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L’islam turc à l’assaut du modèle français

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Quelle est la réalité de la « menace séparatiste turque » ?

Tarik Yildiz – 14 mai 2021 CAUSEUR

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L’islam turc à l’assaut du modèle français
Recep Tayyip Erdogan mobilise ses partisans au Zénith de Strasbourg, 4 octobre 2015 © Frederick FLORIN/AFP

La polémique autour de la grande mosquée de Strasbourg a révélé l’ampleur de l’influence grandissante de l’islam turc sur le sol français.

Cette communauté minoritaire s’est imposée dans les instances musulmanes et près de 50% des imams détachés en France sont issus de ses rangs.

Le président Erdogan est à la manœuvre. C’est une grande partie du problème…


La Confédération islamique Millî Görüs (CIMG), association née en 1995 en France sous sa forme actuelle, est sous le feu des projecteurs depuis la polémique sur le financement de la construction de la mosquée d’Eyyub Sultan en Alsace. Alors que le ministre de l’Intérieur accusait la majorité municipale de Strasbourg de subventionner « une ingérence étrangère sur le sol français », la préfète reprochait à la CIMG de prôner « un islam rigoriste », invoquant son refus de signer la charte élaborée par le Conseil français du culte musulman (CFCM). Quelques jours plus tard, le maire d’Albertville s’opposait à la construction d’une école privée par Millî Görüs dans sa commune. Ces prises de position vigoureuses traduisent de nombreuses inquiétudes concernant l’influence de l’islam turc – perçu comme un vecteur de l’exécutif d’Ankara – dans l’Hexagone. Le climat de suspicion a été aggravé par la dégradation, ces derniers mois, des relations entre la France et la Turquie qui s’opposent – souvent dans un langage peu diplomatique – sur de nombreux dossiers, comme ceux de la Libye, de l’Égypte ou des zones exclusives économiques en Méditerranée orientale.

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N’y allant pas par quatre chemins, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) parle de « tentatives d’ingérence » de l’État turc. Ce dernier instrumentaliserait les citoyens franco-turcs par le biais d’un tissu associatif qui revendique des liens étroits avec le pays d’origine et de médias – turcophones comme francophones – diffusant des discours virulents contre le gouvernement français. C’est ainsi que les populations d’immigrés turcs ou issues de l’immigration turque, qui représenteraient entre 550 000 et 700 000 individus, sont devenues un enjeu politique non négligeable. Sont-elles pour autant acquises à 100 % au régime de Recep Tayyip Erdogan ?

La diversité de la population franco-turque

L’immigration turque en France est loin de constituer un bloc monolithique. Aux différences ethniques entre Turcs, Kurdes, Arabes ou Chaldéens s’ajoutent des traditions religieuses extrêmement variées. Extrapolant avec précaution les derniers chiffres de l’enquête « Trajectoires et Origines » de l’Ined et de l’Insee, on peut estimer qu’environ 88 % de cette population est musulmane, 6 % sans religion et 5 % chrétienne. La catégorie « musulmane » est elle-même très variée puisqu’elle comprend non seulement plusieurs tendances différentes de l’islam sunnite, mais aussi l’alévisme, très hétérodoxe, et le yézidisme qui est une religion à part. Rien ne suggère que les choix politiques de cette population soient moins variés que ses différentes appartenances religieuses. L’analyse des résultats des élections législatives et présidentielles turques dans les bureaux de vote en France depuis 2014 (à partir de cette année, les citoyens turcs vivant en France ont la possibilité de voter dans les consulats) reflète la diversité de la population franco-turque.

