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Jean-Marie Rouart: «Le laïcisme n’est pas capable de répondre à l’islam conquérant»

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EXTRAITS EXCLUSIFS – Pour l’écrivain, ce n’est pas l’attachement intransigeant à la laïcité ou «la divinisation de la Répubique» qui permettront d’affronter le séparatisme, mais la réaffirmation assumée de notre héritage judéo-chrétien.

Par Jean-Marie Rouart LE FIGARO 3 mai 2021

Le nouveau livre de l’écrivain* Jean-Marie Rouart, Ce pays des hommes sans Dieu («Bouquins essais»), est un essai puissant et incisif sur le face-à-face civilisationnel entre une société française déchristianisée et un islam conquérant. Dans ce livre à la fois personnel et engagé, qui mêle souvenirs, littérature et grande histoire, l’écrivain développe une vision originale du catholicisme et de sa contribution essentielle à la culture française. Le Figaro publie, en exclusivité, de larges extraits de cet important ouvrage en librairie le 6 mai dans lequel il critique la «loi confortant les principes républicains» qui prétend s’appliquer à toutes les religions pour ne pas avoir à nommer l’islam. Il y propose un véritable réarmement spirituel. Faute duquel, explique-t-il, l’islam viendra occuper le vide laissé par l’absence de transcendance.À découvrir


L’exception française

Qui ne pressent que nous sommes à la croisée des chemins. Que l’ordre qui nous régit ne pourra pas durer en l’état. L’islam est à notre porte. De quelque manière qu’on aborde ce sujet, il pose un problème d’autant plus délicat à résoudre que nous avons du mal à l’aborder sur le fond. En effet nous avons pris l’habitude en France de nier l’existence du fait religieux, de le regarder d’un œil tantôt indifférent, tantôt suspicieux comme le vestige d’une arriération sinon mentale, du moins philosophique. Beaucoup acceptent de coexister avec les religions, sans pour autant faire l’effort de les comprendre ni même tenter de mesurer leur importance. Il y a depuis la Révolution une hostilité déclarée de militants laïcs qui, héritiers de Voltaire et des Lumières, continuent de mener le combat anticlérical contre «l’infâme» et la «calotte».

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La France, autrefois considérée comme «la fille aînée de l’Église», se veut aujourd’hui le parangon de la laïcité. S’émanciper de la tutelle religieuse, c’est sa manière de se sentir adulte. Elle est fière de son modèle et le considère, à son habitude, universaliste, comme devant servir d’exemple au monde. Il est de peu d’importance pour les gouvernants français de se dire que la France est l’un des rares pays au monde à ne pas tenir compte de Dieu dans ses proclamations.

L’héritage judéo-chrétien

C’est là qu’apparaît le risque d’un grand bouleversement religieux. Certes non pas à l’échelle de quelques années, mais dans trente, quarante ans, quand le monde musulman en France aura démocratiquement progressé de manière exponentielle. D’autant que, comme nous l’apprend l’histoire, les périodes d’extrême liberté frisant l’anarchie suscitent souvent une aspiration à la servitude. Pour ces raisons l’islam risque alors d’apparaître comme une issue morale et une planche de salut spirituelle pour ceux que le christianisme aura déçus ou ne convaincra plus sans pour autant qu’ils adhèrent au culte laïc. Et ce serait alors une autre révolution, une recomposition complète de nos valeurs et de nos institutions.

Beaucoup acceptent de coexister avec les religions, sans pour autant faire l’effort de les comprendre ni même tenter de mesurer leur importance

La grande interrogation aujourd’hui est donc double: la société française, si fragile et débordée, est-elle en mesure d’apporter un contre-projet efficace face à la menace de l’islam? La loi sur le séparatisme n’aborde qu’une partie de la question en la noyant dans un ensemble. En stigmatisant les extrémismes religieux, le projet de loi englobe dans un même discrédit l’islamisme extrémiste et l’héritage judéo-chrétien qui fonde notre civilisation. Or cet héritage, qu’on soit croyant ou non, on est obligé d’admettre qu’il a profondément pétri la pâte française, pays religieux par excellence: c’est de lui que proviennent nos valeurs, notre culture, notre sensibilité, y compris l’idée même de laïcité. Plutôt que de se montrer méfiant, voire hostile, vis-à-vis de cet acquis culturel judéo-chrétien d’une extraordinaire richesse morale et spirituelle, artistique et littéraire, ne vaut-il pas mieux le revendiquer pour offrir aux musulmans de France un modèle qu’ils puissent admirer et auquel ils puissent, par là même, adhérer?

