MEMORABILIA

La véritable histoire de la tribune des militaires

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Sollicité par des officiers d’active qui voulaient manifester leur soutien à la tribune des généraux, Valeurs actuelles a décidé de publier leur appel et de solliciter l’appui des Français pour protéger leur anonymat. Le gouvernement a voulu y voir une “manœuvre politique” plutôt que d’y répondre.

Récit d’une tribune qui ne relève pas d’un putsch mais d’une tragédie que certains voudraient prévenir.

Par  Raphaël Stainville. Publié le 12 mai 2021. VALEURS ACTUELLES

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-Pas plus qu’Emmanuel Macron n’a jamais été le maître des horloges, Valeurs actuelles n’est maître d’une actualité que nous commanderions à notre guise, certains de notre bonne fortune et des remous que nous provoquerions : il est des dossiers, patiemment élaborés pendant des semaines, qui ne rencontrent pas le public et sombrent dans les archives du journal sans avoir trouvé le moindre écho, ni éveillé l’attention d’un confrère ; il est à l’inverse, parfois, des articulets qui deviennent des sujets de débat et de foire d’empoigne sans que nous ayons anticipé aucun des effets qu’ils pourraient produire sur l’opinion et plus encore sur le pouvoir. Ainsi en est-il de la tribune dite des généraux…

A LIRE [Exclusif] Signez la nouvelle tribune des militaires

Lorsque nous mettons en ligne leur lettre, nous n’y avions vu que le diagnostic banalement glaçant d’une France qui se délite

Puisque ces mystères nous dépassent, nous pourrions feindre d’en être les organisateurs, nous féliciter de nos réussites pour mieux taire nos échecs. La réalité est tout autre ; elle tient souvent à la chance sinon au hasard. Avions-nous imaginé un seul instant que la tribune de Jean-Pierre Fabre-Bernadac, un ancien capitaine de gendarmerie, et de ses cosignataires allait connaître pareil retentissement au point que, bientôt, les ministres se succéderaient sur les plateaux et les studios pour dénoncer « un putsch de généraux en charentaises » et promettre « des sanctions exemplaires » ? Bien sûr que non. Le 21 avril (date choisie de manière totalement fortuite, quoi qu’en pensent les complotistes anachroniques), lorsque nous mettons en ligne leur lettre destinée au président, aux ministres et aux parlementaires, nous n’y avions lu que le diagnostic banalement glaçant d’une France qui se délite. François Hollande disait-il autre chose lorsqu’il évoquait devant Gérard Davet et Fabrice Lhomme le risque bien réel de « partition » ? Encore que celui qui était chef de l’État se livrait à cette confession sidérante, convaincu que ses propos ne franchiraient pas le seuil du Salon vert. Gérard Collomb, l’ancien ministre de l’Intérieur, devait quant à lui quitter la place Beauvau sans rien cacher de la situation très délicate qu’il léguait à son successeur. « Aujourd’hui, on vit côte à côte, je crains que demain on puisse vivre face à face. »

Aussi n’avons-nous pas été surpris que cette missive reste lettre morte. Marine Le Pen, impressionnée par le nombre de généraux qui cosignaient cette tribune autant que par la rareté de l’initiative qui traduisait, selon elle, « le degré d’inquiétude de l’institution militaire face à la dégradation préoccupante de la situation de notre pays », devait pourtant prendre langue avec la rédaction le 23 avril. La chose n’est pas si fréquente pour que nous ne prêtions pas une oreille attentive à sa demande. La présidente du Rassemblement national veut leur répondre sans délai. Alors que nous lui proposons d’accueillir sa tribune dans les colonnes de notre journal, elle insiste pour être publiée sur notre site.

Nous ne voyons pas d’opposition à la satisfaire quand nombre de politiques préfèrent encore le prestige du papier. À 11 heures, sa tribune est en ligne et ne suscite pas davantage de remous. Elle suscite d’autant moins de réactions que la France, une nouvelle fois, est frappée par une attaque islamiste : Stéphanie Monfermé, 49 ans, agent administratif au commissariat de Rambouillet, est égorgée dans le sas de l’hôtel de police de la ville, où elle travaillait depuis près de trente ans, par Jamel Gorchane, un migrant tunisien régularisé. L’émoi est considérable. La classe politique s’indigne. Jean Castex pleure « une héroïne du quotidien » . Plus jamais ça. Comme un air de déjà-vu. La suite ? Vous la connaissez.

