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Comment le monde intellectuel et artistique a été mis « sous contrôle »

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Aude de Kerros  De Aude de Kerros26 avril 2021  Revue « CONFLITS »

Le monde de l’art a été mis au pas pour servir un projet politique. Ce faisant, au nom de la défense de la liberté, ce sont les libertés artistiques et intellectuelles qui ont été suspendues. Aux artistes et aux amateurs de trouver les ressources pour remettre la liberté au cœur du projet artistique. 

Lors de la guerre froide (1948-1991), l’Occident était aussi appelé « le monde libre ». La liberté économique était alors reliée dans les esprits à l’idée de liberté intellectuelle et artistique, notions qui apparaissaient inséparables. Lorsque le système soviétique s’est effondré et que le monde est entré dans une période d’hégémonie dominée par l’Amérique, il est devenu plus évident  que certains pays pouvaient jouir d’une grande liberté économique et ne pas accorder pour autant de liberté de pensée, de presse, de religion, de mode de vie. C’est en particulier le cas des pays musulmans. Dans certains  pays le régime peut être plus qu’autoritaire et avoir cependant des niches de liberté, comme la Chine où l’économie est suffisamment libre pour permettre aux petits entrepreneurs de se développer et aux très grandes entreprises internationales de s’installer. La liberté intellectuelle est très limitée, mais une certaine liberté existe dans les arts.

Liberté et libertés

À partir de 1991, le « monde libre », tout particulièrement occidental,  a évolué dans un sens inattendu : La vie économique ploie sous des contraintes morales, des normes, lois et règlements qui prolifèrent en tous domaines et même dans  celui des idées, art et sciences.

En France notamment, depuis quarante ans la vie intellectuelle et artistique a connu l’encadrement : la subvention a favorisé l’art officiel, attentatoire aux initiatives privées et donc à toute concurrence.  Dans ce pays, réputé pour sa liberté de parole, le prestige de ses intellectuels et artistes, on voit s’imposer des manières culturelles importées d’Amérique peu habituelle : moralisme, manichéisme, consensus obligatoire.

Totalitarisme caché ?

L’effondrement du système soviétique, l’ouverture de la Chine au monde, ont suscité en Amérique la nécessité de forger une  l’idéologie consensuelle, un art global, effaçant les diverses civilisations considérées comme source de conflits. Seule la création d’une culture mondiale fondée sur les « droits de l’homme » pouvait couvrir d’un voile pudique et vertueux une domination hégémonique.

Les agents d’influence,  avaient précédemment gagné la guerre froide culturelle et soumis en  partie le monde européen à un conformisme tourné vers New York.  Il leur fallait désormais, l’étendre au reste du monde. Il ne s’agissait plus d’une manipulation entre Occidentaux ! Il fallait créer de toutes pièces un ciment culturel, artistique, des modes de penser, de vivre, de s’habiller  partagée par tous et partout.

Plus que jamais le monde des  intellectuels, artistes et classes dirigeantes économiques est la cible de l’influence. Eux peuvent faire pression sur les élus et les régimes politiques !

On apprend beaucoup du processus en observant le système de « l’Art contemporain international », ses plateformes installées sur tous les continents, ses réseaux en mesure de créer valeurs financières, notoriété, discours, hyper visibilité. C’est une chaîne de circulation des idées, de production de la valeur : en tête, les collectionneurs milliardaires, puis les médias, experts, hyper galeries, salles des ventes, foires, ports francs et institutions muséales, artistes, entreprises de production des œuvres. Le résultat est une expression partout visible, globale, minimaliste, dé-constructive d’identité, proclamée l’unique « Art contemporain ». Il est astronomiquement coté, seul « bancable » et rentable, seul proclamé « international », seul porteur du dogme sociétal de l’humanité et de son avenir, seul protecteur du genre, du climat, de l’immigration, etc.!

