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Polémiques sur Napoléon: «Une volonté de rabaisser le génie est à l’œuvre»

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GRAND ENTRETIEN – Voilà deux siècles jour pour jour, le 5 mai 1821, mourait Napoléon à Sainte-Hélène. Grand historien de la Révolution et de l’Empire, Patrice Gueniffey raconte l’essor progressif de la légende napoléonienne. Il dépeint le génie de Napoléon et explique ses grands choix. Le tout, sans esquiver aucune controverse.

Par Guillaume Perrault LE FIGARO. 4 mai 2021

Patrice Gueniffey est l’auteur d’une monumentale biographie de Bonaparte (Gallimard, 2013) distinguée par le grand prix de la biographie historique, et du remarquable Le 18 Brumaire dans la prestigieuse collection «Les journées qui ont fait la France» (Gallimard, 2008). Dans cet entretien, il raconte l’essor progressif de la légende napoléonienne et dépeint le génie de Napoléon en expliquant ses grands choix. Sans esquiver aucune controverse, le directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales présente le bilan du Consulat et de l’Empire et le legs de Napoléon pour la France.


LE FIGARO. – Comment la nouvelle de la mort de Napoléon, le 5 mai 1821, a-t-elle été accueillie en France?

Patrice GUENIFFEY. – Ce ne fut pas un coup de tonnerre, plutôt un fait assez secondaire dans le contexte de l’époque. Napoléon conservait des fidèles mais, pour les Français de 1821, l’Empereur appartenait déjà un peu au passé. L’actualité était dominée par d’autres sujets. Depuis l’assassinat du duc de Berry, l’année précédente, des débats très âpres opposaient libéraux et ultras au sujet des mesures de sûreté publique. Ce qui passionnait alors les esprits était l’interprétation de la Charte et la mesure des libertés parlementaires et politiques. La mort de Napoléon a donc été accueillie avec une relative indifférence. On connaît le mot de Talleyrand: «Ce n’est pas un événement, c’est une nouvelle».

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Quand naît, dès lors, ce qu’on appelle la légende napoléonienne?

Le Mémorial de Sainte-Hélène de Las Cases, un best-seller, est publié en 1823. D’autres témoignages sur la captivité de Napoléon commencent à paraître entre 1823 et 1828. Ces livres réveillent le souvenir de Napoléon. Celui-ci va prendre un relief nouveau dès lors que se dégrade le régime de la Restauration sous Charles X (1824-1830). Les Français ont l’impression que reprend l’affrontement entre Ancien Régime et Révolution. Las Cases donne corps à la légende du Napoléon du peuple, le petit caporal à la capote grise. La monarchie de Juillet va plus loin. En quête de légitimité, le nouveau régime veut se rattacher aux grands souvenirs.

Le passé monarchique lui est fermé, puisque Louis-Philippe a recueilli le bénéfice de la chute des Bourbons lors des Trois Glorieuses et qu’invoquer la Révolution rappellerait que son père a voté la mort de Louis XVI. Napoléon, en revanche, c’est la gloire de la France. Le roi des Français négocie le retour des cendres de l’Empereur aux Invalides, qui rassemblera 1 million de Français en 1840. On érige la colonne Vendôme. En dépit des critiques de Guizot et Lamartine, la monarchie de Juillet nourrit la légende napoléonienne, qui va se retourner contre elle. Et, peu après la révolution de février 1848 et la proclamation du suffrage universel masculin, le prince Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de l’empereur, est élu président de la République avec 74 % des voix.

Revenons à Napoléon lui-même. Quel est le trait le plus frappant de son génie?

Une évidente supériorité de tempérament, de volonté, d’intelligence. Napoléon, disait Nietzsche, restera comme une éternelle protestation contre les idéaux démocratiques. Il a séduit presque tous ceux qui l’ont servi, même Talleyrand. Cambacérès était fasciné par son charisme, son esprit de décision et sa ténacité.

D’autre part, Napoléon vit dans l’action. On s’interrogerait en vain sur son for intérieur. Dès la campagne d’Italie, il a conscience de son génie. Il y a en lui un condottiere, mais aussi un homme des Lumières qui a à cœur d’acquérir la gloire par une œuvre utile. S’illustrer à la guerre ne suffit pas.

Napoléon est toujours prêt à pardonner les trahisons car il n’attend rien des autresPatrice Gueniffey, historien

Troisième trait: une bienveillance, un caractère facile qui tient à l’indifférence, à l’absence de compassion et, peut-être, d’humanité. Napoléon est toujours prêt à pardonner les trahisons car il n’attend rien des autres. Mais l’Empereur sait obtenir de chacun tout ce qu’il peut donner.

Autre singularité: c’est un homme d’ordre et d’habitude. L’Empereur fait dupliquer ses appartements à l’identique dans ses châteaux qu’il occupe tour à tour: chaque objet familier, chaque livre qu’il apprécie doit se trouver là où il faut. Le même souci de gagner du temps lui fait expédier les repas officiels en vingt minutes.

