MEMORABILIA

Sylvain Tesson sur les traces de Lord Byron à Missolonghi: pour la croix et l’Olympe

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GRAND REPORTAGE – Il y a deux cents ans, les Grecs du Péloponnèse se soulevèrent contre les Turcs qui occupaient leur pays depuis la chute de Constantinople. Le poète anglais Lord Byron participa à la révolte et y trouva la mort.

À l’heure où le président Erdogan renoue avec les fantasmes d’un nouvel Empire ottoman, l’écrivain Sylvain Tesson s’est rendu à Missolonghi, épicentre des combats pour l’indépendance de la Grèce.

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Par Sylvain Tesson. Publié le 30/04/2021 LE FIGARO

“Cherche […] un tombeau de soldat,

celui qu’il te faut ;

puis regarde autour de toi, 

choisis ta place,

et prends ton repos”

Fani Kousipetkou, seule femme guide de haute montagne de Grèce, déclame pour nous le dernier poème de Lord Byron, écrit pour son trente-sixième anniversaire le 25 janvier 1824, trois mois avant sa mort. Nous passons la nuit dans une grotte consacrée à Saint-Nicolas, 100 mètres au-dessus de la mer Ionienne, devant Missolonghi dont les lumières scintillent à l’horizon. Le feu de bois fait danser nos ombres sur les murs du sanctuaire, gravés de croix orthodoxes. Le champion d’escalade Daniel du Lac, Fani et moi-même, courons les montagnes depuis douze jours pour tracer une voie d’escalade en hommage au poète qui aimait la liberté à en mourir.

Il y a deux cents ans, le 25 mars 1821, galvanisés par le sermon du métropolite de Patras, les Grecs du Péloponnèse se soulevèrent contre les Turcs qui maintenaient la Grèce sous leur joug, depuis la chute de Constantinople en 1453.

Qu’est-ce qu’une occupation turque? Dans Les Orientales, Victor Hugo, ce géopoliticien, peint quatre siècles en un vers: «Les Turcs ont passé là, tout est ruine et deuil.» De l’Arménie à Budapest, personne n’a jamais contesté l’alexandrin.

La Grèce, notre mère

La révolte enflamma l’antique Hellade. La guerre dura une décennie car l’indépendance est un trésor coûteux. Les braves la conquièrent dans le sang, leurs descendants l’oublient dans la fête. La Grèce du XIXe siècle n’était pas celle d’Homère: les dieux ne descendaient plus du ciel pour jouer les stratèges. Ce fut une armée anarchique qui convergea spontanément des montagnes pour libérer le pays. Pendant dix ans, une bande de marins, de gardiens de chèvres et de moines à cartouchières, de bandits de grand chemin et de princes de sang harcelèrent les Ottomans qui avaient transformé l’Acropole en mosquée. La passion des Grecs pour la discorde divisa en son sein même le peuple insurgé. Mais les Grecs – tout désunis qu’ils furent – découvrirent que l’héroïsme d’Achille et l’opiniâtreté d’Ulysse n’étaient pas lettre morte. En Europe, on se remettait des agitations napoléoniennes et personne ne comprit tout de suite qu’il se jouait dans les asphodèles l’éternel combat de la croix contre le croissant, l’une des plus durables Iliades de l’humanité.

En 1824, Byron, le plus ardent et le plus trouble d’entre eux, prit parti pour la Grèce et s’en fut mourir auprès des combattants. Son sacrifice encouragea l’Europe entière à soutenir les Grecs

C’était l’époque où l’on acquérait la gloire par les mots autant que par les actes. Les artistes pesaient sur le destin du monde. En 1824, Byron, le plus ardent et le plus trouble d’entre eux, prit parti pour la Grèce et s’en fut mourir auprès des combattants. Son sacrifice encouragea l’Europe entière à soutenir les Grecs. En Angleterre, en France, en Allemagne, on adulait le génie du poète, mais on maudissait les frasques de l’homme. On le lisait, on le conspuait. Stendhal, Hugo, Dumas, Goethe l’admiraient. Il siégeait à la Chambre des lords mais se voyait en seigneur oriental. Il incarnait le romantisme avec sa fièvre stérile, son adoration de la beauté, ses confusions et son désespoir brumeux.