Les méthodes de soumission : inventaire

La cooptation ou l’effacement

La règle du jeu est claire : si l’artiste, l’intellectuel, le chercheur ne reconnaît pas la nouvelle définition et fonction de l’art, de la pensée et de la science, il est écarté de toute reconnaissance, carrière, financement, colloque, visibilité médiatique, circulation internationale. La non-correspondance aux normes suffit pour connaître la mort sociale.

Si un « non conforme » acquiert une visibilité, l’élimination se fera par dénigrement, accusation médiatisée, condamnation en meute : pas d’arguments, des adjectifs ! La première rafale que recevra le dissident sera : ringard ! réactionnaire ! pasticheur ! populiste ! ou, à l’américaine : « déplorable ! ». Si cela ne suffit pas, la deuxième rafale est diabolisante : fasciste !  extrême droite !

La consécration des médiocres

Pour que les plus reconnus soient aussi les plus soumis, et puissent donner espoir au plus grand nombre, les artistes cooptés sont d’une médiocrité spectaculaire. Ainsi ils doivent tout à ceux qui les consacrent. Les artistes les plus médiocres peuvent  alors s’identifier aux plus reconnus et espérer entrer dans la boucle. Leur soumission est ainsi acquise.

A lire aussi : Stratégies de manipulation des milieux intellectuels et artistiques : peur, sidération, et confusion (1947-1991)

L’arme de la confusion cognitive

En pleine guerre froide culturelle, les milieux de consécration et d’influence avaient attribué le rôle de leurre aux intellectuels et artistes : en étant critiques, détourneurs, dé-constructeurs, ils démontraient que « le monde libre » non seulement ne combattaient pas leurs engagements révolutionnaires, mais les consacraient et subventionnaient. C’est ainsi qu’ils prirent massivement le chemin de New York et des universités américaines.

Le jeu d’influence, après 1991, en période hégémonique leur donne comme mission la création d’un autre leurre : occuper l’espace médiatique de suffisamment d’images, de lieux communs, de slogans idéologiques pour créer l’illusion d’une réalité sociale et humaine globale, de faire prendre un microcosme vivant « en mode international » pour le tout. Cette haute sphère, cercle de financiers, intellectuels, artistes, gens de médias, etc. serait la vraie humanité « contemporaine », le reste du monde ayant potentiellement déjà basculé dans les poubelles de l’Histoire. Ainsi un libéralisme radicalisé a, comme le communisme totalitaire, une foi égale en la fatalité de l’Histoire. Le nouveau totalitarisme est là : une humanité unique, un art unique, une pensée unique, une science unique, pour le bien unique. Une dernière utopie !?

C’est ainsi qu’un totalitarisme caché dans le libéralisme a été justifié intellectuellement.

Contribuer à la victoire finale du globalisme c’est agir pour  le « triomphe du bien », c’est aller dans le sens du progrès : la restriction de la liberté, les violences non sanglantes, mais mortifères sont excusées en raison de la subtilité et douceur des  manipulations fabriquant l’assentiment. Ce qui est exclu ? L’adhésion du public, le langage commun, le débat, la diversité de la création.

Les détournements sémantiques, les changements de définitions

Le changement de définition des mots art, science, musée, création, etc. a été le premier grand chantier de la déconstruction non seulement de la civilisation occidentale, mais aussi de toute forme de grande civilisation. Ainsi la notion la plus anciennement déconstruite, vers 1960, est le contenu du mot « art ».

Les mots « art » et « Art contemporain » ont acquis un sens exactement contraire l’un de l’autre. Cette inversion a provoqué une confusion totale de toutes les notions adjacentes telles que celles de la valeur intrinsèque et ses critères. De même les mots « artiste », « histoire de l’art », « musée » n’ont plus le même contenu.  Ce modèle très efficace de manipulation où seuls les joueurs qui en tirent argent et pouvoir connaissent les règles du jeu, à entraîné des phénomènes semblables dans d’autres domaines : université, science, recherche. L’encerclement cognitif par le vocabulaire, les normes, lois, morale devient complet lorsqu’on y ajoute de façon perverse la culpabilisation, diabolisation, peur. C’est ainsi que la période hégémonique a connu le phénomène, difficile à imaginer en Occident, de la criminalisation de l’art et des idées.

