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L’expansion chinoise se fait (aussi) à l’ouest

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Géopolitique Si les tensions avec Taïwan et la construction d’îles en mer de Chine font la une des journaux, la Chine étend aussi son influence en Asie centrale.

Le vice-Premier ministre chinois Han Zheng et le Premier ministre du Kazakhstan Alikhan Smailov, a Pekin, le 4 novembre 2019. L'investissement massif chinois dans son industrie petroliere a permis de maintenir l'economie kazakhstanaise.
Le vice-Premier ministre chinois Han Zheng et le Premier ministre du Kazakhstan Alikhan Smailov, à Pékin, le 4 novembre 2019. L’investissement massif chinois dans son industrie pétrolière a permis de maintenir l’économie kazakhstanaise. © YAN YAN / XINHUA / Xinhua via AFP

Par Philip Parker* Publié le 14/05/2021 LE POINT

L’époustouflante croissance économique chinoise est l’un des éléments qui caractérisent le mieux notre époque. Il est difficile d’en ignorer une des conséquences, à savoir l’agressivité diplomatique de la Chine sous le mandat de Xi Jinping. La Chine agrandit sa sphère d’influence, réclame des archipels et une zone économique exclusive immense en mer de Chine du Sud. Cependant, il ne faut pas oublier que les visées expansionnistes chinoises se sont historiquement portées à l’ouest, à travers l’Asie centrale et le long des routes de la soie jusqu’au Moyen-Orient. C’est cette région, l’horizon occidental chinois, qui est examinée par Daniel Markey. Ce dernier adresse, avec son livre China’s Western Horizon. Beijing and the New Geopolitics of Eurasia, un avertissement aux puissances occidentales : il faut développer une compréhension plus nuancée des avancées chinoises dans la région ainsi que des intérêts des autres puissances régionales, au risque, sinon, de perdre durablement en influence diplomatique.

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Au contraire des superpuissances de la guerre froide, la Chine a préféré user de sa puissance à travers des canaux économiques plutôt que diplomatiques. La Belt and Road Initiative (une version moderne des routes de la soie) avait pour objectif de lier les pays d’une région de 4,4 milliards d’habitants au sein d’une sphère d’influence chinoise, à travers des projets d’infrastructure, des investissements dans des secteurs industriels clés et la captation de ressources énergétiques pour les besoins croissants de l’industrie chinoise.

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Nouveaux défis

Avec des outils comme la Asian Infrastructure Investment Bank (AIIB), pensée comme une alternative aux organisations économiques internationales comme le FMI, dominées par les États-Unis, la Chine a investi dans des pays comme le Pakistan, le Kazakhstan et l’Iran. Au Pakistan, le premier objectif a été d’investir dans le port en eaux profondes de Gwadar, ce qui a donné à Beijing une entrée dans l’élite politique du pays. De son côté, le Pakistan s’est appuyé sur la Chine pour être aidé dans sa rivalité de longue date avec l’Inde, en lui achetant des chars de bataille, des avions de chasse et des systèmes de défense stratégique.

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C’est ici que l’on peut voir un premier problème pour la Chine, lié à son engagement de plus en plus important à l’ouest de ses frontières. Auparavant déterminée à rester neutre dans les conflits domestiques ou internationaux, la Chine s’est engagée au Pakistan en soutenant le parti au pouvoir, s’attirant au passage les foudres des séparatistes baloutches, Gwadar se trouvant dans leur territoire. Plus inquiétant encore, elle est perçue comme soutenant le Pakistan contre l’Inde, ce qui a aggravé les tensions avec ce pays et l’a rapproché des États-Unis.

Le Kazakhstan se trouve plus clairement encore dans la région des intérêts historiques chinois, certaines parties du pays ayant même été sous contrôle chinois dès le IIe siècle av. J.-C. La vulnérabilité politique du pays après que son président, Nursultan Nazarbayev, s’est retiré en 2019, ainsi que la fragilité économique de son soutien traditionnel russe font que le pays a besoin de nouveaux amis. L’investissement massif chinois dans son industrie pétrolière a permis de maintenir l’économie kazakhstanaise. Cependant, là aussi, la Chine doit faire face à de nouveaux défis, en particulier celui d’éviter d’antagoniser la Russie. Par ailleurs, l’investissement dans le pays a réactivé une sinophobie rampante qui s’est traduite par des émeutes en 2016.