Byron avait voyagé en Orient, vénéré les statues, écrit des poèmes solaires et violents, séduit des paysannes, enlevé les femmes les plus raffinées de l’aristocratie britannique. Serviteur de la mort et de la volupté, il aimait l’or, le sang, la poudre et la liberté, c’est-à-dire le mouvement. Il était l’ambiguïté incarnée: guerrier poète, mystique sensuel, aristocrate ascétique. Notre époque ne saurait que faire de ce prince chatoyant dont la définition ne peut tenir en deux lignes. Il avait même eu un enfant avec sa demi-sœur, ce qui ne se fait pas. Il avait été presque banni d’Angleterre, s’était réfugié à Venise où il s’était épris d’amour pour une jeune comtesse. Il avait évidemment souffert et préférant «mourir pour une cause que pour une femme», il était allé offrir son génie et sa fortune à la révolte grecque. Pour lui, c’était un retour car dans son poèmed’aventure, Childe Harold, écrit en 1812, il avait déjà pleuré le sort du peupleopprimé par le pacha. Byron ne souffrait pas qu’on foulât la liberté à la semelle de la botte même quand celle-ci était une babouche.

Lord Byron sur son lit de mort, tableau de Joseph-Denis Odevaere, 1826. Le Figaro

La plume et le glaive

Il débarqua à Missolonghi en janvier 1824. Un Européen – poète avec cela! – se portait enfin au chevet du peuple le plus vieux et le plus opprimé, sur cette terre même qui avait donné son sens à l’Europe! Sur un tableau de Théodore Vryzakis au musée de Missolonghi, nous avions longuement regardé la scène représentant Byron à son arrivée. La ville était assiégée par les Turcs alliés aux Égyptiens, depuis 1822. Le peuple survivait au blocus, tentant des sorties, attendant un miracle. Sur le tableau, Byron débarque. Les femmes sont à genoux. Le clergé le bénit, les insurgés l’acclament. C’est le sauveur! Si la poésie vient au secours de la révolte, la liberté l’emportera!

Au loin, un minaret en ruine annonce le proche retour de la civilisation. Dans le fond du tableau, on distingue une paroi immense. Elle borde la plaine agricole de Missolonghi et ferme la vue sur la baie de Patras. C’est la falaise de Varasova, muraille calcaire de 800 mètres de haut dressée à 10 kilomètres de la ville. Cette paroi, nous allons en faire l’iconostase d’un temple et écrire sur son rocher le nom de Byron. Nous tracerons une ligne d’ascension, en plein mur! Ce sera un geste sportif pour saluer la liberté, vertu que nous vénérons au-dessus de toutes les autres. Ce sera notre écot versé au souvenir des époques où l’on mourait pour une idée avant de songer à soi. Pour parler simplement, nous faisons de l’escalade oblative.

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Une voie dans la montagne

Fani, Du Lac et moi nous nous échinons, pendant une semaine, à 300 mètres au-dessus de la mer. Chaque matin, nous déroulons les cordes et grimpons dans les fissures, dégageons les blocs branlants dans le vide et forçons les passages. Du Lac en tête, nous montons vers le sommet, équipant patiemment les relais. Les jours passent, le vide se creuse, la mer bat. Parfois une gloire de soleil perce les nuages et pose une couronne sur la lagune où les flamants colorent les salines. Byron, boiteux de naissance, aurait-il goûté ces acrobaties? Il ne rechignait pas aux épreuves athlétiques. Il nageait comme un dauphin, traversa à la nage le Bosphore et tira de cet exploit une fierté supérieure à celle que lui procurait le succès de ses poèmes.

Nous autres nageons comme des pierres, mais nous savons grimper et nous aimons la poésie quand elle est un sport de combat. Quand nous avons fini d’ouvrir notre voie, nous descendons en rappel et l’honneur revient à Fani d’y inscrire le nom au pied, selon la tradition en usage chez les ascensionnistes. À l’encre bleue, elle trace: «Pour le cœur de Lord Byron.» D’autres escaladeurs grimperont les cinq longueurs de notre voie et peut-être se souviendront-ils qu’un poète est venu s’offrir à la liberté. Il la mettait au-dessus de la santé car il aimait la vie.

débarquement au peid du massif de Krionérion

Plutôt mort que turc

Lord Byron déboursa des dizaines de milliers de dollars pour se constituer une armée de mercenaires chrétiens, les Souliotes. Parfois, calmant ses imaginations, il manifesta un vrai sens tactique. Il savait les Grecs montagnards et proclama l’urgence de les équiper d’artillerie légère, aisément transportable sur les crêtes. Même dans les pays de marins, la guerre se gagne par la montagne. Pendant ses quatre mois à Missolonghi, il échafauda des plans d’attaque, rencontra les chefs de la résistance, se promena à cheval, tira au pistolet sur les nuages, et attrapa une fièvre marécageuse (sorte de Covid-1824). Il rêva beaucoup, s’aperçut que la révolte grecque était parfaitement désorganisée, et tout échoua. Tout, sauf la galvanisation. La nouvelle de sa mort se répandit. Les Turcs se réjouirent. Les romantiques européens pleurèrent leur flambeau. Ses compatriotes lui pardonnèrent ses péchés. L’Angleterre accueillit et inhuma son corps. Le cœur de ses amantes saigna, les dandys pleurèrent, les écoliers serrèrent ses poèmes contre leur poitrine et le mouvement du philhellénisme – expression du double intérêt pour l’Antiquité et pour les souffrances de la Grèce moderne – récemment né en Europe, connut un regain.

