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« On ne m’a rien demandé »: les grandes lacunes de la quarantaine à la française

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Contrôles aléatoires, isolement peu respecté, mesures trop souples… De nombreux voyageurs et spécialistes remettent en cause le système de quarantaine Français.

Contrôles aléatoires, isolement peu respecté, mesures trop souples... De nombreux voyageurs et spécialistes remettent en cause le système de quarantaine français. (illustration)

Contrôles aléatoires, isolement peu respecté, mesures trop souples… De nombreux voyageurs et spécialistes remettent en cause le système de quarantaine français. (illustration)

Par Céline Delbecque publié le 29/04/2021. L’EXPRESS

S’enfermer pendant dix jours dans un appartement parisien, isolé 22 heures sur 24 et contrôlé de manière aléatoire par la police ? Très peu pour lui. Rentré le week-end dernier d’Afrique du Sud, Jean* assume parfaitement le fait de sortir régulièrement de son domicile en dehors des horaires autorisés, ou de retrouver quelques proches malgré la quarantaine censée lui être imposée sur le territoire français. « Je n’ai pas le moindre symptôme, j’ai fait plusieurs tests négatifs, et je viens d’un pays qui ne devrait, selon moi, pas être placé sur la liste des zones à risque », justifie ce quinquagénaire Parisien, estimant que l’Afrique du Sud « maîtrise totalement sa pandémie ». Quelques jours seulement après son retour du Cap, il se balade ainsi, sans scrupule, dans les rues de la capitale – et pour le voyageur, l’angoisse d’éventuels contrôles de police n’existe pas. 

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Alors qu’il devait initialement voler directement depuis Johannesburg jusqu’à Paris, Jean avoue avoir modifié son billet en dernière minute, prévoyant une escale à Amsterdam. « De là, j’ai prétendu avoir perdu mon boarding-pass. Ils m’ont réédité un billet qui ne mentionnait que le voyage d’Amsterdam à Paris, et le tour était joué », raconte-t-il. Une fois arrivé à Charles de Gaulle, les autorités n’y voient que du feu, pensant contrôler un passager revenant des Pays-Bas : après « quelques vérifications rapides », le fraudeur évite avec superbe la file « quarantaine ». Pas de contrôle, pas de test antigénique obligatoire – et pas de suivi. « Si vous connaissez un peu les douanes et les endroits où c’est moins restrictif, vous passez facilement entre les mailles du filet », conclut le fraudeur, désormais libre comme l’air. Et selon lui, la parade est bien connue des voyageurs les plus expérimentés : Jean assure ainsi avoir pris l’avion avec « quatre connaissances » ayant suivi la même technique.  « Si vous connaissez un peu les douanes et les endroits où c’est moins restrictif, vous passez facilement entre les mailles du filet » – Jean*, de retour d’Afrique du Sud

Alors que la France a fait évoluer la semaine dernière les conditions d’entrée sur son territoire, imposant une quarantaine contrôlée de dix jours pour les voyageurs de retour d’Inde, du Chili, d’Argentine, du Brésil et d’Afrique du Sud, cette mesure est-elle réellement efficace ? Considérés comme « à risque », car revenant de pays où les variants se propagent dangereusement, de nombreux voyageurs ont témoigné à L’Express de leur isolement « biaisé dès le départ », fragilisé par un manque de contrôles ou contourné par de simples pirouettes administratives. Et lorsque les passagers sont finalement placés dans la bonne case, la souplesse de cette quarantaine « à la française » continue d’interroger les spécialistes. 

« Ça ne sert à rien ! »

Rentrée de Johannesburg samedi dernier, au premier jour de la mise en place de la quarantaine imposée, Julia* avoue ainsi avoir « halluciné » devant la légèreté des contrôles. Arrivée à Marseille après une escale à Istanbul, la jeune femme avait préparé toutes ses attestations et justificatifs de domicile, prête à jurer sur l’honneur qu’elle respecterait ses dix jours d’isolement, et déterminée à réaliser son test antigénique obligatoire. « Mais à l’arrivée, on ne m’a rien demandé », affirme-t-elle. Ni document permettant de la localiser, ni numéro de téléphone pour la joindre en cas de contrôle, ni test supplémentaire. Seul son passeport, sur lequel figure une ancienne adresse, est passé entre les mains des agents de l’aéroport. « Même s’ils voulaient me contrôler, ils n’auraient pas les bonnes informations », souligne la passagère, qui assure néanmoins s’auto-imposer une quarantaine de dix jours. « J’avoue aller chercher un colis de temps en temps l’après-midi, mais sinon, je respecte. On ne sait jamais, l’amende de 1500 euros reste dissuasive ! ».  