Mon christianisme

J’ai baigné dans le christianisme. Comme aurais-je pu échapper à son affectueuse et douce emprise? Un christianisme tout sentimental et artistique. Mon père, qui était peintre, m’a représenté en enfant Jésus, au milieu d’anges aux longues ailes qui évoquaient le visage de ma mère et de sa sœur. Aussi ce christianisme m’est-il apparu toujours entouré de poésie. Fatalité familiale car mon grand-père, revenu avec ses frères de la libre-pensée, s’était converti vers 1900, puis dans son ardeur de néophyte avait réveillé de son long sommeil avec le soutien du père Janvier, le tiers ordre dominicain. (…)

Mais bien au-delà de cet esprit agnostique, ce qui m’attache de toutes mes fibres au christianisme, c’est à travers le message et l’exemple du Christ, l’exceptionnel apport dont il a enrichi notre civilisation, particulièrement la civilisation française. C’est elle que je voudrais qu’on défende. Certes elle a aiguisé notre sensibilité au péché, stimulé avec peut-être trop d’ardeur notre culpabilité, introduisant dans la sociabilité une conscience du mal fait aux autres. Surtout elle a introduit la notion de pardon et celle de la contrition ou même de l’attrition. Mais ces valeurs humaines ont eu l’avantage d’être formidablement orchestrées par l’Église dans la stimulation des arts. La peinture, la sculpture, la musique, la littérature, l’architecture ont illustré et soutenu l’Église après avoir été généreusement encouragées par elle.

Une église d’aujourd’hui

C’est une église d’aujourd’hui qui, je l’espère, ne ressemble pas trop à celle de ma paroisse du 7e arrondissement: le maître-autel ressemble à un juke-box et l’on est tenté d’y jeter la pièce du denier du culte pour avoir une partie gratuite. Sur le parvis des affiches lumineuses en tous points semblables à celles du supermarché voisin indiquent en caractères lumineux les heures des offices, les horaires pour les confessions – si tant est qu’il en existe encore -, les dates de la kermesse, les mariages. Dans l’église, un groupe de fidèles clairsemé écoute, résigné, le prêtre descendu pour toujours d’une chaire à jamais inutile, vestige d’une ancienne pratique et que son inutilité semble dénoncer. Pourtant c’était du haut de cette chaire que le prêtre proclamait «la vérité, le chemin et la vie». Tout y est morne, d’une laideur municipale: pas de statues de saints, de Christ, de baptistère, ni quoi que ce soit qui témoigne d’une préoccupation artistique ou du goût de la beauté. Aucun chant, aucune musique, ne retentit sous ces voûtes lugubres pour une assistance de fidèles qui, en dépit de l’ardeur de leur foi, semblent attendre d’être libérés de ce pensum sans grâce. Et encore j’ai la chance d’avoir devant moi des vitraux d’une figuration saint-sulpicienne banale et non comme l’église de Beauvais des œuvres qui semblent inspirées de mauvaises bandes dessinées. Comme beaucoup de fidèles mon esprit s’égare, distrait par un marmot qui pleure et que sa mère emmène pour calmer ses sanglots.Plutôt que de se montrer méfiant, voire hostile, vis-à-vis de cet acquis culturel judéo-chrétien d’une extraordinaire richesse, ne vaut-il pas mieux le revendiquer ?

Oui, comme beaucoup de ces fidèles, je me demande: comment en sommes-nous arrivés là? À cette Église qui manifeste si peu d’enthousiasme et qui semble plus par devoir, par habitude, que par passion évangélique, célébrer un dieu mort. Où est passée l’Église triomphante qui chantait la gloire de Dieu par tous les moyens de l’art, de la peinture, de la musique, du chant, qui diffusait avec éloquence du haut de sa chaire des sermons où vibraient les réminiscences souveraines des oraisons de Bossuet et le style ardent des Pères de l’Église?

