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Sciences Po, l’enquête inédite (3/3) : comment l’idéologie « woke » s’infiltre dans l’école

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La communication triomphale de l’école sur sa modernité est critiquée. En son sein, les débats autour de la radicalité militante enflamment la communauté étudiante.

La grande école aime à mettre en avant ses engagements écolos, féministes ou progressistes. Au risque d'être contredite par certains faits. (Photo  Daniel THIERRY / Photononstop via AFP)

La grande école aime à mettre en avant ses engagements écolos, féministes ou progressistes. Au risque d’être contredite par certains faits.

Si vous n’avez pas encore lu les épisodes 1 et 2 de notre enquête inédite consacrée à Sciences Po, ils sont disponibles ici : Malgré l’affaire Duhamel, un implacable entre-soi (1/3) et les dessous du « projet Harvard »(2/3)

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-Dans cette troisième et dernière partie, nous nous intéressons à la communication triomphale de Sciences Po sur ses engagements progressistes. Son ouverture internationale et son prestige en font un lieu privilégié des débats autour de l’idéologie « woke », cette nouvelle radicalité militante qui fracture tant le corps enseignant que la communauté étudiante.  

Chapitre 6 – L’école de l’exemplarité… dans les principes

Une bravade à la direction, comme les étudiants en raffolent. En ce mois de novembre 2019, Frédéric Mion et ses services ont eu l’idée de demander l’avis de l’ensemble de la communauté Sciences po concernant la transition écologique au sein de l’institution, dans le cadre du grand programme Climate Action: Make it Work, censé établir une feuille de route ambitieuse pour l’établissement, à l’horizon 2022. Surprise, les propositions qui enregistrent le plus de votes en cumulé se révèlent être celles qui appellent… à la fin du partenariat entre l’école et le géant pétrolier Total. Depuis de nombreuses années, la multinationale française fait partie des financeurs de l’IEP, pour plus de 100 000 euros par an. Sciences Po collabore aussi avec d’autres grandes entreprises, partenaires de chaires de recherche, comme Axa, HSBC, Goldman Sachs ou Danone. Interrogée sur ces liens, Bénédicte Durand rappelle les procédures mises en place par l’école : « Les dons privés ne représentent que 10 % du budget total. Leur bien-fondé est vérifié par un comité des dons, auquel appartient, par exemple, Laurence Tubiana, peu suspecte d’être proche des industries polluantes. » 

Plus globalement, plusieurs observateurs pointent le décalage entre les objectifs affichés par l’IEP et la pratique observée de l’intérieur. Une duplicité symbolisée par l’attitude de Frédéric Mion dans l’affaire Duhamel. D’une main, le directeur soulignait sa « stupeur », de l’autre, il appelait Aurélie Filippetti pour qu’elle ne mentionne pas le nom de Marc Guillaume, afin de le protéger. « A Sciences Po, tout ce qui compte, c’est le prestige, la réputation. Mais, parfois, ça reste en surface », rétablit Gabrielle Elis, qui nomme cette pratique le washing, c’est-à-dire une propension à se donner le beau rôle.  LIRE AUSSI >> Raphaël Grably : Et si les Gafam devenaient écolos ?

Arthur Moinet, ex-élu de l’Unef au sein de l’école, considère quant à lui le calcul du pourcentage de boursiers, étalon de l’ouverture sociale selon la direction, comme trompeur : « Moi-même, je suis boursier à l’échelon 0 bis, mes parents sont profs, je ne peux pas dire que je fais partie des classes défavorisées ». Selon le site de Matignon, l’échelon 0 bis correspond à des revenus parentaux pouvant s’élever à 69.860 euros par an pour un foyer avec trois enfants étudiants à charge, s’ils résident à plus de 250 kilomètres. Un élève dont les parents gagnent 2.900 euros par mois chacun peut donc dans ce cas toucher une bourse. « Le nombre de boursiers n’est pas un indicateur fiable pour mesurer l’ouverture sociale, à l’inverse de la part d’enfants d’ouvriers et d’employés », estime Pierre Merle. En 2011, année de la dernière étude précise de Sciences Po sur le sujet, la part des enfants d’ouvriers s’élevaient à 4,5% des inscrits. Par ailleurs, en 2016, les admis issus des lycées disposant d’une convention d’éducation prioritaire (CEP) avec Sciences Po, créée par Richard Descoings pour ouvrir l’établissement à davantage de diversité, étaient issus à 40% des CSP+. LIRE AUSSI >> Raphaël Enthoven : « Si j’étais complotiste, je croirais que Julien Bayou est une taupe du RN »

L’attitude de l’école dans les affaires d’atteintes sexistes est particulièrement critiquée. Alors que Sciences Po se positionne régulièrement en pointe sur l’égalité hommes-femmes, les procédures menées en cas de violences manqueraient de diligence. « Il est arrivé plusieurs fois qu’un étudiant poursuivi dans le conseil disciplinaire s’en sorte car le dossier avait été mal ficelé », s’agace un ancien membre de cette assemblée. Par exemple, en juillet 2020, l’identité de l’auteur d’un tweet – il était accusé de harcèlement et d’atteintes sexuels – n’avait pas été vérifiée. Un vice de forme dans lequel s’est engouffré l’avocate de l’étudiant suspecté. « Sur la question de la prise en charge disciplinaire, on peut faire mieux », reconnaît Bénédicte Durand. Le 3 mai, la sociologue Danièle Hervieu-Léger, chargée d’un groupe de travail sur les violences sexistes, lui remettra son rapport, avec des pistes de réforme. Ces trois dernières années, seul un étudiant a été définitivement exclu, pour des propos racistes et homophobes. Il avait intégré la prépa au concours de commissaire de police. 