La Grèce s’érigeait soudain en cause suprême des cœurs aventureux et des âmes mystiques. Quoi? Byron est martyr et nous, nous ne ferions rien pour la liberté? On créa des «comités pour la Grèce» dans les capitales. D’Allemagne, d’Angleterre, de Russie, de France, de Pologneet de Finlande affluèrent les volontaires. Ils rajoutaient leur impréparation à l’anarchie ambiante mais vivifiaient la révolte. On retrouve le souvenir de ces francs-tireurs dans le Jardin des héros de Missolonghi. Des statues, des plaques, des croix, des urnes, dorment sous les ombrages, portant le nom et le pays d’origine des combattants. Les listes gravées sur les stèles de ce musée fantomatique ressemblent à une fiche de présence du Conseil de l’Europe. Le soir, après avoir planté leurs pitons dans le calcaire, Du Lac et Fani marchent dans les allées et parlent tout bas de la Grèce, au bord des tombes.

Militairement, les volontaires européens ne furent pas très efficaces. Mais symboliquement, leur présence acquittait la dette que l’Europe devait à son berceau spirituel. Intellectuellement, le philhellénisme donnait l’occasion aux Européens de se composer un récit

Après la mort de Byron, la situation de Missolonghi empira. Les Turcs assiégeaient la ville sans jamais parvenir à la prendre. Le blocus se resserrait. La famine gagnait. En avril 1826, la population tenta un baroud héroïque, une sortie de la dernière chance, une «exodos» hors de l’enceinte dont les vestiges sont encore visibles aujourd’hui. Les Turcs repoussèrent l’élan. Les résistants refluèrent dans leur ville, traqués par les troupes du sultan et leurs sbires albanais. La population choisit de se faire exploser à la dynamite plutôt que de tomber dans les mains des mahométans ivres de razzia. Le mouvement philhellène, déjà ravigoté par la mort de Byron, s’électrisa encore un peu plus. Les chancelleries européennes, cette fois, intervinrent. Les aventuriers et les artistes philhellènes, Byron en tête, avaient finalement réussi à influer sur les cabinets! Une coalition anglaise, française et russe cingla dans la mer Ionienne et coula intégralement la flotte turco-égyptienne à Navarin. Les gouvernements avaient enfin écouté les poètes! L’indépendance de la Grèce fut signée à Londres en 1830.

Nuit de bivouac dans les falaises du massif de Krionérion

À LIRE AUSSI :Sylvain Tesson: «Sommes-nous véritablement passionnés par la liberté?»

Au bivouac dans la grotte Saint-Nicolas, Fani Kousipetkou lit Byron: «Le monde est en guerre contre les tyrans – m’inclinerai-je?» © thomas Goisque

Militairement, les volontaires européens ne furent pas très efficaces. Mais symboliquement, leur présence acquittait la dette que l’Europe devait à son berceau spirituel. Intellectuellement, le philhellénisme donnait l’occasion aux Européens de se composer un récit. Ceux qui ne s’engageaient pas physiquement traduisirent le philhellénisme dans les arts et les lettres. Delacroix peignit la Grèce sur les ruines de Missolonghi, Hugo lançait l’appel (1827): «En Grèce! en Grèce! adieu, vous tous! il faut partir!» Chateaubriand, Rossini, Gounod: les plus beaux artistes épousèrent la cause. La Grèce accueillit la projection de toutes les représentations esthétiques, spirituelles et politiques de l’Europe. L’ennemi commun – la Sublime Porte – unifiait les couleurs du manteau d’Arlequin politico-mystique du Vieux Monde.

Sylvain Tesson, le champion d’escalade Daniel Dulac et la grimpeuse grecque Fani Kousipetkou ouvrent de nouvelles voies d’escalade dans les falaises du massif de Krionérion qui surplombent la lagune de Missolonghi pour rendre hommage aux héros et aux philhellénistes venus prêter main forte à l’insurrection grecque.