Choix difficiles

En Iran, la Chine fait face à une situation encore plus complexe. La croissance économique chinoise a provoqué un besoin en énergie que les deux principaux producteurs de pétrole au Moyen-Orient, l’Iran et l’Arabie saoudite, peuvent satisfaire. En tant que régimes autoritaires, les deux pays trouvent que le modèle chinois de réforme économique sans réforme politique est séduisant. Par ailleurs, ils apprécient que la Chine ne leur fasse pas la morale quant à leurs défaillances en termes de droits de l’homme, ce que les puissances occidentales ne se privent pas de faire. La Chine est aussi heureuse de leur fournir des armes et des systèmes de surveillance. Pour l’Iran, en particulier, la Chine est un allié attirant, puisque des décennies de sanctions américaines ont étouffé l’investissement étranger dans le pays. Les achats iraniens vers la Chine ont été multipliés par 24 entre 2001 et 2014.

À LIRE AUSSILe jour où la Chine commanderaMais cette montée en puissance chinoise dans la région s’accompagne de choix difficiles. La rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran est si profonde et toxique que chaque ouverture de la Chine envers un des deux pays est vue comme un affront par l’autre, ce qui limite les marges de manœuvre chinoises. Par ailleurs, de nombreux problèmes insolubles, comme le conflit israélo-palestinien, le terrorisme islamiste ou l’indépendantisme kurde, constituent autant de distractions pour la Chine alors qu’elle tente d’approfondir son influence dans la région.

Devant cette influence qui ne cesse de croître, que peuvent les États-Unis ? La Chine a ouvert sa première base extraterritoriale à Djibouti en 2015, tandis que des projets similaires au Pakistan ou même en Iran pourraient déstabiliser la région, voire être une menace pour l’approvisionnement en pétrole des puissances occidentales. Selon Markey, la situation n’est pourtant pas aussi critique pour les États-Unis qu’il y paraît de prime abord. Bien que le retour de la Chine sur le devant de la scène ait exacerbé les tensions en Asie du Sud, en Asie centrale et au Moyen-Orient, et que la Chine ne semble pas prête à remplacer les États-Unis dans leur travail diplomatique dans ces régions, quelques points de convergence demeurent entre les deux grandes puissances. Chine et États-Unis ont un intérêt commun dans le fait d’éradiquer le terrorisme et de favoriser la croissance économique. Les projets d’infrastructure de la Belt and Road Initiative vont créer des opportunités pour les firmes américaines.

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Calculs stratégiques

Markey affirme que les États-Unis doivent devenir plus sélectifs et ne pas essayer de contrer la Chine sur chacun de ses projets ou de ses investissements. Ils peuvent rappeler les dangers d’une relation trop proche avec la Chine, beaucoup de pays d’Afrique ayant constaté à leurs dépens que les prêts chinois deviennent une épine dans leur pied du fait des taux d’intérêt. Ils peuvent aussi se concentrer sur des secteurs dans lesquels les États-Unis ont beaucoup à offrir, comme l’écologie et l’éducation. Sur la question du terrorisme, la Chine est prédisposée à la coopération avec tout pays qui l’aidera à supprimer les velléités séparatistes ouïgoures, tout en étant mise sous pression par les États-Unis sur la question du respect des droits de l’homme dans le Xinjiang.

Le XXIe siècle ne sera peut-être pas le siècle chinois, mais sera certainement un siècle qui verra la Chine jouer un rôle de plus en plus important dans les calculs stratégiques de tous les autres pays, et des États-Unis en particulier. Il est donc crucial de reconnaître l’importance de l’horizon occidental chinois pour le pays, sans se concentrer exclusivement sur les enjeux en mer de Chine. Plus important encore est de comprendre que cet horizon occidental offre autant d’opportunités que de défis à la Chine. Pour gagner le « Grand Jeu » en Asie, il faudra pouvoir identifier et exploiter les faiblesses chinoises qui en résultent.

À RETENIR

La montée en puissance de la Chine s’est traduite par une implication de plus en plus forte à l’est, en mer de Chine du Sud, mais aussi à l’ouest. Pour Daniel Markey, les puissances occidentales, en premier lieu les États-Unis, ne se préoccupent pas assez de la stratégie d’influence chinoise auprès de pays comme l’Iran, le Kazakhstan ou le Pakistan. C’est problématique, parce que le jeu que joue la Chine n’est pas sans risques : il faut que les démocraties puissent comprendre les objectifs chinois, afin d’alterner coopération et rivalité dans ces régions, au risque sinon de perdre l’influence qu’ils y ont encore.

AUTEURS

Daniel Markey est professeur à la School of Advanced International Studies (SAIS) de l’université Johns Hopkins.

POUR ALLER PLUS LOIN

Jennifer Lind, Daryl G. Press, « Markets or mercantilism ? How China secures its energy supplies », International Security, 2018.

Tom Miller, China’s Asian Dream, Zed Books, 2017.

Wang Zhi, « China’s New Silk Road Strategy and Foreign Policy Toward Central Asia », Southeast Review of Asian Studies, 2016.

Philip Parker*

Historien indépendant et consultant

SOURCES

Daniel Markey, China’s Western Horizon. Beijing and the New Geopolitics of Eurasia, Oxford University Press, 2020.

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