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Entre 315 000 et 341 000 ressortissants turcs sont inscrits sur les listes électorales de l’ambassade. Le taux de participation n’a jamais dépassé les 47,3 %. Si le parti du président turc est toujours arrivé en tête, ses opposants ont obtenu un nombre de voix non négligeable. Lors des élections législatives de juin 2015, le Parti de la justice et du développement (AKP, le parti d’Erdogan) obtenait 50,7 % des voix, contre 29,6 % pour le Parti démocratique des peuples, se revendiquant de gauche et issu d’une tradition politique kurde, et 9,6 % pour le Parti républicain du peuple, fondé par Atatürk et se revendiquant laïque. Si, en avril 2017, le « oui » au référendum sur la présidentialisation du système politique turc a obtenu 64,85 % des voix, le « non » l’a emporté à Marseille (52,43 %) et le vote était particulièrement équilibré à Paris (46 %). Enfin, lors des dernières élections présidentielles de juin 2018, Erdogan a obtenu près de 63,7 % des voix contre 36,3 % pour les partis d’opposition, l’Alsace et la métropole de Lyon concentrant le soutien à la majorité présidentielle. Ainsi, les résultats consolidés cachent des disparités significatives entre les régions qui correspondent aux différentes origines migratoires.

La puissance de Millî Görüs

Qu’en est-il des mouvements visés par l’État français ? L’association Millî Görüs pilote près de 300 autres associations. S’il existe une proximité idéologique avec l’exécutif turc, la confédération se veut indépendante et affirme ne jamais avoir été financée par Ankara. Elle dirige également quelques écoles hors contrat, avec l’ambition affichée de passer sous contrat après le délai incompressible de cinq années de fonctionnement. C’est à l’image de ce qui se passe dans le reste de l’Europe, où le réseau a largement épousé le jeu institutionnel en se démarquant des mouvements à l’origine d’écoles clandestines. Autre structure promouvant l’islam officiel turc, l’Union des affaires culturelles turco-islamiques ou DITIB est l’émanation en France du ministère turc des Affaires religieuses et chapeaute près de 250 associations et 120 imams détachés. Sur un total d’environ 2 500 mosquées en France (selon le ministère de l’Intérieur), environ 400 lieux de cultes se rattacheraient à ces deux entités, soit 16 %. Plus organisées que les mouvements d’origine maghrébine, Millî Görüs et la DITIB, dont le volet associatif est le Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMTF), représentent un islam plus institutionnel qui a l’habitude de composer avec une forme de gallicanisme. L’État turc, à travers la Présidence des affaires religieuses (Diyanet İşleri Başkanlığı, fondée en 1924), rédige par exemple les prêches du vendredi lus dans les mosquées turques (interprétations des textes sacrés, conseils pour la vie quotidienne…).

Construction de la grande mosquée Eyyub Sultan à Strasbourg, affiliée à la Confédération islamique Millî Görüs © Frederick FLORIN/AFP

En effet, en Turquie, les imams sont des fonctionnaires d’État. Le religieux est fortement contrôlé par le pouvoir politique dans une forme de continuité avec l’Empire ottoman où le pouvoir du Sultan dominait généralement le pouvoir clérical. Les 120 imams détachés, représentant environ 50 % de l’ensemble des imams détachés en France et dont l’exécutif veut désormais se passer, sont donc des fonctionnaires turcs qui, par la nature des liens avec l’État, repoussent le plus possible les formes moins contrôlées et plus radicales de l’islam. Millî Görüs et la DITIB soulignent régulièrement qu’ils ne sont pas concernés par les faits de radicalisme et encore moins de terrorisme. Intégrés économiquement, les fidèles revendiquent en outre un taux de délinquance qui ne dépasse pas celui du reste de la société. Les deux organisations se montrent soucieuses de ne pas confondre le monde associatif et le domaine politique, ne soutenant pas le Parti égalité et justice qui a présenté 52 candidats lors des dernières élections législatives en France et prétend fédérer la « lutte contre l’islamophobie ».

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Au sein du Conseil français du culte musulman, alors que le nombre de croyants originaires de Turquie est inférieur à ceux issus des pays maghrébins, les représentants de Millî Görüs et du CCMTF (DITIB) ont obtenu 19 sièges au conseil d’administration sur un total de 90, ce qui les place devant les Musulmans de France (anciennement l’UOIF), l’Union des mosquées de France (UMF) et la Grande Mosquée de Paris. Cette décomposition ethnico-nationale correspond au développement des mosquées en France depuis une vingtaine d’années. Cette influence disproportionnée s’explique par le prestige de la personne de Recep Tayyip Erdogan auprès d’une partie des musulmans de France, pour qui le leader turc est un champion de la fierté musulmane. Elle s’explique également par un activisme qui se reflète dans les taux de participation aux élections du CFCM. En novembre 2019, seuls 40 % des 2 500 lieux de culte musulman en France ont pris part au scrutin alors que le taux de participation des 400 mosquées issus du Millî Görüs ou du CCMTF avoisinait les 70 %.

