MEMORABILIA

Drogue à Paris : face aux « hordes de zombies », le ras-le-bol des habitants

Scroll down to content

REPORTAGE. Les habitants de Stalingrad sont à bout : leur quartier est envahi de toxicomanes et de dealers. « Une nouvelle colline du crack » en plein Paris.

Dans le quartier Stalingrad a Paris, des drogues errent a toute heure du jour et de la nuit.
Dans le quartier Stalingrad à Paris, des drogués errent à toute heure du jour et de la nuit.© dr 

Par Nadjet Cherigui

Publié le 13/05/2021 LE POINT

En ce vendredi de mai, le soleil brille, l’après-midi s’annonce agréable dans ces jardins d’Éole, un espace de verdure de près de quatre hectares situé dans le 18e arrondissement de Paris. Les familles profitent de cette belle journée et les animaux de la ferme urbaine aménagée au cœur du parc font le bonheur des enfants. La normalité n’est ici qu’apparente. Elle est très vite contrariée par une réalité chaotique et même sordide. Situé à deux pas du quartier de Stalingrad dans le 19e arrondissement, haut lieu de la consommation de drogue et en particulier de crack, le parc s’est mué en un point de fixation pour des centaines de toxicomanes imbibés d’alcool et de substances illicites.

Un accro au crack entre les chèvres du jardin d’Eole, à Paris.© KHANH RENAUD POUR « LE POINT »

Au cœur de ce carré bucolique, des silhouettes fantomatiques errent, s’invectivent, s’insultent ou se battent. Dans un coin, un groupe d’individus décharnés et vêtus de haillons se cachent à peine sous des tee-shirts ou ce qu’il reste de leurs vêtements pour fumer leur pipe de crack. À côté de ce spectacle glaçant, des familles promènent les enfants dans des poussettes, à trottinette ou à vélo, d’autres jouent au ballon, des groupes pique-niquent entre amis sur la pelouse. Deux mondes invisibles l’un pour l’autre semblent évoluer chacun dans une dimension parallèle.

« Les abris de poubelle deviennent des chambres de passe »

Laurent* ne s’en étonne même plus. « On apprend à vivre avec ça autour de nous en regardant ailleurs, soupire-t-il. On fait comme si ces toxicos n’existaient pas. C’est la seule façon de supporter cette réalité et surtout d’éviter les ennuis. Car si on croise leur regard, on risque de se faire agresser ou harceler pour quelques pièces. » Laurent est un habitant du quartier voisin de La Chapelle. Cette réalité, il la connaît bien et ne parvient pas à l’ignorer, car la situation est selon lui hors de contrôle. « Les consommateurs, les dealers sont de plus en plus nombreux. Leur présence, la violence et la délinquance ont un effet buvard. Ça déborde toujours un peu plus chaque jour et toujours plus loin dans les arrondissements parisiens. »

Les accros au crack errent comme des zombies pendant la journée.© DR

À LIRE AUSSICoignard – Plus belle la ville avec Anne Hidalgo ?

Laurent ne se résout pas à détourner le regard. Il observe et commente ces scènes devenues banales. La drogue circule à la vue de tous. Un homme fait ses besoins dans la végétation sans prendre la peine de se cacher. Une femme complètement dépenaillée profite de l’état d’inconscience de l’un de ses camarades de galère pour fouiller le contenu de ses poches, tandis qu’un autre interpelle les passants en quête de 40 euros.

« Cet endroit est devenu une nouvelle colline du crack. Celle de la porte de La Chapelle a été démantelée, mais le problème n’est pas réglé, s’indigne Laurent. Les “crackés” se sont simplement déplacés et adaptés. Ils sont passés d’un terrain vague à proximité du périphérique à ce parc. Ils le squattent dès le matin à l’ouverture et quittent les lieux à la fermeture pour passer la nuit vers Stalingrad. Entre-temps, ils font tout et n’importe quoi ici. Ils trafiquent, volent, se droguent. Les abris des poubelles sont même transformés en chambres de passe pour celles qui se prostituent afin de se payer leur dose. C’est invivable. »

« Un monde de morts-vivants »

