MEMORABILIA

Clavreul – Suppression du corps des préfets : la réforme symbolique

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TRIBUNE. En touchant au corps des préfets, clé de voûte de l’État, Emmanuel Macron prend le risque de fragiliser l’édifice tout entier.

Le prefet de Seine-Saint-Denis, Georges-Francois Leclerc, lors d'une visite du chef de l'Etat a Bobigny, le 20 octobre 2020.
Le préfet de Seine-Saint-Denis, Georges-François Leclerc, lors d’une visite du chef de l’État à Bobigny, le 20 octobre 2020.© LUDOVIC MARIN / POOL / AFP

Par Gilles Clavreul*. Publié le 09/05/2021 LE POINT

-Disons-le d’emblée : la révolution annoncée de la haute fonction publique n’aura pas lieu. L’ENA n’est pas supprimée mais renommée, son célèbre classement de sortie conservé ; des institutions multiséculaires – Conseil d’ÉtatCour des comptes – sont préservées, et le statut de la fonction publique, maintenu. Et il n’est pas jusqu’à la suppression à demi avouée du corps des préfets qui ne relève de cette logique : les préfets « hors cadre » ne s’appelleront plus « préfets » mais « administrateurs de l’État », dans un cadre statutaire et indemnitaire sans aucun doute plus favorable que celui, assez contraignant, du corps des préfets.

Est-ce la vérification de la loi de Lampedusa : « Pour que tout change, il faut que rien ne change » ? Pas tout à fait non plus : le chantier engagé par le président de la République supprime l’accès direct aux grands corps, ouvre l’accès des fonctions dirigeantes de l’État à des talents qui n’y ont pas accès aujourd’hui, et pousse les jeunes hauts fonctionnaires à apprendre leur métier sur le terrain, à portée de baffe des citoyens. Ce dont on ne peut que se réjouir.

Le glacis bureaucratique ne va pas fondre

Reste que le cœur du problème n’est pas attaqué. D’abord, avant l’ENA, il y a la reproduction sociale des élites : cette réforme n’y touche pas. Et après l’ENA, il y a les logiques verticales de chaque ministère et institution, qui gèrent jalousement leur pré carré et n’accueillent pas volontiers les pièces rapportées – corps préfectoral excepté, justement. Ensuite, plusieurs institutions échappent au maelström : les magistrats, dont l’indépendance est constitutionnellement garantie, et les corps d’ingénieurs. Enfin, cette réforme n’aura aucun impact sur l’organisation de l’État, excessivement centralisée et en silos, démembrée en une théorie d’agences et d’organismes plus ou moins autonomes. Le glacis bureaucratique n’est pas près de fondre.

La réforme annoncée aura des conséquences pratiques si modestes qu’on pourrait s’étonner de la virulence des réactions, presque unanimement négatives, surtout depuis qu’on annonce la suppression du corps des préfets. Sauf que… Si l’impact réel s’annonce faible, la portée symbolique de l’annonce est considérable : supprimer le corps des préfets, ce qui n’a aucun lien avec la réforme de l’ENA et des corps de sortie, puisqu’on ne devient préfet qu’au bout de quinze à vingt ans de carrière minimum, c’est s’attaquer à une institution centrale de l’État. La concomitance avec les célébrations du bicentenaire de la mort de Bonaparte, créateur des préfets, laisse songeur… Quel est le message ? On ne sait pas trop, mais on flaire un parfum de « déconstruction » qui, dans notre époque de délitement du commun, après un an d’une crise sanitaire où l’État a montré d’inquiétantes limites, paraît curieusement à contretemps. Toucher à la préfectorale, clé de voûte de l’État, c’est risquer de fragiliser l’édifice tout entier.https://db6e9de7a000448249f005aa0141a0d7.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html

Modes de gestion archaïques

Politiquement, le moment ne semble pas mieux choisi : matière à polémiques faciles pour les oppositions, cette réforme fait étrangement penser à une autre, tentée presque au même moment du quinquennat, sur un sujet tout à fait différent : la déchéance de nationalité. Faibles conséquences pratiques, immense résonance polémique, facilitant la cristallisation des oppositions. D’où la question, qui reste en suspens : avant d’être joué, ce coup politique a-t-il été vraiment calculé ? On se prend à en douter devant la levée de boucliers. Emmanuel Macron prendrait un gros risque en s’entêtant : s’il veut sauver son idée de départ, qui encore une fois est louable – la haute fonction publique ne peut pas rester figée dans des modes de gestion en partie archaïques – il lui faut rapidement renoncer aux moins réalistes des propositions mises sur la table. Sauf à risquer de devoir tout lâcher au bout d’un épuisant exercice défensif. Mieux vaut renoncer à l’ambition d’une réforme cathédrale : même les cathédrales sont inflammables…

*Délégué général de L’Aurore, préfet en disponibilité et ancien sous-directeur du corps préfectoral au ministère de l’Intérieur de 2008 à 2012

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