Le carnaval des idées

Les chrétiens se battaient pour la croix et contre le croissant. «Choisis de Jésus et d’Omar, de l’auréole et du turban», dialectisait Hugo. Les esthètes auxquels Goethe et Winckelmann avaient appris à vénérer le génie hellénistique trouvaient un moyen de se porter au secours des dieux abattus. Et c’est ainsi que sur la plaine de Missolonghi s’écrivait le rêve le plus long de l’Histoire: la réconciliation d’Athènes et de Jérusalem. Les conservateurs se revanchaient de la Révolution en se portant au chevet de la Foi. Les romantiques trouvaient à défendre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Les grognards de l’Empire, nostalgiques des bivouacs et privés de batailles, rempilaient dans la mêlée. Les enfants de 1800, pâles comme Alfred de Musset, se consolaient de n’avoir pas participé aux charges glorieuses de leurs aînés. Ils étaient passés à côté de l’aventure impériale mais la Grèce leur offrait une estrade! Les déçus de la Restauration – que Louis XVIII consternait par son conformisme – virent un terrain où se désennuyer. Ils y récolteraient les seules médailles qui conviennent aux vivants: les souvenirs et les cicatrices. Même les dandys néogothiques, chez qui Walter Scott avait réveillé le goût médiéval, trouvaient en Grèce l’occasion de rejouer la geste du roi Arthur dans un parfum de croisade. Bref, tout le monde avait son compte à la grande fiesta des projections morales du «son et lumière» grec!

Les païens venaient pour Athéna. Les croyants pour Jésus. Les ultras pour la croix. Les libéraux pour la liberté. Les progressistes pour le peuple. Les érudits pour les statues. Les briscards pour la bagarre. Les jeunes pour la jeunesse. Les mystiques pour la civilisation. Chacun affublait les guérilleros grecs – armatoles et klephtes – de son propre plumet. Les motifs variaient, l’adversaire ne variait pas. L’ennemi était le point de convergence de cette armée baroque et fatigante. Ainsi de toute union sacrée. Elle concilie les contraires tant que l’ennemi fait le ciment. Et Missolonghi devint la grandiose kermesse des convictions, permettant l’amalgame (ce mot superbe) de toutes les nuances du génie européen.

À LIRE AUSSI :La grande odyssée de Sylvain Tesson, dans le sillage d’Ulysse

Du Lac, Fani et moi-même, accrochés à nos cordes, nous rêvons que recommence un jour le miracle de Missolonghi. On n’est pas sérieux quand on est suspendus. «On devrait lancer un mouvement qui s’appellerait le missolonghisme. Ce serait une vraie UE: l’union de l’esprit.»

Bataille de Missolonghi, en 1822, défendue par Botzaris. Gravure du XIXe siècle. Le Figaro

Missolonghisme et humanisme

Divaguons un peu: le missolonghisme réunirait les Européens non pas autour d’un projet de marché commun, ni de l’allégeance à un allié qui décide de notre sort à 6000 kilomètres de la maison mais autour d’un souvenir de grandeur, d’une idée de l’homme, d’une esthétique commune et de quelques visions du monde, d’apparence contradictoire, mais qui furent toutes élaborées sur la même petite péninsule occidentale de l’Eurasie, pendant trois millénaires. Notre missolonghisme est un rêve naïf, idiot sûrement, mais ce rêve nous l’eûmes au-dessus d’une lagune inspirée, en écoutant, à 300 mètres de haut, le bruit du ressac qui est une noble musique.

Et après tout, n’aurait-il pas un sens le missolonghisme, à l’heure où les Turcs rêvent de reconstituer leur empire défait?

Erdogan n’a-t-il pas montré qu’il se voyait déjà en pacha réincarné, lorsqu’il jetait ses chiens sur l’Arménie à l’automne dernier, sans que l’Europe ne proteste? Et à présent, le sultan du phosphore et du Bosphore réunis, ne rêve-t-il pas de s’étirer sur son flanc occidental? Après avoir prouvé au monde l’hibernation de l’Europe dans le laboratoire expérimental du Haut-Karabakh, ne lorgne-t-il pas sur les îles égéennes? Chaque mois, des incidents dans la zone maritime grecque forcent Athènes à renforcer ses systèmes de défense aéronavale et prouvent que le fantasme sultanesque se trouve à l’étroit dans les frontières politiques actuelles de la Turquie.

Le général Lecointre, chef d’état-major de l’armée française, connaît l’armée turque du XXIe siècle. «Lorsqu’elle intervient, elle le fait en instrumentalisant, voire en violant le droit international» (Les Échos,octobre 2020).