Dans le quartier de Stalingrad jouxtant les jardins d’Éole, les habitants dénoncent une situation explosive. Au sens figuré comme au sens propre. En effet, au début du mois de mai, des riverains excédés ont lancé des tirs de mortiers d’artifice en direction des consommateurs et des dealers qui investissent l’avenue de Flandre, dès la nuit tombée. Snejana vit ici depuis plus de 20 ans. Elle l’affirme, si la drogue a toujours fait partie du quotidien de ce quartier, la situation s’est considérablement détériorée depuis près d’un an. « C’est terrifiant. Le soir, dès que les portes du jardin ferment, ils migrent tous, raconte-t-elle. Il faut le voir pour le croire. Ce sont de véritables hordes de crackés qui arrivent sur l’avenue. On dirait des zombies comme dans la série The Walking Dead. On a l’impression d’avoir basculé dans un monde de morts-vivants. »

Un accro au crack assoupi par terre dans le quartier Stalingrad, à Paris.© dr

Snejana, âgée de 74 ans, vit d’une petite retraite seule dans ce logement social avec une tourterelle et trois chats. Les fenêtres de son appartement donnent sur la rue. Son quotidien est rythmé par les cris, les bruits, le trafic. L’atmosphère est, elle, imprégnée d’odeurs d’urine, mais pas seulement. « Ils fument sous mes fenêtres, peste la septuagénaire. J’ai été obligée de mettre du scotch sur toutes les aérations pour ne pas respirer les émanations de crack. » Barricadée, angoissée, Snejana n’ose plus sortir. Elle prend des antidépresseurs pour ne pas sombrer et des somnifères pour trouver un sommeil qui ne vient pas.

Membre du Collectif19, une association composée de riverains mobilisés pour dénoncer la situation, elle occupe ses insomnies, derrière sa fenêtre, en surveillant, photographiant le trafic pour poster ses images sur les réseaux sociaux et mettre en lumière le calvaire des habitants du quartier. Ces images, figées par son appareil, hantent son esprit et minent son moral. « Les ravages de cette drogue sont redoutables, lâche-t-elle en écrasant une larme. Il faut voir ces pauvres gens quand ils sont en manque ! Ça me fait de la peine. Certains picorent le sol à la recherche de résidus de cracks ou vont jusqu’à lécher la terre sous les grilles au pied des arbres parce que les “modous” (les dealers d’origine sénégalaise, NDLR) y cachent souvent la drogue. C’est insupportable de voir tant de misère et de souffrance. »

Certains picorent le sol à la recherche de résidus de cracks ou vont jusqu’à lécher la terre sous les grilles au pied des arbres parce que les « modous », (les dealers d’origine sénégalaise), y cachent souvent la drogue.© dr

Des cars de CRS campent le long de l’avenue

Depuis près d’une semaine pourtant, Snejana connaît quelques moments de répit. Les attaques aux mortiers d’artifice, perpétrées au début du mois par des habitants de l’immeuble pour chasser les dealers et les drogués, ont fait réagir les pouvoirs publics qui ont déployé une présence policière massive. Des cars de CRS campent le long de l’avenue. « C’est vrai, la situation s’est apaisée depuis que la police est là, consent Snejana. L’autre soir, alors que j’avais réussi à m’endormir, c’est le silence qui m’a réveillée, car je n’y suis plus habituée. »

Leïla * vit dans le même immeuble que Snejana. Elle partage le constat de sa voisine et apprécie ce calme un peu retrouvé. Elle tempère, pour autant, son enthousiasme. « Cela ne dure que quelques heures. Une fois les camions partis, les crackés reviennent. Les modous, eux, n’ont pas peur de la police. Ils se cachent à peine pour faire leur business. » Leïla est une femme en colère. Elle se dit aussi épuisée par le confinement, la crise sanitaire, l’insécurité, l’attention qu’elle doit porter à son fils de 24 ans. Atteint de troubles autistiques, l’état du jeune homme nécessite un environnement calme. Elle est aussi inquiète pour sa fille. L’adolescente âgée de 13 ans refuse de sortir par peur de cet environnement hostile. « Aujourd’hui, j’ai été obligée de la supplier de venir prendre un peu l’air avec moi, explique Leïla. Mais je la comprends. Ce que l’on voit dehors dépasse l’entendement. J’ai croisé tout à l’heure un homme déambuler avec son pantalon baissé. Et récemment, un couple s’était installé sous nos fenêtres sur un matelas pour avoir des relations sexuelles sous nos yeux sans même se cacher. »

Des drogués au milieu des passants.© dr

Risques sanitaires

La mère de famille s’inquiète aussi des risques sanitaires pour les riverains avec les fumées de crack dans l’immeuble, de la saleté toujours plus présente. « On marche sur des restes de drogues ou des pipes à crack. C’est dérisoire, mais ce matin j’observais les pigeons dans la rue. Ils picorent toute la journée et je me disais que les pigeons de Stalingrad sont sûrement les oiseaux les plus défoncés de Paris ! »

