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Le malaise s’installe dans la «préfectorale»

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RÉCIT – La réforme voulue par Emmanuel Macron prend de court les hauts gradés de l’appareil d’État, jusqu’alors ravis des œillades adressées à leur endroit par l’exécutif.

Par Loris Boichot. LE FIGARO. 17 mai 2021

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Dans le langage de l’administration, on l’appelle pudiquement «réforme de l’État». En coulisses, certains n’hésitent pas à décrire une «déflagration». En décidant début mai de supprimer le corps préfectoral tout en conservant la fonction de préfet, Jean Castex a provoqué une contestation souterraine dans les rangs des serviteurs «locaux» de l’État.À découvrir

Une de plus, au sein d’une haute administration française déjà secouée par la fin programmée des grands corps des trois inspections générales (finances, affaires sociales, administration) et par le remplacement de l’École nationale d’administration (ENA) par l’Institut national du service public (INSP), annoncés le 8 avril par Emmanuel Macron.

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Une œuvre de «modernisation» de l’appareil d’État, insiste le président de la République, déjà à l’origine d’un important mouvement de préfets en 2020. Une opération de «déstructuration», blâment les hauts gradés de l’administration et les responsables politiques d’opposition hostiles à cette initiative. «Nous sommes inquiets, une thérapie de la parole se déploie dans nos rangs», relève un préfet. «Plus qu’une fronde, c’est l’accablement, la consternation et la démobilisation parmi nous. Mais on ne peut pas s’opposer», renchérit un autre, contraint au devoir de réserve, comme tous ses homologues. Impartialité et loyauté: la règle d’or du service de l’«intérêt général».

Dans la «préfectorale», comme l’appellent ses habitués, à la fois survivance du pouvoir bonapartiste et symbole d’une forme de permanence de l’État, les récentes annonces ont affolé jusqu’aux hauts fonctionnaires les plus placides. Ce jeudi 6 mai, réunis en visioconférence sur le serveur sécurisé du ministère de l’Intérieur, quelque 300 préfets et sous-préfets écoutent le premier ministre détailler l’ampleur des changements voulus par l’exécutif: passage initial par un corps unique d’administrateurs de l’État, expérience de terrain obligatoire et fin des carrières à vie.

Préserver le métier

Derrière le mot «fonctionnalisation», ce barbarisme utilisé au sommet de l’État, les préfets comprennent le scénario envisagé: la fonction deviendra un emploi sur lequel les futurs agents seront détachés pour un temps. Une «petite révolution», de l’aveu même de Jean Castex, pour ces hauts fonctionnaires chargés du «respect des lois» par l’article 72 de la Constitution.

Sur les écrans, le premier ministre prend soin de saluer le «dévouement» de ces «serviteurs de l’État», qu’il a côtoyés deux ans comme ancien secrétaire général de la préfecture de Vaucluse. En l’écoutant, un préfet s’est souvenu du «système D» mis en place dans son département face aux pénuries, pendant la crise du Covid-19: il fallait le voir faire la tournée des Decathlon, dans l’espoir d’y trouver des masques avec tuba intégré pour les soignants. Un deuxième s’est revu signer à contrecœur une série d’arrêtés préfectoraux restrictifs, en plein état d’urgence sanitaire. Mais les clins d’œil appuyés du chef du gouvernement ne suffisent pas à dissiper les inquiétudes.

En quittant la réunion, certains préfets se sont émus du projet gouvernemental à travers des textos courroucés. «Notre force, c’est notre statut», insiste l’un d’entre eux. «Sans lui, les nouvelles recrues risquent d’être inféodées au pouvoir politique et de ne pas être suffisamment expérimentées.» Les plus anciens de la «préfectorale», familiers de la gestion de crise pendant le mouvement des «gilets jaunes», savent que le maintien de l’ordre reste un «métier» à préserver.

Il faut veiller (…) à ne pas prendre le risque d’affaiblir la structuration de l’État, qui est le fruit d’une longue histoireChristophe Mirmand, président de l’Association du corps préfectoral

Cette préoccupation a été relayée à Matignon le matin même de la visioconférence. Dans son habit bleu, le préfet de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, Christophe Mirmand, a rapporté au premier ministre les inquiétudes de collègues qui se sont épanchés sur son téléphone portable: «La fonction préfectorale est avant tout un métier aux spécificités propres, il ne faut pas qu’elle se noie dans un “ grand tout ” indifférencié.»

Dans une note confidentielle, le président de l’Association du corps préfectoral et des hauts fonctionnaires du ministère de l’Intérieur (ACPHFMI) avait alerté, dès le mois d’avril, le cabinet du premier ministre. «Il faut veiller, dans les règles qui seront retenues, à ne pas prendre le risque d’affaiblir la structuration de l’État, qui est le fruit d’une longue histoire», y développe Christophe Mirmand, dans un rare exercice de conseil à l’exécutif. La crainte des préfets: une dégradation de la fonction, déjà atteinte par une «attractivité décroissante» et touchée par «l’atrophie progressive des moyens dévolus aux services de l’État», énumèrent-ils dans le document.

