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Pourquoi l’Asie du Sud est une poudrière nucléaire

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Géopolitique  Selon un chercheur, la compétition entre l’Inde, le Pakistan et la Chine est rendue périlleuse par une accumulation toujours plus importante d’armes atomiques.

Certains estiment que la promesse de ne pas initier de conflit nucleaire limiterait les options de frappe et pourrait encourager le Pakistan a se montrer agressif.
Certains estiment que la promesse de ne pas initier de conflit nucléaire limiterait les options de frappe et pourrait encourager le Pakistan à se montrer agressif.© TAUSEEF MUSTAFA / AFP

Par Emmanuelle Maitre*. Publié le 13/01/2020 LE POINT

Parmi les neuf États possédant des armes nucléaires, seuls les quatre situés en Asie continuent d’ajouter de nouvelles armes à leurs arsenaux.

Parmi eux, l’Inde est dans une situation paradoxale. Politiquement, elle insiste sur le caractère responsable, purement défensif et minimal de sa dissuasion nucléaire. Pour autant, New Delhi poursuit l’extension de son arsenal, en construisant par exemple des missiles pouvant emporter plusieurs têtes nucléaires, des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins ou encore des missiles de courte portée pouvant également emporter des têtes nucléaires.

Dans « India and Nuclear Asia, Forces, Doctrine, and Dangers » (Georgetown University Press), Yogesh Joshi et Frank O’Donnell dressent le tableau de cet effort de modernisation en donnant un panorama complet des armes nucléaires actuellement déployées par New Delhi, ainsi que des projets en cours de développement. Tout en reconnaissant l’évolution du contexte et des menaces qui pèsent sur l’Inde, ils reprochent aux autorités indiennes de laisser enfler leur arsenal sans réflexion stratégique sur les capacités qui lui sont réellement utiles. Ils considèrent que sans vision clairement exprimée, la doctrine nucléaire officielle indienne n’est plus cohérente avec l’arsenal déployé et perd en crédibilité. Ceci est d’autant plus vrai que les fondements de la doctrine officielle du pays sont de plus en plus critiqués par des experts indiens ainsi que d’anciens hauts responsables. Or pour les auteurs, cette ambiguïté entre politique affichée et arsenal déployé accroît le risque d’utilisation d’une arme nucléaire dans un conflit impliquant l’Inde, risqué exacerbé par ce qu’il se passe aux frontières indiennes.

Déstabiliser son voisin

Côté pakistanais, en effet, l’arsenal se développe également tout en se diversifiant. Deux innovations sont particulièrement marquantes. Tout d’abord, les Nasr, armes tactiques nucléaires d’une portée de quelques dizaines de kilomètres, ont vocation à être utilisées sur un champ de bataille pour compenser l’infériorité de l’armée pakistanaise. Deuxièmement, Islamabad explore plusieurs options lui permettant d’embarquer des armes nucléaires en mer. Dans le même temps, le pays n’a a priori pas renoncé à son ambition de déstabiliser son voisin en encourageant les actions de groupes non-étatiques sur le territoire indien. Dans ce contexte, les risques qu’un conflit dégénère entre les deux pays est fort, par exemple à la suite d’un incident en mer impliquant un navire portant des armes nucléaires ou suite à une utilisation autorisée ou non d’un Nasr lors de tensions sur la zone frontière.

Pour autant, c’est davantage la Chine qui préoccupe le gouvernement indien, et là encore, les auteurs pointent plusieurs évolutions dangereuses. Ainsi, l’artillerie chinoise a tendance à positionner à la frontière indienne des forces de missiles dont la nature (conventionnelle ou nucléaire) est ambiguë. En cas de conflit, l’Inde pourrait être tentée de cibler ces unités, or l’attaque de missiles nucléaires pourrait être perçue par la Chine comme une action justifiant une riposte nucléaire. Deuxièmement, la Chine est de plus en plus présente dans les eaux de l’océan Indien, et dispose désormais de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins performants. Là encore, un incident en mer pourrait entraîner une escalade des tensions incontrôlable. Par ailleurs, Pékin refuse d’engager un dialogue stratégique avec l’Inde, qu’elle ne considère pas comme une puissance nucléaire légitime.

« Dissuasion minimale crédible 

Dans ce contexte, les auteurs s’interrogent sur l’évolution de la posture de dissuasion indienne. Ils rappellent que celle-ci s’est construite sur des objectifs militaires et politiques. Ainsi, les autorités ont progressivement indiqué après les essais nucléaires de 1998 qu’elles n’envisageaient l’emploi de l’arme qu’en riposte à une attaque nucléaire (politique de non-emploi en premier). Par ailleurs, lors de la formulation officielle de la doctrine en 2003, il a été précisé que l’Inde répondrait par une riposte « massive » à tout emploi d’arme nucléaire sur son territoire ou sur ses troupes. Refusant d’envisager conduire une « guerre nucléaire », c’est-à-dire d’utiliser des armes nucléaires pour en retirer un avantage militaire sur le champ de bataille, New Delhi s’appuie sur une posture de « dissuasion minimale crédible », où la capacité de survie des armes à une première frappe est jugée comme un critère déterminant.