Les plafonds  intellectuels et artistiques sont aujourd’hui établis. On entend de plus en plus : « vous ne pouvez pas dire ceci ou faire cela ! »

Comment peut-il exister une dissidence dans un monde libre ? 

L’exemple français montre la contradiction. Il s’y est manifesté une dissidence d’intellectuels et d’artistes dès le début de l’étatisation systématique de la création (1981). Les médias ne l’ont pas relayée, mais diabolisée.

Diverses institutions (FRAC, DRAC CNAC, etc.), un corps « d’inspecteurs de la création », un budget conséquent, le contrôle de l’enseignement des écoles d’art, des médias, de centres d’art, ont tué le monde privé de la création par une concurrence déloyale. Ainsi, la diversité artistique non officielle est vite devenue invisible. L’art d’état est devenu « total », en se proclamant à la fois institutionnel et transgressif. Cette caractéristique lui permettait de donner pour rôle à son art officiel celui de la subversion permanente. L’État assurait ainsi lui-même la dissidence.

La camisole du conformisme a suffi à établir ce rapport de forces. Y résister demande sacrifice. Soljenitsyne disait : « En Occident vous n’avez pas besoin du Goulag, le manque de courage suffit ! »

Peu à peu ce qui s’est passé dans le monde des arts et sciences « humaines », mises au pas dès les années 1990, se passe aujourd’hui également dans le monde des sciences.

La création, la connaissance, la recherche libre, en Occident, se perpétue de plus en plus dans les marges, avec peu de moyens. Pensée cachée, art caché, sont le résultat d’un totalitarisme caché. L’invisibilité des dissidents actuels en Occident est plus importante que celle des dissidents soviétiques des années 1960 à 1990, pris alors en charge par la presse occidentale.

L’effet boomerang – Les dé-constructeurs déconstruits 

Lors de cette dernière décennie, l’hégémonie en place s’est affaiblie. La technologie numérique a rendu la dissidence, visible et audible. L’Art caché apparaît, à ceux qui le recherchent, dans toute sa diversité. En l’espace de trente ans, le samizdat est passé, du carbone, à la photocopie, puis au numérique. Il est devenu ainsi international. Le débat, le partage des idées, des savoirs, a repris place dans la vie intellectuelle. La révolution digitale a provoqué progressivement, à partir de 2005, des « disruptions » majeures. Les  institutions d’état, universités, musées, médias, etc., ne sont plus les seules références. Comme en URSS après 1960, un magistère parallèle, un lieu alternatif du débat, de la vie intellectuelle s’initie sur Internet pour trouver une réalisation au-delà. Les marges deviennent des centres vivants et actifs. La relation des personnes avec les médias, jadis asymétrique, ne l’est plus. L’Occident retrouve son modèle concurrentiel y compris dans l’art, la science et les idées.

Beaucoup d’intellectuels et artistes occidentaux ont progressivement compris la façon dont ils ont été manipulés et pris conscience de la perte de leur autonomie. Ils mesurent leur responsabilité. Ils comprennent qu’en manipulant leur public, ils se sont inclus eux-mêmes dans la boucle d’asservissement. Nombreux, ils deviennent dissidents.

L’idéologie hégémonique a perdu innocence et vertu. Elle est perçue aujourd’hui comme une utopie qui ne peut exister qu’imposée, car peut-on accepter de renoncer à l’héritage d’une civilisation, à effacer toute mémoire, sans qu’il y ait eu violence ? Est- il possible de vouloir « en même temps », liberté et globalisme ?

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