À LIRE AUSSILe dealer en fuite se réfugie… dans une voiture de police

La jeune femme rit, comme pour anesthésier une angoisse, qui ne disparaît jamais vraiment. Elle évoque le déconfinement à venir, mais se dit prisonnière de cette situation, de la peur, et de ce quartier gangrené par la drogue et l’insécurité. « Bientôt, on pourra sortir jusqu’à 21 heures pour aller au cinéma et au restaurant. Mais je n’aurai pas droit à ce cadeau, à cette liberté parce qu’ici on ne peut pas sortir le soir. Et la journée, je ne peux pas me permettre de traîner. Je risque d’être suivie, harcelée par des toxicos qui mendient de façon très agressive. Ils sont prêts à tout pour se payer leur dose ou de l’alcool. »

Violence ordinaire

La démonstration de ce quotidien pénible est faite dans une supérette voisine. Ayoub* l’épicier surveille les agissements d’un individu hébété. L’homme titube et interpelle les clients pour leur soutirer des cigarettes ou de l’argent. Ayoub, qui est intervenu pour lui demander de s’éloigner, semble complètement imperméable aux insultes et aux menaces proférées par cet individu jurant, entre autres choses, « de le buter ». Un incident qualifié de dérisoire par le commerçant, accoutumé à cette violence devenue ordinaire. Il l’assure, la présence policière, en ce samedi après-midi, contribue largement à apaiser l’ambiance. « Dans ce quartier, on est habitué à l’insécurité, lance, impassible, Ayoub par-dessus les cris de l’irascible personnage. Le rayon d’alcool est derrière la caisse et j’ai installé une caméra à l’extérieur. Ça ne les empêche pas de voler. »

La police intervient et saisit du crack dans le quartier Stalingrad, à Paris© dr 

S’il se réjouit de la présence policière, Ayoub le sait, une fois les hommes en bleu partis, la « normalité » de la violence reprendra ses droits. Effectivement, en fin de journée, la police n’est plus là et l’avenue de Flandre résonne de cris, de bruits et des klaxons des automobilistes excédés par des individus désespérés s’accrochant aux portières des voitures pour mendier. Les dealers, qui attendaient non loin, ont déjà repris possession des bancs publics pour vendre les petites galettes de crack qui s’échangent pour une dizaine d’euros. Sabrina assiste à ce triste spectacle quotidiennement. Désabusée, elle refuse de blâmer les policiers. « Que voulez-vous qu’ils fassent face à ces hordes de zombies ? Tout le monde est dépassé. Les habitants n’ont d’autre choix que de se barricader la nuit. »

Pour autant, cette mère de famille refuse de céder à la colère ou de renoncer à la compassion. Investie bénévolement au sein d’une association, Deborah apporte, elle, son aide à des SDF dont certains sont toxicomanes. « Je connais le sujet affirme-t-elle et la solution n’est pas que répressive. Bien sûr, il faut punir les dealers, vendeurs de mort. Mais ces drogués sont malades. Ils ont besoin d’aide, de soins. Ces gens vendent tout ce qu’ils ont sur eux pour acheter leur dose. Ils sont démunis, abandonnés de tous. » La jeune femme soutient l’action de la police. Mais elle insiste. Selon elle, la solution est forcément politique. « Il faut des moyens pour sortir ces gens de la drogue. Bien sûr, cela coûte cher. Mais ces gens sont des êtres humains. On ne doit jamais l’oublier. »

Depuis le 11 mai, les habitants ont décidé de se mettre à leurs fenêtres tous les soirs à 20 heures pour faire du bruit en tapant dans des casseroles. Cette initiative lancée par plusieurs collectifs de riverains (Action Stalingrad et Collectif19) vise à attirer l’attention sur la situation et protester contre l’appropriation du quartier par les dealers et les toxicomanes. « L’idée, explique l’un des membres d’Action Stalingrad, c’est de faire réagir les pouvoirs politiques. Ça commence aux fenêtres et ça finira dans la rue ! »

Excédés, des riverains du quartier Stalingrad ont décidé, chaque soir, de faire du bruit à leurs fenêtres pour interpeller les pouvoirs publics.© KHANH RENAUD POUR « LE POINT »

* Les photographies publiées dans cet article ont été prises par La Riveraine/Collectif19

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :