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Ivan Rioufol: «La France oubliée, pivot du monde d’après»

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CHRONIQUE – Loin de la province et de la France silencieuse, Emmanuel Macron veut repartir à la rencontre des Français, à l’approche de l’échéance présidentielle.

Ivan Rioufol. LE FIGARO. 6 mai 2021

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-Un air de déjà-vu: Emmanuel Macron veut repartir à la rencontre des Français.

Présentant à la presse régionale son plan de déconfinement, il a annoncé:«Dès le début du mois de juin, je vais reprendre mon bâton de pèlerin,et aller dans les territoires (…) pour reprendre le pouls du pays, aller au contact.» Il est vrai que l’échéance présidentielle approche. Mais le chef de l’État est-il prêt à entendre les exaspérations des oubliés? Après un périple en Touraine et quelques bains de foule, il avait déclaré en mars 2018, huit mois avant la révolte des «gilets jaunes»: «Je ne sens pas la colère.» En décembre de la même année, il avait parlé de «foule haineuse» en désignant ceux de la France modeste, contraints de descendre dans les rues pour se faire voir et entendre. En réalité, la répulsion pour la province est un sentiment que Macron a du mal à dissimuler. Ce monde n’est plus le sien. Il ne sait pas lui parler simplement.

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L’incompréhension entre Macron et la France silencieuse vient de loin. Sa distance est probablement à rechercher dans la rupture précoce de l’adolescent avec sa trop paisible ville natale d’Amiens, qu’il fuit à 17 ans pour rejoindre Paris et son effervescence. C’est du moins une grille de lecture que propose le journaliste Hervé Algalarrondo (1), parti sur les traces de ce «nouveau déraciné». Michel Rocard, qui fut son parrain en politique, l’a vu «ignorant de l’histoire». Jean-Pierre Jouyet, ex-proche du président, raconte que le jeune inspecteur des finances de naguère avait, contrairement à ses pairs, «réduit au minimum ses tournées en région, préférant se consacrer à des missions d’ordre plus général qui pouvaient être menées à bien depuis la capitale». Tout, dans le comportement du chef de l’État, accentue le gouffre qui le sépare de «ceux qui ne sont rien».Il n’a rien fait pour s’en rapprocher.

C’est bien le printemps des peuples qui est en coursMichel Maffesoli, sociologue

Le «dégagisme», qui a porté Macron en 2017, pourrait lui revenir en boomerang. Le vrai monde de demain ne s’accorde pas au progressisme, mondialiste et post-national, revendiqué par le président. Cette doctrine, héritière de quarante ans d’indifférences portées aux réalités, est même un obstacle à la modernité réactive qui émerge. La crise sanitaire née du Covid accélère le retour aux nations protectrices, aux frontières surveillées, aux enracinements locaux. Comme le remarque le sociologue Michel Maffesoli (2), «n’est plus acceptée une politique imposée d’en haut, une politique ayant la vérité et menant le peuple vers un but défini par des élites en déshérence». Pour Maffesoli,«c’est bien le printemps des peuples qui est en cours». Macron serait encore moins crédible si, dans un psittacisme de campagne, il lui prenait de redire: «Je sais où je veux mener le pays» (mai 2018). Le pays, lassé, ne se laissera plus mener si aisément. Une révolution est enclenchée.

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C’est une accalmie de façade que le chef de l’État a créée, avec sa «guerre» contre un virus qui est toujours là. La stratégie de la peur et de l’infantilisation, développée depuis plus d’un an, a tétanisé de nombreux citoyens. Ils ont accepté d’abandonner beaucoup de leurs libertés, au nom d’un hygiénisme officiel imposé sans débats. Cependant, le silence des villes soumises à l’ordre sanitaire et à son couvre-feu est précaire. D’autant que l’État, implacable avec les braves gens, se laisse déborder quotidiennement par la racaille: dans les cités et ailleurs, elle se comporte en terrain conquis, sort les armes, tue des policiers. En réalité, partout où le regard se tourne, apparaissent les faiblesses d’un régime finissant. Il s’accroche à la jactance et à la cuistrerie comme à une bouée. Macron montre une panique quand il dit vouloir retrouver le terrain. Tocqueville avait prévenu: «Un peuple se soulève quand sa situation s’améliore, non quand elle empire.» Le confinement est une Cocotte-Minute.

Union des droites

Les danses du ventre de la caste politique font injure à la crise de civilisation. Le monde d’après s’élabore chez les «ploucs» et les «bouseux», avec humanité, bon sens, pragmatisme: 78% des sondés (Ipsos) estiment leur pays en déclin. Ceux-ci ne raisonnent pas seulement en termes économiques et sociaux, comme le font la plupart de leurs représentants. Les préoccupations «populistes» sont autrement plus élevées que celles des détracteurs de la «France moisie»: elles passent par des solidarités de proximité, des transmissions culturelles, des quêtes spirituelles, des retrouvailles religieuses. Rien ne dit que la «grande réinitialisation», appelée à pallier les échecs de la mondialisation révélés par le Covid, passera par la révolution numérique dont rêvent les élites comme Klaus Schwab, le fondateur du Forum de Davos. Ces modernistes de la calculette et de la rentabilité n’ont cessé de se tromper. Ils n’entendent rien à l’âme humaine et moins encore à l’invisible. Leur société aseptisée du non-contact et de la distance, de la surveillance collective et de l’automatisation a tous les ingrédients d’un totalitarisme en blouse blanche. Il ne faut pas compter sur la France renaissante pour tomber dans ce piège affreux. Bernanos:«On ne refera pas la France par les élites, on la refera par la base.» On y est.

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Faut-il épiloguer, dans ce contexte, sur le spectacle navrant offert cette semaine par Renaud Muselier, candidat LR aux élections régionales en Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca)? Sa tentative de tambouille d’arrière-cuisine avec La République en marche, sous les auspices de Jean Castex, a montré ce qu’un «courant de pensée» asséché pouvait produire de plus vil dans la défense d’un plan de carrière. L’opposition de principe à Marine Le Pen ne suffit plus à faire un programme, surtout quand le RN a apparemment plus réfléchi que d’autres aux mutations d’un monde à bout de souffle. La droite ne peut plus se contenter de plaire à la gauche en jurant que tout la sépare d’un parti souverainiste dont elle a repris les mots. Quand Éric Ciotti (LR) explique, dans Valeurs actuelles «Ce qui nous différencie du RN, c’est notre capacité à gouverner», quand il précise, lundi, sur Europe 1: «Notre idéal n’est pas de battre le RN», il laisse percevoir une approche plus réaliste entre les deux frères ennemis. Il serait temps, pour les états-majors, de se mettre à l’écoute des électeurs. Beaucoup ne sont plus dans la guerre de tranchées entre LR et RN. Seule l’union des droites répondra à la vague conservatrice qui traverse la France.

1. Deux jeunesses françaises, Grasset.

2. L’Ère des soulèvements, Éditions du Cerf.

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