiants brillants, mais…

Un mois avant l’affaire Duhamel, un coup de tonnerre moins bruyant avait déjà meurtri le ciel bleu de Sciences po. En décembre 2020, la grande école de la rue Saint-Guillaume est arrivée seulement deuxième dans la course aux admis pour le concours externe de l’ENA : 15 étudiants reçus contre 17 pour le master 2-prépa co-organisé par Paris I Sorbonne et l’ENS. « Un accident de l’histoire », plaisante Bénédicte Durand, qui propose un autre calcul, prenant en compte l’ensemble des admis passés un jour par l’IEP : « Avec 23 admis issus de Sciences Po au total, le palmarès de nos étudiants reste remarquable ». Coup de mou passager ou lame de fond ? En 2018, Sciences po avait placé 27 de ses étudiants dans l’école de la haute administration, et encore 25 en 2019, contre 12 pour Paris I-l’ENS. « Notre petit truc en plus, c’est de croire profondément dans le service public : mes étudiants passés par Sciences po me le disent souvent », soutient Arnaud Teyssier, le codirecteur du diplôme universitaire, qui ne veut pas trop éreinter le concurrent.  

Il est vrai que le modèle de Sciences Po a largement évolué ces dernières années. L’école continue d’obtenir, excepté avec cette cuvée 2020 de l’ENA, les meilleurs résultats aux concours administratifs, mais elle prépare davantage qu’auparavant ses étudiants à des postes de cadres dans le secteur privé ou à la profession d’avocat. Depuis 2007, date de l’ouverture de l’examen du barreau aux diplômés de Sciences po – grâce à un arrêté signé discrètement par Marc Guillaume, agent d’influence historique de l’institution, juste avant le premier tour de la présidentielle -, l’IEP y connaît une réussite insolente. Près de 70 % d’admis pour le master droit économique en 2019, par exemple, contre 38 % pour Paris I. Et ce alors que Sciences po ne propose pas de diplôme de droit en licence. « Les étudiants de Sciences Po ont plusieurs avantages sur leurs camarades de l’université, avance Laetitia Ternisien, directrice de la prépa privée Dalloz. Ils sont meilleurs en anglais, mieux formés à la note de synthèse et, surtout, mieux préparés au grand oral. Dès l’intro, je reconnais l’étudiant de Sciences Po, qui a des références plus larges, plus littéraires, qui brode un petit peu, mais ça ne porte pas préjudice. »  LIRE AUSSI >> Examens, cours en présentiel… Ce qui attend les étudiants pour cette fin d’année

Au long de leur scolarité, les étudiants multiplient ce type d’exposés courts en public, au point d’en devenir des experts. Cyril Mura, chasseur de têtes chez Michael Page, confirme ce profil de touche-à-tout talentueux que l’IEP tente d’inculquer à ses étudiants : « Les Sciences Po que l’on voit passer sont des gens généralement bons dans la conceptualisation, avec une culture générale solide, donc on va les trouver sur des postes qui nécessitent une analyse et une agilité particulières. » François Moret, DRH au sein du groupe Samsic, spécialisé dans le service aux entreprises, a, lui, un avis plus critique : « Les Sciences Po sont des gens brillants, mais le problème, c’est la déconnexion – et beaucoup d’arrogance. Ce sont des pros de la langue de bois. Quand il faut être dans l’action et pas seulement dans l’analyse, je vais préférer prendre un HEC ou un Essec. »  

On ne s’improvise manifestement pas business school en quelques années. Certains étudiants regrettent d’ailleurs la superficialité de certains enseignements. « A Sciences po, on peut travailler énormément si on le veut. Mais ce n’est pas ce qu’on nous le demande. Concrètement, on peut passer en ne se donnant pas à fond », reconnaît Raphaël Zaouati, élu étudiant de l’association Nova. A l’appui de cette idée, Hugo Huet, en deuxième année sur le campus de Reims, tout en suivant une licence de droit à Paris II-Assas, expose son propre cas : « En droit, je passe trois jours sur une dissertation et j’ai 8 ; à Sciences po, je passe trois heures sur une note et j’ai 16. » Le passage à l’anglais de certains enseignements, dispensés par des professeurs français pas forcément totalement bilingues, suscite également des déceptions. En 2016, le cours de droit public des affaires du master de politiques publiques, renommé à la hâte The Legal and Regulatory framework of public affairs, donné par un haut fonctionnaire et un universitaire peu à l’aise dans la langue de Shakespeare, a été rapidement surnommé Legal bullshit [conneries légales, NDLR] par les étudiants, qui ont arrêté de s’y rendre. A cela, la direction rappelle que les enseignants sont notés et qu’ils ne sont pas reconduits s’ils obtiennent moins de 70 % de satisfaction.  

Malgré les défauts, lorsqu’on leur demande s’ils recommanderaient Sciences po à un jeune lycéen, les étudiants répondent tous par l’affirmative. « J’ai des réserves, oui, mais c’est là que j’ai rencontré tous mes amis, que j’ai pu me confronter à des étudiants brillants, développer mon esprit critique. Je ne serais pas la même sans Sciences po », reconnaît Gabrielle Elis, ex-élue Unef de l’établissement, pas loin de considérer l’IEP comme la pire école… à l’exception de toutes les autres.  

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