Napoléon hérite des guerres engagées par la Révolution contre les monarchies européennes à partir de 1792. Selon Bainville, la Convention expirante, en annexant la Belgique le 1er octobre 1795, a rendu le conflit avec l’Angleterre inexpiable. Partagez-vous ce jugement?

La Constitution thermidorienne proclamait que la Belgique resterait française. Le Premier Consul dut s’engager, auprès des révolutionnaires, à conserver la Belgique à la France. Or, le port d’Anvers et l’Escaut étaient le point d’entrée des marchandises anglaises sur le continent. Les Britanniques ne pouvaient accepter qu’Anvers devînt française. Le conflit devenait donc, en effet, une guerre à mort. Napoléon, même au faîte de sa puissance, n’est pas tout-puissant. Les anciens régicides, casés au Sénat, accompagnent le régime en échange de prébendes mais sont les gardiens de deux principes intangibles: pas de retour des Bourbons et la conservation des «frontières naturelles» (la rive gauche du Rhin et la Belgique, jusqu’en Hollande).

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Carnot défendra encore cet héritage territorial de la Révolution pendant les Cent Jours. Pour ces anciens conventionnels, survivants du cataclysme révolutionnaire, souvent revenus de tout, c’était un point d’honneur: sur ce sujet au moins, ils ne se renieraient pas. À leurs yeux, Napoléon est l’exécuteur testamentaire de la Révolution et le défenseur de leurs intérêts personnels. L’Empereur aurait-il pu imposer aux anciens révolutionnaires la restitution de la Belgique dans le cadre d’une négociation avec l’Angleterre? Ce n’est pas certain. Il n’avait pas la légitimité d’un roi. Aucun compromis avec Londres ne semblait donc possible. D’autant que les Anglais ne voulaient pas sincèrement la paix. Mais il est vrai que l’Empereur n’a jamais rien fait pour substituer la négociation à la guerre. Il était si habitué à vaincre qu’il croyait que la guerre est un très bon moyen – économique, rapide – de régler les conflits.

Napoléon pouvait-il vaincre l’Angleterre?

Les deux pays s’affrontaient pour la suprématie mondiale. C’était le dernier chapitre d’une longue lutte engagée à la fin du règne de Louis XIV. La part de fatalité, c’est que Napoléon a la meilleure armée de terre du monde, mais pas de marine. Les Anglais sont dans la situation inverse. Dès 1805, à quelques semaines d’intervalle, Trafalgar et Austerlitz se compensent. L’Empereur s’efforcera de reconstituer la marine de guerre française, qui s’était décomposée sous la Révolution, d’où ses défaites face aux Anglais à partir de 1793. En vain. Aussi Napoléon imagine-t-il de fermer aux Anglais le marché européen pour les asphyxier, leur interdire de renouveler leur marine et les contraindre à négocier. C’est le blocus continental. Mais il se trompe: à la différence de la France, les Anglais ont alors un système financier qui leur permet de financer la guerre à crédit. En outre, pour les pays du continent, ne plus commercer avec l’Angleterre, c’est se condamner au suicide économique. D’où la rupture de la Russie avec la France en 1812.

N’y a-t-il pas une césure à partir de laquelle Napoléon mène un projet qui n’est plus conditionné par le legs de la Révolution? Et pourquoi une telle hubris de l’Empereur au faîte de sa puissance?

Napoléon est l’héritier d’une politique étrangère française qui a une relative cohérence. Il vise une France dominante en Europe, au centre du continent une Allemagne divisée sous la forme d’un Saint Empire, et une alliance avec la Prusse ou la Russie, qui passent pour les puissances modernes de l’Europe monarchique. La simplification de la carte de l’Allemagne a pour objectif d’éloigner la Prusse des frontières de la France et de chasser l’Angleterre du continent. Cette simplification fera dire rétrospectivement que sans lui, il n’y aurait pas eu Bismarck et l’unité allemande pour le plus grand malheur de la France. Ce n’est pas tout à fait exact, mais il est vrai que les guerres napoléoniennes ont fait éclore les nationalismes en Europe.

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Quant à la «France des 130 départements», les annexions commencent dès 1802 par le rattachement à la France du Piémont. Le but de Napoléon est de faire une «grande France», protégée par une ceinture d’États clients (Hollande, Westphalie, royaumes d’Italie et d’Espagne), eux-mêmes entourés d’États alliés que surveillerait la Russie, alliée un moment privilégiée mais peu fiable. À partir de 1808, il est vrai que Napoléon vit dans l’illusion de la toute-puissance. Après Wagram, il n’a plus un seul ennemi déclaré sur le continent. La rencontre avec Alexandre Ier sur le radeau de Tilsitt, en 1807, lui a certainement un peu tourné la tête.