Rachida Dati accusée d’avoir donné “un coup de putsch”

Jean-Luc Mélenchon, le 24 avril, sonne l’alerte sur Twitter avant de tenir une conférence de presse le 26 avril. Le président de La France insoumise dénonce des « militaires factieux », en appelle au procureur de Paris pour qu’il engage des poursuites. Le début d’une invraisemblable tempête politico- médiatique qui prend toujours plus d’ampleur tandis que s’organise le procès en sorcellerie des signataires et des soutiens de cette tribune. Marine Le Pen est au banc des accusés. « Elle a gardé de son père le goût des bruits de bottes » , attaque sans imagination Gérald Darmanin. Valeurs actuelles n’est pas épargné.

À Paris, le standard de Valeurs actuelles est pris d’assaut : “02”, “03”, “05”… Des appels de lignes fixes venus de toute la France. Des centaines de lecteurs se manifestent pour savoir où trouver cette fameuse tribune. La fréquentation du site explose. Le sort que le gouvernement et l’état-major des armées réservent à ces militaires de haut rang insupporte ! Place d’Armes, le site à l’initiative de cette tribune, enregistre toujours plus de signatures. Plus de 25 000 militaires à la retraite, que les menaces de sanction ne dissuadent pas, apportent leur concours au succès de cet appel. La droite, d’abord atone, puis prompte à vouloir régler son compte à une opposante politique qui aurait commis un faux pas qui la disqualifierait pour la prochaine présidentielle, se range à son tour derrière les militaires. Rachida Dati, ancienne ministre de la Justice et maire du VIIe arrondissement de Paris, est accusée par Libération de « donner un coup de putsch aux séditieux » pour avoir simplement admis que ce qui est écrit dans cette tribune « est une réalité ». Diable ! Quand « dire ce que l’on voit et surtout, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit », pour reprendre les mots de Péguy, devient une faute, alors c’est que l’on frise l’hystérie collective.

Mardi 4 mai, alors que nous bouclons notre une consacrée à cette affaire, des militaires d’active se manifestent auprès de nous. Ce sont de jeunes officiers. Certains reviennent d’Opex. Ils tiennent à notre disposition l’ébauche d’une nouvelle tribune qu’ils souhaitent encore retravailler. Le fond est établi : ils entendent appuyer le constat de leurs aînés, soutenir leur cri d’alarme. En aucun cas, il ne saurait être question de soutenir un quelconque « pronunciamento militaire » tel que le fantasme Jean-Luc Mélenchon pour tenter de faire parler de lui. Bien au contraire. Ils savent combien une intervention de l’armée serait le signe d’une tragédie dont la France aurait tout à craindre. Mais pour ces soldats dont l’imaginaire souvent a été bercé par les films de Pierre Schoendoerffer, l’honneur d’un capitaine mérite d’être défendu. Ils sont décidés à aller jusqu’au bout de leur démarche sitôt que nous serons en mesure de leur garantir que leur identité ne sera pas révélée. Nous nous engageons à ne pas mettre en péril leur prometteuse carrière et à ne pas compromettre nos sources.

Des extraits qui fuitent dans la presse

Un protocole est établi dans la nuit : une plate-forme hautement sécurisée permettra de recueillir la signature de ces militaires d’active, de nous assurer de leur identité et de leur grade, tout en protégeant leur anonymat. Un huissier viendra en faire le compte et le constat. À la rédaction, nous sommes une poignée dans la confidence, tous convaincus que pour que l’opération aille à son terme, il est nécessaire de l’entourer du plus grand secret.

Quelle n’est pas notre surprise quand nous découvrons dès le lendemain que la rumeur d’une nouvelle tribune se propage dans Paris. À l’Élysée, des conseillers d’Emmanuel Macron viennent benoîtement aux nouvelles. Le cabinet de Florence Parly, la ministre des Armées, a également eu vent d’un projet de tribune de militaires d’active. Selon nos informations, la Direction du renseignement et de la sécurité de la Défense (DRSD) est mobilisée pour essayer de mettre la main sur le texte et identifier les éventuels signataires. Des ministres appellent, testent, jaugent, s’inquiètent. Un vent de panique souffle sur le cabinet de Florence Parly. La ministre des Armées peine à comprendre ce qui se passe dans ses rangs. Avec 39,2 milliards d’euros, le budget des armées voté à l’Assemblée nationale n’est-il pas une nouvelle fois en hausse ?

