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Routes de la soie: le Monténégro étranglé par les dettes de «l’autoroute chinoise »

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VU D’AILLEURS – Dès juillet, le pays devra rembourser à Pékin le milliard de dollars emprunté pour moderniser ses infrastructures. Mais il ne dispose pas des fonds nécessaires et ne peut compter sur aucune aide de l’UE.

Par LENA 29 avril 2021. LE FIGARO

Par Vincenzo Nigro (La Repubblica)

Les pierres du Monténégro sont dures comme de l’acier et tranchantes comme du verre. Remonter le versant du canyon qui accueille la route chinoise n’a rien d’une promenade de santé. C’est ici même, dans le cœur rocheux des Balkans, que les Chinois sont venus construire ce que beaucoup en Europe appellent déjà l’autoroute du néant. Un magnifique travail d’ingénierie et d’ingéniosité. Même s’il s’agit surtout d’une manœuvre géopolitique d’ampleur, d’un bâton dans les roues de l’UE qui pourrait faire chavirer Bruxelles et même des pays importants comme la France et l’Allemagne.

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Vus des rives de la Moraca, la rivière qui descend vers la capitale Podgorica, les pylônes du viaduc émergent de la vallée rocheuse tels des missiles prêts à décoller vers l’espace. Ils sont gigantesques, disproportionnés pour une autoroute européenne, mais surtout pour un petit État comme le Monténégro. Le viaduc devrait relier le port monténégrin de Bar à la frontière avec la Serbie, puis à Belgrade, mais pour beaucoup, cette route restera une entreprise inachevée. Dès le 1er juillet, le Monténégro devra commencer à rembourser sa dette de quelque 1 milliard de dollars contractée auprès de la Chine. Le premier versement s’élèvera à 61 millions. Le problème, c’est que le pays ne dispose pas des fonds nécessaires. Et ne pourra pas financer les 80 kilomètres de route restants.

La « China Road and Bridges Corporation » doit encore terminer les 41 kilomètres du premier tronçon. Il faudra ensuite construire deux tronçons supplémentaires pour relier Bar à la frontière serbe, des tronçons pour lesquels le Monténégro n’a encore trouvé aucun financement, puis s’attaquer au tronçon s’étendant de la frontière serbe jusqu’à Belgrade. Le hic, c’est que les droits de péage des voitures et camions ne suffiront pas à financer tout ça ; il faudrait 12 millions de voitures par an, soit 32 800 par jour — mais il en passera au maximum 3 ou 4 000.

Pour se couvrir, la Chine a « acheté » le Monténégro

Le Monténégro est un pays de 620 000 habitants qui vit essentiellement du tourisme (paralysé par le Covid-19 ces derniers mois), de services divers et d’aides internationales. La dette de près d’un milliard de dollars contractée auprès de la Chine pour seulement un tiers d’autoroute correspond à un quart de la dette totale du pays.

Pour se couvrir, la Chine a donc « acheté » le Monténégro. Des clauses secrètes figurent dans le contrat ; si le pays ne paie pas, il sera contraint de céder quelque chose à Pékin.

Rappelez-vous : lorsque le Sri Lanka s’est montré incapable de rembourser la dette associée à la construction du gigantesque port de Hambantota, Pékin a pris le contrôle du port pendant 99 ans. Petite particularité : le Monténégro est le premier candidat à l’entrée dans l’Union européenne, un candidat qui aurait (officiellement) toutes les cartes en main.

Celui qui est à l’origine de cette attention soudaine pour l’autoroute n’est autre que le jeune Dritan Abazović, vice-premier ministre du gouvernement soutenu par une alliance de trois coalitions de petits partis. Abazović est un nouveau personnage dans le paysage monténégrin : 35 ans, leader d’un petit parti réformiste multiethnique, l’URA, qui fait partie du Parti des Verts européens. Il est albanais, mais affirme haut et fort : « Nous sommes un parti monténégrin, nous sommes des citoyens de toutes les ethnies ».

Il y a deux semaines, il s’est rendu à Bruxelles afin de demander à l’UE de les « aider à payer, le Monténégro ne sera pas en mesure de rembourser cette dette ». Cette demande a provoqué de nombreuses réactions, les porte-parole de l’UE ont répondu que « l’Europe ne peut pas payer les dettes qu’un pays a contractées avec un pays tiers ». Autrement dit, l’UE ne peut pas payer les dettes que Podgorica a à l’égard de la Chine avec l’argent de ses citoyens. Dans son bureau au siège du gouvernement, Abazović change de formule : « Vous ne paierez pas, mais nous devons trouver une solution. Nous n’avons rien contre les Chinois, nous en voulons au gouvernement précédent : nous étions dans l’opposition, nous avons voté contre une loi qui a permis la conclusion de ce contrat secret. »

«Cheval de Troie»

« Pour beaucoup, ce n’est pas une autoroute, c’est un cheval de Troie. » Miodrag Lekić a été l’ambassadeur yougoslave en Italie pendant les années Milošević et la guerre du Kosovo. Diplomate et universitaire de renom, il est monténégrin de naissance. Il est aujourd’hui président de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, qui compte 81 députés.

« Les Chinois ne sont pas naïfs, ils savaient parfaitement que notre économie était très fragile, que nous aurions du mal à les rembourser : ils se sont protégés. Dans le contrat secret conclu avec le gouvernement du parti de Milo Đukanović, ils ont exigé que toute contestation juridique soit du ressort du tribunal de Pékin. En cas de procès ou de litige, c’est à Pékin qu’il incombera de trancher. Voilà comment la Chine place ses pions, au Monténégro, dans les Balkans, mais également dans toute l’Europe. »

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La société Bemax a déjà obtenu des contrats de sous-traitance de la société chinoise CRBC pour un montant de 240 millions de dollars. Quelques mois avant la signature du contrat secret avec les Chinois, Bemax a commencé à acheter toutes les machines de terrassement au Monténégro.

En résumé : aujourd’hui, la société Bemax est ultra-riche, le Monténégro ultra-pauvre, et la Chine a mis l’Europe en échec.

Si l’UE n’aide pas le pays à trouver des fonds pour rembourser cette dette, la Chine deviendra « propriétaire » d’un État candidat à l’adhésion à l’Union. Le piège mis en place par les Chinois dans les Balkans européens pourrait alors se refermer.

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