Il faut dire que cette «libéralisation» du corps préfectoral troublait les représentants de l’État depuis plusieurs semaines. Sous leur casquette brodée d’or, certains avaient tiqué en découvrant dans Le Figaro, le 21 avril dernier, le système d’évaluation instauré par l’exécutif. Une notation fondée sur une feuille de route à composer soi-même, en choisissant une dizaine de politiques prioritaires dans une liste de 68 propositions, aux intitulés tantôt précis – «Limiter les effectifs des classes à 24 en grande section, CP, CE1» ou «Doubler le nombre de maisons de santé» -, tantôt jugés abscons – «Savoir nager et savoir rouler» ou «Renforcer les compétences de la nation».

Préfets «managers»

Des préfets y ont vu la main de la ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, Amélie de Montchalin, bête noire des représentants de l’État les plus opposés à la réforme. Ils reprochent à cette trentenaire diplômée de l’École des hautes études commerciales de Paris (HEC), chantre d’un libéralisme soucieux de l’«efficacité» des «politiques publiques», de vouloir les transformer en «managers» des «territoires», selon la novlangue de l’époque. Un préfet de département s’en désole: «Sa feuille de route infantilisante et caporalisante, qui réduit le bilan des préfets à une sorte de grille d’analyse, vient tout droit des méthodes d’entreprises privées».

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La méthode prend de court ces hauts gradés de l’appareil d’État, jusqu’alors ravis des œillades adressées à leur endroit par l’exécutif. Il y eut d’abord ce mantra, répété par le couple Macron-Philippe en pleine crise sanitaire: le «couple maire-préfet», décrit comme le plus agile à l’échelle locale dans la lutte contre le Covid-19. Puis l’arrivée de Jean Castex à Matignon, partisan de la «déconcentration», l’un des quatre «D» de son projet de loi présenté le 12 mai en Conseil des ministres – avec «décentralisation», «décomplexification» et «différenciation».

Une large partie de la «préfectorale» s’est entichée de son nouveau ministre de l’Intérieur, cet ex-sarkozyste réputé capable de régler en quelques jours certaines demandes d’expulsion qui lui sont soumises. Quand il a endossé les habits de chef du corps préfectoral à sa nomination, début juillet, Gérald Darmanin a prévenu les préfets: il les réunira désormais une fois par semaine en visioconférence. Le transfuge de la droite a fini par charmer ses troupes début février, sur France 2: devant quelque deux millions de téléspectateurs, il a renouvelé sa «confiance» au préfet des Yvelines, Jean-Jacques Brot, mis en cause par Marine Le Pen au sujet du professeur de Trappes se disant victime de menaces après avoir défendu Samuel Paty. «La qualité de travail avec les membres du cabinet de Darmanin ne fait que renforcer notre déception», explique un préfet de département.

Face au scepticisme, le premier ministre et son ministre de l’Intérieur ont tenté de donner des gages aux «serviteurs de l’État»: ils seront maintenus dans le giron de Beauvau, leur a promis Gérald Darmanin, assurance pour eux de préserver leur autorité hiérarchique sur les forces de l’ordre. «Les sous-préfets et préfets sont la colonne vertébrale de l’État dans les territoires. Ils le resteront», a insisté le ministre, le 8 mai dernier, dans une ode à la «préfectorale» publiée sur Facebook.

Stratégie de «mise sous tension»

Tenus à la réserve, les préfets ont observé leurs relais médiatiques manifester leurs inquiétudes, à grands renforts de tribunes. L’ancien premier ministre socialiste Bernard Cazeneuve a dénoncé dans Le Pointune «faute», aux allures de «rite sacrificiel concédé au dieu Opinion». Dans Le Figaro, l’ancien haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie, Dominique Bur, a pour sa part fustigé une démarche visant à «assujettir la haute fonction publique au pouvoir politique».

En lisant ces craintes, un haut fonctionnaire passé par le privé a cru percevoir un «réflexe corporatiste»«Certains d’entre nous ont crié très fort pour ne pas avoir mal, dans un automatisme hyperconservateur», juge-t-il. Selon lui, la «fonctionnalisation» aurait un mérite: «Le préfet qui ne fait pas son boulot pourrait être sanctionné plus facilement, alors qu’il est aujourd’hui démis de ses fonctions mais reste membre du corps.» Un autre y voit la perspective de carrières «plus fluides et plus diversifiées».

Une promesse réitérée par Jean Castex dans un texte publié le 15 mai dans Le Figaro. Le premier ministre y confirme qu’«il n’y aura plus de corps préfectoral», avant de promettre une filière dédiée: «Il restera plus que jamais une fonction, un métier, un parcours qu’il s’agit de valoriser pleinement en élargissant ses prérogatives et en améliorant la gestion individualisée des carrières.»

Cette stratégie de «mise sous tension» de l’administration reste chère aux yeux du président de la République, qui continue de s’y livrer à un an de l’élection présidentielle. Mais un préfet, attaché aux permanences de l’État au-delà des quinquennats, imagine déjà l’après: «Macron ne sera pas éternel. Quelqu’un d’autre pourra réanimer le corps.»

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