Napoléon a eu le sentiment, lui, le parvenu, le général victorieux, le républicain fasciné par l’aristocratie et la monarchie d’antan, de se trouver face à l’incarnation même des grandeurs de l’Ancien Régime. C’est une de ses faiblesses. Il va vouloir que la France réintègre l’Europe des rois qu’elle avait quittée en 1792, être considéré comme le juge de paix de l’Europe des souverains dont il ferait partie. Or si les rois sont obligés de plier devant lui, ils ne l’accepteront jamais comme un des leurs. Napoléon n’est qu’un Jacobin à leurs yeux. L’empereur des Français a beau estimer à sa juste valeur sa supériorité, c’est lui qui sera la dupe du tsar.

Le principe de la commémoration a été contesté par certains. Il est reproché le rétablissement de l’esclavage en 1802, voire le code civil, qui assujettit la femme mariée à l’autorité du mari. Quel regard porte l’historien sur cette invasion de l’histoire par la morale?

L’ennemi de l’histoire, c’est la morale. Si on la juge à l’aune de la morale, toute l’histoire est condamnable, ou presque. S’agissant de Saint-Domingue, pour mettre un terme à l’anarchie, Toussaint Louverture avait institué un régime de travail forcé. Les anciens esclaves, juridiquement libres, ne pouvaient quitter les plantations sous peine de mort. C’est ainsi que Toussaint Louverture a obtenu le redémarrage de la production. Bonaparte aurait pu négocier avec lui, mais il le soupçonnait de vouloir s’entendre avec les Anglais. Par ailleurs, le rétablissement de l’esclavage faisait implicitement partie des termes de la paix d’Amiens conclue avec Londres. Les Anglais le souhaitaient afin de ne pas inciter à la révolte les esclaves de leurs propres colonies. Peu de Français ont protesté à l’époque. L’abbé Grégoire, un des pionniers de l’émancipation des esclaves sous la Révolution, dira que l’abolition de l’esclavage en 1794 avait été une erreur.

Il ne s’agit pas de « regarder l’histoire en face », comme on l’entend dire, mais de la nier au nom d’une utopie : celle d’une société sans traditions, sans passé, et modelable à l’infiniPatrice Gueniffey

De façon générale, ces procès à répétition, qui visent à la repentance permanente, ont en réalité la France elle-même pour objet. Des militants entendent disqualifier toutes les grandes pages de l’histoire du pays. Il ne s’agit pas de «regarder l’histoire en face», comme on l’entend dire, mais de la nier au nom d’une utopie: celle d’une société sans traditions, sans passé, et modelable à l’infini. Enfin, une volonté de rabaisser le génie est aussi à l’œuvre à notre époque. Le ressentiment démocratique le tient pour un scandale.

Les libéraux du XIXe siècle reprochaient à Napoléon le bilan humain colossal de ses guerres et l’accusaient d’avoir conforté en France un héritage césariste, autoritaire et protectionniste. Qu’en penser?

La France comptait entre 28 et 30 millions d’habitants en 1789. Le bilan probable des guerres de la Révolution et de l’Empire tourne autour du million de morts. À partir d’Eylau (1807), les batailles sont de plus en plus meurtrières, notamment en raison de l’intervention massive de l’artillerie. Les pertes humaines imputables aux guerres de Napoléon sont donc très importantes, mais étalées sur quinze ans. Il n’y a pas eu une génération décimée comme en 1914-1918. Les conséquences sur la pyramide des âges seront moins dramatiques.

Pour les libéraux, Napoléon est un anachronisme qui va à rebours du mouvement de la civilisation, portée vers plus de commerce, de paix, de délibération publique et de valorisation de la sphère privée. Il est accusé d’avoir ramené la France en arrière par rapport aux velléités libérales de la monarchie finissante. Peut-être a-t-il contrarié le mouvement du siècle et, tout en enterrant les aspirations libérales des débuts de la Révolution, aggravé certains traits de l’Ancien Régime finissant: la centralisation, notamment. Mais, tout en étant, de fait, le «fossoyeur de la Révolution», il a permis d’en inscrire les principales conquêtes dans la durée, en empêchant une restauration monarchique en 1800.

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Quoi qu’il en soit, Bonaparte a mis fin à la guerre civile et a œuvré pour la réconciliation nationale et la stabilité de la société après dix ans de déchirures. Une grande œuvre a été accomplie en quatre ans. Il a échoué à créer une monarchie qui ne serait pas l’ennemie de la société moderne, mais il a légué à la France la constitution administrative, la monnaie stable et le code civil qui lui ont permis de surmonter les convulsions du XIXe siècle.

La France vit l’inquiétude du déclin relatif depuis Waterloo. Le souvenir de Napoléon n’a-t-il pas disqualifié, dévalué par avance les régimes qui lui ont succédé au XIXe siècle et dévalorisé leur bilan de façon parfois injuste?

C’est en effet un souvenir écrasant. Chateaubriand a tout dit: «Bonaparte appartenait si fort à la domination absolue, qu’après avoir subi le despotisme de sa personne, il nous faut subir le despotisme de sa mémoire. Ce dernier despotisme est plus dominateur que le premier, car si l’on combattit Napoléon alors qu’il était sur le trône, il y a consentement universel à accepter les fers que mort il nous jette.»

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