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Agathe, elle aussi, affirme être sagement restée chez elle depuis son retour du Brésil samedi dernier. « Mes amis veulent me voir, mais l’amende me fait peur », confie-t-elle depuis Roubaix, dans le nord de la France. Pourtant, durant les deux premiers jours de sa quarantaine, la jeune femme n’a pas été contrôlée une seule fois : « J’aurais pu sortir, si je l’avais vraiment voulu ». Mais lundi, la voyageuse a commencé sa semaine avec une visite surprise des policiers, venus vérifier dès 8h30 sa présence à son domicile. « Ils m’ont posé quelques questions, ont vu que j’étais à la maison, et c’était terminé », raconte Agathe. « Est-ce qu’ils vont revenir ? Et quand ? On ne peut pas savoir », résume-t-elle, plus que jamais déterminée à respecter son isolement.  

Alors que le ministère de l’Intérieur indique avoir contrôlé 708 personnes et verbalisé 62 fraudeurs depuis samedi, les policiers eux-mêmes restent perplexes quant à la pertinence de cette quarantaine « à la française ». « La vérité, c’est qu’on ne pourra pas contrôler tout le monde, et encore moins plusieurs fois. Ce sont des visites aléatoires », commente Denis Jacob, secrétaire général du syndicat Alternative Police. Face à la souplesse de la mesure, le policier semble douter. « On vous demande de verbaliser les personnes non-confinées, mais elles peuvent dans le même temps prendre le train pour rejoindre leur domicile, ou sortir deux heures par jour… Ça ne sert à rien ! », regrette-t-il, dénonçant par la même occasion un travail « chronophage », réalisé au détriment d’autres missions. « Le temps de se rendre au domicile, de trouver l’appartement, prendre contact et repartir, vous pouvez compter 20 à 30 minutes d’intervention. Multipliez par le nombre de voyageurs concernés, et voyez le temps que ça prend », souffle-t-il, dépité. 

« Non-sens total »

D’autant que pour certains épidémiologistes, les conditions mêmes de cette quarantaine sont loin d’être idéales. « Si l’on veut une quarantaine utile, elle doit être réalisée de la manière la plus rigoureuse possible », analyse Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale de Genève. Alors que le gouvernement donne actuellement la possibilité aux voyageurs considérés comme « à risque » de rentrer de l’aéroport jusqu’à leur domicile ou de s’isoler avec certains de leurs proches, le spécialiste dénonce « un non-sens total ».  LIRE AUSSI >> Covid-19 : de Belo Horizonte à l’Inde, ces nouveaux variants qui inquiètent

« Je respecte la quarantaine, mais je suis isolé avec ma mère qui se rend au travail tous les jours », illustre Thibauld, rentré de Rio depuis lundi. Confiné dans la campagne de Toulon, le jeune homme assure « ne pas embrasser » ses proches, mais a vite abandonné l’idée de garder son masque à domicile. « En soi, mes tests sont négatifs, et je n’ai aucun symptôme », se défend-il. À la fin de ses dix jours de quarantaine, il devra envoyer à l’Assurance maladie la preuve d’un résultat négatif à un test PCR, sous peine de devoir rallonger son isolement. Mais en attendant, le voyageur assure n’avoir toujours pas reçu la visite des forces de l’ordre.  

« Il suffit de quelques personnes infectées pour déclencher un cluster », rappelle de son côté Antoine Flahault, qui recommanderait plutôt un isolement « total » des passagers, de préférence dans un hôtel où leurs contacts physiques seraient réduits, et pour une durée de « quinze jours ». « Nous sommes sur la bonne voie, mais il faudrait resserrer ces mesures, et surtout, les imposer à tous les pays européens« , recommande l’épidémiologiste. « Sinon, ça ne servira pas à grand-chose ».

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