Chapitre 7 – Un laboratoire du « wokisme »

Aurélien Enthoven est un étudiant aussi studieux que facétieux. A l’hiver 2020, le fils de l’ex-première dame Carla Bruni et du philosophe Raphaël Enthoven partage ses notes avec toute sa promotion de Sciences Po. Un louable souci de faire gagner du temps à ses condisciples. Simplement, dans la partie sur la volonté générale théorisée par Jean-Jacques Rousseau, le jeune homme a ajouté le hashtag #BlackLivesMatter à la notion de séparatisme. Celui dont les opinions souverainistes sont de notoriété publique se fait traiter de raciste et suscite l’opprobre d’une partie de ses 200 camarades. https://embed.acast.com/0d897149-7d33-551b-a02c-43c54b70d780/60897af13810613cf839fec7?token=2232cd759856414dc1c2&cover=true&ga=false&subscribe=false

Sur le campus de Reims, qui propose un cursus anglophone, ce n’est pas la première confrontation entre « woke » et « anti-woke », ces étudiants acquis ou opposés à cette nouvelle idéologie radicale, qui pourfend l’universalisme républicain, auquel elle préfère les luttes catégorielles, souvent raciales ou de genre. Le 8 mars 2020, la branche locale de Black Lives Matter exigeait que le mot « nègre » soit officiellement interdit aux « étudiants de Sciences po, qui n’appartiennent pas au groupe racial qu’il vise ». Une réaction à un article paru dans le journal du campus, le Sundial Press, qui expliquait que, si ce terme lourdement connoté devait, bien sûr, être prohibé en tant qu’insulte, il pouvait aussi être employé comme une référence à l’oeuvre d’Aimé Césaire ou à celle de Léopold Sédar Senghor sans intention discriminatoire. « Ne serait-il pas judicieux de tout simplement ne pas classer les étudiants selon leur groupe racial ? » écrit sur Facebook Aurélien Enthoven, en fustigeant une « idéologie communautaire toxique ». Cette sortie lui vaut alors une convocation – et une réprimande – par le directeur du campus. Sans s’appesantir sur le cas Enthoven, Tilman Turpin reconnaît qu’il peut être amené à recadrer certains élèves : « Il peut m’arriver de voir des étudiants qui heurtent la sensibilité d’autres étudiants. On peut rappeler que la liberté d’expression est totale, mais que la provocation pour la provocation, ce n’est pas forcément utile. » 

Le sujet se pose tout particulièrement sur le campus de Reims, où le cursus principal, majoritairement en anglais, mêle des étudiants de cultures parfois opposées. « Il y a des différences de sensibilité assez prononcées entre Français et Nord-Américains. Ce que j’essaye de promouvoir auprès des étudiants, qui sont des apprentis adultes de 18 ans quand ils arrivent, c’est « agree to disagree« , expose Tilman Turpin. Certains enseignements mettent les pieds dans le plat, y compris en première année. A Reims, 8 des 10 séminaires d’approfondissement du cours d’humanités portent sur les questions des minorités aux Etats-Unis, parfois dans une perspective comparée avec la France. « Ces enseignements sont dispensés en complément d’un cours de Daniel Sabbagh sur les discriminations raciales aux Etats-Unis. Notre objet d’études, c’est la société, sans regard partisan, et on ne peut pas nier qu’il s’agit d’un sujet majeur aux Etats-Unis », fait savoir le directeur. LIRE AUSSI >> Décoloniaux, obsédés de la race, « woke »… Enquête sur les nouveaux sectaires

Les cours et séminaires liés au genre, dits « gender studies » en langue originale, se développent également rapidement. Selon le « Grand Syllabus » des matières et disciplines, version 2018-2019, toujours en ligne, quelque vingt-cinq enseignements étaient consacrés, cette année-là, à ces questions de genre. Dans un des cours de sociologie du genre, l’écriture inclusive étaient conseillée lors de l’épreuve terminale. Selon la consigne, son utilisation permettait d’obtenir un demi-point supplémentaire.  

Des enjeux qui entrent en résonance avec les engagements de certains élèves. En août dernier, Sciences Po a publié sur son compte Instagram une liste de dix livres recommandés par ses étudiants, uniquement des ouvrages d’inspiration « woke », tels que White Fragility ou encore Me and White Supremacy. En décembre, le collectif Being Black at Sciences Po a, lui, demandé sur son compte Instagram à ce que les « étudiants non-racisés » suivent « des modules obligatoires sur la question raciale et le racisme » car ils « continuent de perpétuer le racisme au sein de l’institution en toute impunité ». « En comptant tous les sympathisants, on arrive à 600 personnes proches de l’idéologie « woke » sur 14 000″, indique un bon connaisseur de ces mouvements. Sur le même sujet

Sur le campus de Paris, l’association Garces, reconnue par l’administration depuis plusieurs années, se définit désormais comme un « collectif féministe radical non-mixte ». Le règlement intérieur interdit en principe toute réunion qui se revendique non-mixte à l’intérieur de Sciences Po, mais cette règle pourrait se trouver plus difficile à appliquer en région, où davantage de salles sont disponibles et où l’administration se révèle moins présente. A Paris, les appariteurs de la rue Saint-Guillaume ont eu la surprise d’apercevoir les conseillères municipales EELV Alice Coffin et Raphaëlle Rémy-Leleu, diplômée de Sciences Po, ceintes de leur écharpe bicolore à une manifestation pour la démission de Frédéric Mion, en janvier dernier. Une des élues Unef de l’école milite d’ailleurs en parallèle dans le parti écolo. Etre la cible de l’entrisme politique, encore une rançon du succès pour Sciences Po.  

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