Le 7 mai, le Parisien évoque cette initiative qui préoccupe en haut lieu dans un article titré « Une nouvelle tribune de militaires en préparation inquiète le gouvernement ». Un macroniste de poids avance qu’ « une tribune signée cette fois par 2 000 militaires d’active, anonymes, est sur le point de sortir ». En aucun cas, nous n’évoquons un nombre de signataires. Geoffroy Lejeune, le directeur de la rédaction, confirme ce projet de moins en moins secret à mesure que circule la tribune parmi les militaires. Pendant le week-end, la pression ne cesse de monter autour de cette tribune sans que nous en soyons à l’origine. Des journalistes en ont reçu copie. Le 9 mai, des extraits commencent à fuiter dans la presse. À 20 heures, Jean-Pierre Fabre-Bernadac publie à son tour l’intégralité de la tribune avant de la retirer de Place d’Armes. Décision est prise, sans plus attendre et avant que ne soit dénaturée cette tribune, réduite à deux formules : la publier sur notre site et l’ouvrir aux Français, afin qu’ils puissent, aurait dit Hélie de Saint Marc, « encadrer de leurs ombres, en foule silencieuse, de plus en plus dense », ces militaires d’active dont il fallait préserver l’anonymat et soutenir le combat.

Gérald Darmanin donne le ton de la riposte gouvernementale

À 22 h 20, la tribune est en ligne. Nous la partageons sur les réseaux sociaux. En dix minutes, un dimanche soir, 5 000 personnes ont déjà lu la tribune ; 560 l’ont signée. En vingt minutes, ce sont 1 000 signatures. À minuit, ce sont 30 000 personnes qui l’ont lue. Au petit matin, c’est un coup de tonnerre : un million de pages vues et le nombre de signatures s’emballe. La tribune compte à 7 h 30 28 000 signataires. Sans surprise, le site affiche un record de fréquentation. Plus de 15 000 personnes sont connectées en temps réel quand la moyenne ordinaire avoisine les 3 000 visiteurs.

« C’est ça le courage, d’être anonyme ? » Gérald Darmanin, le premier, donne le ton. Sur BFM TV, le ministre de l’Intérieur, interrogé par Jean-Jacques Bourdin, moque la tribune des militaires que Valeurs actuelles a publiée. Faut-il que le pouvoir politique ne comprenne rien à ce qui se passe dans le pays pour qu’il s’entête, quinze jours après une première tribune de militaires à la retraite, à reproduire les mêmes erreurs, critiquant l’accessoire — hier le devoir de réserve de généraux en 2e section, aujourd’hui l’anonymat des signataires —, plutôt que donner une réponse claire à leurs inquiétudes ?

« Qui ne peut attaquer le raisonnement attaque le raisonneur », assurait Paul Valéry. Le philosophe François-Xavier Bellamy, qui n’a pas oublié ses classiques en s’engageant en politique, ne manque pas de relever l’absurde de la situation. « Je suis révolté que certains s’en prennent aux messagers, pour ne pas écouter le message », confie l’eurodéputé LR. Sur CNews, Pascal Praud entreprend de lire des extraits de la tribune. À 9 h 15, on a 60 000 signatures ; à 9 h 45, 70 000 ; à 10 h 15, 80 000… À 11 h 30 le cap des 100 000 signatures est franchi. À 15 heures, ce sont 150 000 signataires. Certains petits malins signent de noms fantaisistes pour mieux démontrer que la comptabilité n’est pas fiable. Notre logiciel de récolte, Qualifio, nous indique un nombre de doublons très limité. Et puis, l’ampleur que prend cette tribune ne tient plus seulement du phénomène médiatique. C’est devenu un fait politique. À 16 heures, le cap des 1,7 million de pages vues est franchi tandis que les chaînes de télé défilent dans les locaux. Même le New York Times se manifeste…

Ce n’est en rien une histoire de “bruit de bottes”, de putsch, mais seulement une vallée de larmes qui ne cesse de gonfler à chaque nouveau drame