Aujourd’hui, Ankara déploie 80.000 hommes sur le seul théâtre d’opérations syrien, quand l’armée de terre française compte 77.000 soldats pour tout effectif.

Il y aurait des conservateurs et des progressistes, des libéraux et des passéistes. Comme Thérèse de Lisieux, cette sainte byronienne, ils diraient: « Je choisis tout! » Il y aurait des croix et des bannières. Des couronnes et des étoiles rouges. Il y aurait les droits de l’homme et la charité chrétienne

Mais notre missolonghisme ne se réduirait pas à la défense d’un poste symbolique devant la poussée turcomane. Tous les hommes qui ont aimé l’idée de l’Europe en seraient. Ceux qui admirent ce qu’elle fut, ceux qui aiment les concepts nés de son sein et proposés à l’humanité: la charité, la démocratie, l’ironie, la liberté – ceux qui savent les enseignements qu’elle a livrés au monde avant que le monde ne lui reproche de les avoir diffusés… tous ceux-là adhéreraient. Ce serait, comme dans le marécage où Byron expira, le musée imaginaire de tous les blasons culturels, de tous les motifsesthétiques et de tous les courants politiques de l’Europe. Il y aurait des conservateurs et des progressistes, des libéraux et des passéistes. Comme Thérèse de Lisieux, cette sainte byronienne, ils diraient: «Je choisis tout!» Il y aurait des croix et des bannières. Des couronnes et des étoiles rouges. Il y aurait les droits de l’homme et la charité chrétienne. Il y aurait saint Augustin et Aragon, Lancelot et Dionysos. L’urne et le sceptre. Don Quichotte et Casanova. Des jeunes loups et des vieilles barbes. Des danseuses à paillettes et des trappistes en robe. Cela ressemblerait à un carnaval, comme l’armée philhellène et comme la pensée de Byron: noblement foutraque et diablement vivant.

Mais en réalité, sous les costumes disparates, sous la tiare ou le béret, il y aurait le même vœu et la même profession de foi: nous ne voulons ni de l’ordre cybermercantile ni des promoteurs de l’homme nouveau qui ne sait d’où il vient et veut aller partout, s’excusant de s’ouvrir au premier venu et errant dans les allées du supermarché global briqué par des hygiénistes. Nous ne voulons pas non plus demander pardon de ce que nous n’avons pas fait à de prétendues victimes qui n’ont pas agi mieux. En bref, nous ne faisons pas table rase du passé et ne voulons pas d’un avenir coincé entre l’écran et le croissant. Nous voulons aimer les poètes, même ceux qui insultent la morale et la cohérence, nous voulons regarder les hérons s’envoler, nager dans les lagunes, grimper sur les montagnes, dormir dans les grottes et parfois, si nous avons eu la chance d’être touchés par la grâce, nous voulons pousser la porte d’une chapelle où une vieille présence n’a pas besoin que ça capte pour que ça vibre.

Missolonghisme et byronisme

Voilà la charte du mouvement missolonghiste, né sur une falaise et mort aussitôt que ses inventeurs, c’est-à-dire nous-mêmes, en furent redescendus.

Puis nous partons grimper une autre voie: un pilier raide et étroit festonnant la falaise de Varasova. Du Lac escalade à nouveau 200 mètres en tête, pendant deux jours. Je l’assure dans le vent froid et le suis jusqu’en haut. Au sommet, nous décidons de donner à la voie le nom de la petite île de Klissova. Guidés par un pêcheur, nous l’avons visitée, au large de la lagune. C’était en 1826, quelques jours avant la chute de Missolonghi. Lord Byron était mort depuis deux ans. La flotte turque et égyptienne se rua sur l’îlot défendu par une centaine de Grecs qui disposaient de quatre pièces d’artillerie. Les héros de Klissova résistèrent contre les 4000 assaillants et décimèrent l’escadre de bateaux du sultan! Sur l’îlot, nous avons lu à haute voix les noms des 32 martyrs de ce Camerone des lagunes. Nous redescendons en rappel et inscrivons au pied de la face «Souviens-toi de Klissova».

Si la cause est belle, un petit carré très résolu suffit à arrêter une vague.

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À Missolonghi, la très active Byron Society entretient la mémoire du héros et organise nombre d’événements (Messolonghibyronsociety.gr).

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À VOIR AUSSI – Sylvain Tesson: «Ce que je dois à Jean Raspail»

https://www.lefigaro.fr/international/sylvain-tesson-sur-les-traces-de-lord-byron-a-missolonghi-pour-la-croix-et-l-olympe-20210430

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