MEMORABILIA

[Édito] : “Paris n’sera plus jamais Paris”

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Ou comment l’actuelle municipalité a fait d’une somptueuse capitale un chantier à ciel ouvert, voué à la laideur, au chaos et aux herbes folles. 

Par  Franck Ferrand. Publié le 16 mai 2021 VALEURS ACTUELLES

19e arrondissement Paris. Photo © EREZ LICHTFELD/SIPAPartager cet article sur FacebookTwitterLinkedIn

La France possédait une capitale à ce point admirable que, de loin parfois, on venait en foule contempler ses beautés. Des brochures vantaient sans mentir la majesté de ses palais comme le romantisme de ses ponts, la sublimité des verrières de la Sainte-Chapelle aussi bien que la simplicité de la place de Fürstenberg, à demi cachée.A LIRE [Vidéo] Luchini, Lindon, Nabe : ces artistes qui dénoncent le saccage de Paris par Hidalgo

De ses rues pavées, bombées, à ses squares verdoyants, de ses quais semés de bouquinistes à ses façades d’immeubles en pierre taillée, festonnée, des droites enfilades du Louvre au dédale de ses passages couverts, de ses boutiques pleines d’élégantes à ses terrasses de cafés, rangées par des grincheux au long tablier, quelque chose de grand dans la mesure et d’accessible dans l’excellence, quelque chose d’inimitable en somme se dégageait de cette aimable Babel, sur quoi veillait, étincelante, une tour de fer.

Ce Paris-là était encore un peu celui des impressionnistes, des cubistes et des rapins de Montparnasse ; le Paris fiévreux de Chopin et des premières d’Offenbach, le Paris parisien de Réjane et des matinées du Français… Celui de la Danse de Carpeaux, de la Marseillaise de Rude, des chevaux de Marly et des naïades un peu perdues de M. Goujon, sur la fontaine des Innocents.

L’effluve matinal des croissants, le son des cloches en plein midi, le goût des fricassées de bistrot, encore meilleures après minuit, ravissaient tous les bons vivants qui prenaient là des leçons de choses. La vitrine d’un styliste au Faubourg en disait plus long qu’un traité sur l’art d’ajuster des riens ; on apprenait de Paris comme d’un maître : du soleil filtrant à travers ce vélum, du vent dans ces oriflammes, de cette pluie gouttant sous le regard fixe d’un chat tigré.

Pour le promeneur de 2021, Paris n’est plus qu’un odieux parcours du combattant.

Tout cela s’est perdu, décomposé. Le virus y est pour quelque chose, qui a fermé les rideaux et les stores, éparpillé les visiteurs, transformé les passants en somnambules masqués… Mais la vérité, c’est que le petit ravage de la pandémie s’était vu précéder d’un ravage bien plus grand. Des élus barbares et vandales s’étaient attaqués, déjà, au fragile équilibre de cet art de bien vivre, pour l’abandonner sans merci aux vélos et aux trottinettes, aux tentes de réfugiés et aux chantiers plus ou moins nécessaires, aux mauvaises herbes invasives, aux barrières, aux gravats, aux échafaudages.

Pour le promeneur de 2021, Paris n’est plus qu’un odieux parcours du combattant. Les pieds doivent s’y méfier de trottoirs défoncés et de chaussées rapiécées, les yeux, s’y détourner de mille et mille laideurs : des tonnes de plots de béton, de barrages, de cônes, de bittes, de rebords et de murets, des kilomètres de palissade gondolée, de fléchage criard et de rubalise agressive, des montagnes de tubulures et de bâches de chantier, des abîmes de forage et de trouées béantes, des monceaux de saleté, des ruisseaux d’immondices où prospèrent les rats – oui, les rats ! – paraissent n’avoir été partout organisés que pour nier l’esthétique et pour insulter l’héritage des privilégiés. Pour mettre en fuite, aussi, le dernier touriste imprudent. Ô décadence ! Maurice Chevalier n’aurait pas voulu le chanter mais, malheureusement, « Paris n’sera plus jamais Paris ».

Vers le bout de l’avenue des Ternes, j’ai croisé l’autre soir une petite dame qui, telle une ombre du couvre-feu, ramassait à l’aide d’une longue pince les détritus et les ordures jonchant un trottoir, par ailleurs envahi de verdure anarchique. « Mais que faites-vous donc, madame ? – Je nettoie, monsieur, il le faut bien… – Vous vous substituez, autrement dit, à nos services municipaux défaillants ! – Disons plutôt que je les aide… Je suis à la retraite, j’ai le temps. Et puis, je n’aime pas voir Paris dans cet état. » Moi non plus, chère madame ; et sans mettre comme vous la main à la pâte, je dirais que vous représentez, à vous seule, et la fierté perdue des Parisiens, et la honte inexpiable de leur édile.

Retrouvez Franck Ferrand raconte sur Radio Classique, du lundi au vendredi, à 9 heures.

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