La majorité présidentielle s’emploie à trouver des arguments pour disqualifier cette tribune. Après Darmanin, Florence Parly, à son tour monte au créneau, lundi soir. Cette tribune ? « Elle relève d’une grossière machination politique. » « La rhétorique, le ton, le vocabulaire sont d’extrême droite » , selon la ministre des Armées. Ne craignant pas la contradiction, elle précise aussi que le texte ne fait « qu’enfoncer des portes ouvertes » . Les mots — confus — employés sont censés agir comme autant de gaz incapacitant pour empêcher de penser le réel. Mais ce n’est pas cette tribune qui est extrême, ce sont les faits qui sont extrêmes. La mort d’Éric Masson à Avignon, le 5 mai dernier, en était le énième signal. Ces tragédies quotidiennes sont autant d’étincelles qui alimentent l’inquiétude des Français.

Jean Castex le sait et pourtant, dans le Parisien mardi, le Premier ministre reprend les mêmes éléments de langage sans profondeur que sa ministre des Armées. « De quoi parlons-nous ? C’est une tribune politique d’extrême droite, appelons un chat un chat. Ils prétendent parler au nom de l’armée ? On peut tous se dire militaires et signer sous couvert d’anonymat une tribune ! Qu’est-ce qui prouve que ce sont vraiment des militaires ? Qui sont-ils ? Qu’ils s’affichent et qu’ils assument s’ils considèrent que l’essentiel est en jeu. J’y vois surtout une manœuvre politique. Moi, j’ai confiance dans l’armée de mon pays. Elle est l’honneur de la France. » Comment des militaires d’active s’aventureraient- ils à signer à découvert quand le gouvernement promet des sanctions exemplaires, quand Jean-Luc Mélenchon assure que s’il devait être élu président, il procéderait « à une purge » dans l’armée ?

« Plutôt que de lancer une chasse aux sorcières contre nos militaires, qui ont risqué et risquent encore leurs vies pour la nation, le gouvernement ferait mieux de lancer la chasse aux incendiaires, à tous ceux qui sont en train de mettre le feu à la maison France » , nous déclare Bruno Retailleau, le président du groupe LR au Sénat.

Le temps presse. Dans Valeurs actuelles , déjà, Gérard Collomb prévenait : « Des communautés en France s’affrontent de plus en plus et ça devient très violent… » Le ministre de l’Intérieur jugeait alors qu’il ne restait que « peu de temps » pour améliorer la situation. « C’est difficile à estimer mais je dirais que, d’ici à cinq ans, la situation pourrait devenir irréversible. Oui, on a cinq, six ans pour éviter le pire. Après… » C’était le 13 février 2018. Nous y sommes presque.

Emmanuel Macron le sait. Le gouvernement le sait. Ils disposent de toutes les informations, de toutes les remontées, de tous les capteurs sur le terrain. Patrick Calvar, alors patron de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), évoquait lui-même devant des parlementaires, en 2016, un pays « au bord d’une guerre civile ».

Des indicateurs au rouge

Cette tribune dit-elle autre chose ?

Pourquoi faudrait-il que le pouvoir ignore le message de détresse que les militaires lui adressent, édulcore les périls quand tous les voyants sont au rouge ?

L’exécutif préfère y voir une manœuvre politique. Une manière de ne pas prendre au sérieux la menace.

Mais peut-il rester sourd plus longtemps aux Français qui ont apporté leur soutien à ces militaires ? Ils étaient mardi matin, à 9 heures, 229 431 signataires.

Ce ne sont pas des factieux. Pas davantage des séditieux. Seulement des hommes et des femmes qui vous supplient d’agir pour la survie de la France. Ils ont quelques raisons de le faire. 

« Dans la guerre contre le virus, l’État a déployé des moyens inédits, sortant du cadre juridique ordinaire ; pourquoi ne fait-il pas de même, avec la même force, pour neutraliser ceux qui font la guerre à la France ? Quand il s’agit du Covid, le politique ne s’embarrasse pas avec les libertés. Mais quand il s’agit de l’islamisme, de l’immigration incontrôlée, alors il prend prétexte des libertés pour ne pas agir. Voilà où se trouve le vrai scandale. Voilà où doit se situer le vrai débat », assure encore Bruno Retailleau.

Ce n’est en rien une histoire de bruit de bottes, de putsch, mais seulement une vallée de larmes qui ne cesse de gonfler à chaque nouveau drame et dont nous sommes, à Valeurs actuelles, les témoins.

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