Un discours de victimisation

Ces deux organisations, ainsi que les organes médiatiques qui en sont issus, font du combat contre l’islamophobie et de la valorisation de la « diversité » des éléments clés de leurs discours. Ainsi, leurs prises de position et l’influence qu’elles exercent sont moins « islamistes » qu’empreintes de l’idéologie de la nouvelle gauche identitaire. D’ailleurs, la phrase polémique du président turc en février 2008, à Cologne, déclarant que « l’assimilation est un crime contre l’humanité », correspond à une opinion défendue avec vigueur par un courant intellectuel bien français : en 2014, Edwy Plenel écrivait que « l’assimilation est une injonction terrifiante qui fut aussi celle de la colonisation, notamment française ». Une fraction de la population musulmane en France, dont une partie issue de l’immigration turque, ne fait que reprendre le discours d’une certaine gauche qui voudrait que les musulmans soient des « victimes éternelles », discriminés de manière systémique par des États occidentaux malveillants. La nouvelle génération de Franco-Turcs n’est pas plus revendicatrice sur le plan religieux que les précédentes, mais elle est beaucoup plus sensible à l’idéologie multiculturaliste.

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Pourtant, ce discours « diversitaire » ne semble pas toujours majoritaire dans les structures précitées. Par exemple, lors d’un discours de rupture du jeûne du ramadan en juin 2018, Ahmet Ogras, le président du CFCM entre 2017 et 2019, avait exhorté les fidèles à quitter la posture victimaire. Dans la même logique, la mosquée Eyyub Sultan de Strasbourg devait initialement se passer de fonds publics, afin de défendre l’idée d’un culte indépendant, se finançant par les contributions des croyants. La diversité des courants qui caractérisent la population originaire de Turquie et la part limitée que représente la forme turque de l’islam, malgré son prestige, inclinent donc à relativiser le sentiment d’une menace majeure de séparatisme au sein de la communauté nationale.

Si l’on peut relativiser le danger séparatiste, il ne faut pas pour autant sous-estimer le défi auquel le modèle universaliste français doit faire face. Une partie des organisations évoquées, de concert avec la gauche identitaire, milite en faveur du « modèle anglo-saxon ». Leur objectif n’est pas de promouvoir l’islam politique pour s’accaparer le pouvoir en France et encore moins pour encourager un radicalisme violent, mais de faire adopter dans l’Hexagone cette approche multiculturaliste assumée par d’autres pays où les autorités publiques acceptent d’avoir comme interlocuteurs des communautés plutôt que des citoyens, en respectant la « différence » de chacun.

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Répondre à ce défi en imposant la signature d’une charte ou la dissolution d’associations ne peut être que contre-productif. La non-signature de la « Charte des principes pour l’islam de France » n’a fait que renforcer les deux associations, certains (dans les courants de la gauche comme chez les musulmans) considérant qu’elles étaient les seules à défendre les intérêts des fidèles en refusant de se soumettre aux injonctions des autorités. Millî Görüs comme le CCMTF s’imposent peu à peu comme des structures qui ne sont pas « vendues » aux autorités tout en étant extrêmement bien organisées, bénéficiant d’alliances avec des courants politiques français adeptes de l’exaltation de la « différence ».

Pour répondre à ce défi, il faut, en évitant de criminaliser les contradicteurs, défendre le modèle universaliste français contre les modèles assignant les individus à des identités subies ; n’accorder aucune subvention ni soutien aux entités mettant en cause ce modèle ; et enfin, appliquer la loi avec force lorsqu’elle est violée sans s’immiscer dans le champ théologique, inadéquat pour un État laïque.

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