Néanmoins, la persistance des tensions entre l’Inde et le Pakistan et le fait que la dissuasion n’ait pas empêché des attaques meurtrières comme celles de Mumbai en 2008 encouragent de nombreuses voix à remettre en cause cette politique. Ainsi, certains estiment que la promesse de ne pas engager de conflit nucléaire limiterait les options de frappe et pourrait encourager le Pakistan à se montrer agressif. Par ailleurs, la politique de représailles massives manquerait de crédibilité : si une arme nucléaire de faible puissance était utilisée sur des véhicules blindés indiens déployés au Pakistan, personne ne pourrait penser que New Delhi ferait le choix, en réponse, d’annihiler le Pakistan.

Malgré des promesses électorales, le gouvernement indien n’a pour l’instant pas décidé de modifier la doctrine officielle, probablement en raison de l’intérêt pour l’Inde de se présenter sur la scène internationale comme un acteur modéré et responsable dans le domaine nucléaire. Cet argument lui a notamment permis d’obtenir un accord de coopération particulièrement avantageux avec Washington en 2008.

Situation ambiguë

Cependant, les auteurs estiment que la situation est aujourd’hui trop ambiguë, et recommandent à l’Inde de mener une revue stratégique qui lui permette de clarifier sa doctrine. Il s’agirait en particulier de mieux séparer le type d’agression qui relève d’une politique de dissuasion nucléaire, d’une réplique conventionnelle voire d’une action de police pour les actes de terrorisme. L’objectif serait pour les autorités de mieux comprendre les mécanismes qui pourraient entraîner le pays dans un conflit nucléaire. Grâce à cet examen, l’Inde pourrait décider d’apporter des clarifications doctrinales lorsque sa politique d’ambiguïté apparaît comme trop risquée. Par ailleurs, pour limiter les risques d’emploi d’armes nucléaires, les auteurs appellent à l’adoption de mesures de réduction des risques au niveau trilatéral (Inde, Pakistan, Chine). Il s’agirait ainsi, par exemple, de promouvoir des mécanismes de résolution des incidents en mer, de notifier tous les essais de missile, de dialoguer sur les stratégies respectives des trois acteurs ou encore de faire œuvre de transparence sur les systèmes déployés sur les zones frontalières.

Malgré certaines prédictions optimistes, le développement d’arsenaux nucléaires en Asie du Sud n’a pas permis de stabiliser les relations entre les États. Néanmoins, des mesures de confiance et une volonté de dialogue pourraient permettre de réduire les risques qu’une crise ne prenne une mauvaise tournure, un objectif primordial dans une des régions les plus volatiles du monde.

*Emmanuelle Maitre

Chargée de recherche à la Fondation pour la Recherche Stratégique, spécialiste des questions de dissuasion nucléaire, de non-prolifération et de désarmement

À RETENIR

Comme le décrit un ouvrage récemment paru, l’Inde, Pakistan et Chine développent leurs capacités de frappes nucléaires dans un contexte de fortes tensions géopolitiques. L’Inde diversifie son arsenal, au point que celui-ci n’a plus grand-chose à voir avec sa doctrine : par exemple, le pays développe les missiles à courte portée, tout en affirmant ne pas souhaiter se servir de ses armes nucléaires en premier. Le Pakistan accroît son arsenal d’armes nucléaires « tactiques », et la Chine déploie des missiles qui pourraient accueillir des ogives nucléaires à sa frontière avec l’Inde. Ce développement des capacités nucléaires, associée à l’instabilité de la région, pourrait faire dégénérer un conflit localisé en guerre nucléaire. L’ouvrage préconise donc la clarification par l’Inde de sa doctrine.

SOURCES

Yogesh Joshi, Frank O’Donnell, « India and Nuclear Asia, Forces, Doctrine, and Dangers », Georgetown University Press, 2019

AUTEURS

Yogesh Joshi est titulaire d’un doctorat de Jawaharlal Nehru University. Il est actuellement post-doctorant au Center for International Security and Cooperation de Stanford. Auteur de nombreux articles, il a auparavant été chercheur à l’Observer Research Foundation à New Delhi.

Frank O’Donnell est spécialiste des questions nucléaires en Asie du Sud. Il conduit actuellement un post-doctorat à l’US Naval War College. Après avoir obtenu sa thèse à King’s College, il a occupé des postes de recherche et d’enseignement à Harvard, Aberdeen et au James Martin Center for Nonproliferation Studies.

POUR ALLER PLUS LOIN

Bharat Karnad, « India’s Nuclear Policy », Praeger, 2008

George Perkovich, « India’s Nuclear Bomb : The Impact on Global Proliferation », University of California Press, 1999

Jean-Luc Racine, « La communication dans le domaine de la « dissuasion stratégique » : le cas de l’Inde et du Pakistan », FRS, 2019

Ashley Tellis, « India’s Emerging Nuclear Posture : Between Recessed Deterrent and Ready Arsenal », Rand Corporation, 2001

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