Vatican II a ouvert les vannes

En fait Vatican II avait soulevé un tel espoir que beaucoup préférèrent s’aveugler pour ne pas trop doucher leur enthousiasme. Mais au fond celui-ci ne satisfaisait pleinement personne, laissant la plupart des participants frustrés. Les partisans du mouvement trouvaient qu’on n’avait pas été assez loin, les conservateurs qu’on s’était laissé griser par l’air du temps. On en retiendra surtout l’idée que l’Église splendide, triomphante, conquérante, se résignait à ne plus être seule: «Le chemin, la vérité, la vie». Bonne fille, elle partage la vérité. Si l’on n’est pas très attentif aux textes, le prosélytisme ne lui semblait plus être essentiel. D’autre part, malgré de vibrantes parenthèses sur l’art sacré et la beauté des textes, l’Église met un terme à cette pompe qui auréolait son prestige, à sa dilection pour les arts qui avaient magnifiquement illustré son message, suivant en cela la tradition gréco-romaine, la vérité portée par la beauté. Le merveilleux chrétien s’estompe au profit d’un prosaïsme religieux et d’une austérité qui ôte la soutane aux prêtres pour qu’ils ne soient pas trop différents des autres hommes. Que comme les pasteurs protestants, ils n’arborent pas orgueilleusement leur sacerdoce, mais se glissent discrètement dans la foule des fidèles. D’une certaine façon l’Église se ressentait d’une longue inspiration janséniste. Surtout on voyait la marque du protestantisme dont elle semblait de plus en plus subir l’influence.

Telle qu’elle ressortait du concile, l’Église était-elle prête à affronter les grands défis qui s’offraient à elle? Sans entrer totalement dans la querelle ouverte par Mgr Lefebvre, et surtout les provocations politiques qu’il lancera par la suite, il faut admettre qu’elle perdait beaucoup de son charme, certains disaient de son âme.

Le laïcard, un catholique renversé

Ce qui me passionne chez le «laïcard» ou le «laïciste», termes qui peuvent prendre une acception péjorative mais que j’emploie moins dans ce sens que parce qu’il est explicite et que je n’en trouve pas d’autre, c’est sa passion qui ressemble à une ardeur de catholique renversée: une intransigeance et une fermeté dans sa croyance, une passion dans son apostolat, une irritabilité devant les choses spirituelles qui sont pour lui des énigmes qu’il refuse de comprendre. Bref il appartient à cette catégorie d’hommes ou de femmes qui pensent qu’il n’y a rien au-delà de la vie et considèrent que l’existence est, selon la formule de Léon-Paul Fargue «le cabaret du Néant» ; seule l’existence terrestre doit nous occuper sous peine de tomber dans la superstition et l’obscurantisme.

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En réalité le laïcard français, d’une espèce toute nationale, a les manifestations d’un converti. Il a hérité du catholicisme une tendance à devenir un missionnaire et même un croisé qui se retourne contre la religion avec agressivité.

Loi de Dieu, lois de la République

Devant le danger que représente un islam d’autant plus conquérant que nous n’avons à lui offrir qu’une réponse faible, que peut-on faire? Le gouvernement suivant les préconisations du président Macron dans ses discours des Mureaux et des Bernardins s’est lancé dans l’élaboration d’une loi contre le séparatisme, plus précisément pour renforcer les principes républicains, qui tend étrangement à contrôler tous les extrémistes religieux. (…)

Et d’ailleurs ce texte n’a pas manqué de provoquer au sein de l’Assemblée nationale un certain nombre de propos antichrétiens, dont certains venant notamment des députés de La France insoumise, qui contestaient le port du voile de mariée comme étant assimilable à une soumission de la femme ou d’autres balivernes concernant le consentement des enfants lors de leur première communion.

Ou encore Gérald Darmanin déclarant que «la loi de Dieu n’est pas au-dessus des lois de la République», ce qui a évidemment suscité une polémique. Le ministre de l’Intérieur aveuglé par son sujet semble ne pas avoir réfléchi aux conséquences qu’impliquait son assertion: les courageux militaires qui ont sauvé les harkis des massacres en 1962, les Justes qui ont sauvé des Juifs pendant l’Occupation, les écrivains qui ont protesté contre la torture opérée par les forces républicaines en Algérie, Zola lui-même en prenant la défense de Dreyfus, à quoi ont-ils obéi sinon à une injonction située au-dessus des lois de la République?

*De l’Académie française.

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