MEMORABILIA

Comment la jeunesse dorée américaine s’invente des traumatismes.

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Sur le campus de Haverford, aux États-Unis, l’identité de genre est utilisée par nombre d’étudiants pour rationaliser leur détresse psychologique.

Le campus de Haverford.
Le campus de Haverford.© Wikimedia Commons – Founders Hall, Haverford College, 2010

Par Jonathan Kay* pour Quillette** (traduction par Peggy sastre). Publié le 15/05/2021

-En décembre, j’avais écrit pour Quillette un long article détaillant la panique sociale qui s’était emparée du Haverford College en Pennsylvanie autour de questions raciales.

Comme je le développais, si cette crise paraissait si surréaliste, c’est notamment parce que, vu de l’extérieur, cet établissement d’élite est un havre de paix un brin loufoque.

En moyenne, une année d’études y coûte environ 63 000 euros et la plupart des étudiants y mènent une vie aussi privilégiée qu’excessivement loin (et pas seulement sur un plan physique) de tout ce que le commun des mortels pourrait assimiler à de la souffrance.

Sur le campus, on ne constate pas non plus beaucoup de discorde politique de fond.

Selon une enquête publiée fin 2019, 79 % des étudiants de Haverford se définissent politiquement à gauche, contre seulement 3,5 % se disant conservateurs.

En d’autres termes, on a là une monoculture idéologique comme on en trouve rarement en dehors des monastères ou des sectes.

Sur le papier, elle a tout des microsociétés utopiques qu’ont pu imaginer des auteurs de science-fiction ou des sociologues du XIXe siècle.

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Le sondage auquel je me réfère a été produit par la « Commission clarté » de Haverford, une excellente ressource pour quiconque voudrait comprendre la mentalité étudiante dans les écoles hyperprogressistes. L’enquête la plus récente, à laquelle plus des deux tiers des étudiants de Haverford ont répondu, date de 2019 et comporte 133 questions portant sur des sujets aussi variés que le nombre d’heures de sommeil des étudiants, leur quantité d’amis ou ce qu’ils pensent des athlètes du campus. Une importante section est également consacrée au thème de la « marginalisation ». Et on s’étonne de constater que 43 % des sondés disent se sentir marginalisés sur le campus en raison d’un aspect de leur identité. Un chiffre qui monte à 61 % chez les étudiants homosexuels et à plus de 90 % chez les transgenres.

Le résultat semble d’autant plus faramineux lorsqu’on connaît la proportion de personnes LGBT sur le campus de Haverford. Ainsi, pas moins de 31 % des étudiants interrogés se définissent comme non hétérosexuels.

Concernant leur identité de genre, près de 6 % se disent trans ou sur le spectre de la non-binarité. Des pourcentages dix fois supérieurs à la moyenne nationale américaine. Si Haverford ne compte qu’environ 1 300 étudiants (soit un effectif inférieur à bien des lycées publics), l’université dispose d’un centre pour les étudiants LGBT, d’une politique d’embauche favorable aux LGBT, d’un programme d’études LGBT, de lieux de vie réservés aux LGBT, d’une assurance-maladie prenant en charge l’hormonothérapie de substitution, entre nombreux autres accommodements spécifiques. Si ce n’est dans d’autres campus aussi libéraux, difficile d’imaginer un environnement plus accueillant pour les jeunes LGBT n’importe où sur la planète.

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Il est aussi significatif que les taux de marginalisation autodéclarés par les étudiants homosexuels de Haverford soient presque identiques à ceux que consignent les bisexuels (62 %) et les asexuels (59 %), et que cette proportion d’étudiants soit elle aussi très proche entre ceux qui se reconnaissent dans l’obscure catégorie des « non-binaires » (89 %) et ceux qui, trans, souffrent d’une véritable dysphorie de genre (91 %). Ce qui prouve, selon les auteurs du rapport, qu’il y aurait à Haverford « une série de crises immédiates auxquelles est confrontée la population transgenre ».

Sauf que, malgré les nombreuses informations écrites fournies par les étudiants interrogés, rien ne semble réellement attester de ces crises. Ce que nous pouvons lire, par contre, ce sont de vagues témoignages sur les mentalités et l’atmosphère perçues sur le campus. (« En tant que personne non binaire, l’athlétisme m’est intrinsèquement non inclusif parce qu’il est genré. Nous devons mettre cet énoncé de côté et commencer à parler des vraies divisions sur le campus – par exemple, savoir qui se sent à l’aise pour aller aux fêtes organisées par les athlètes et qui ne l’est pas. »)

Même en plein cœur du mélodrame de la grève étudiante de l’année dernière, quand tous les griefs identitaires imaginables étaient décrits par le menu dans de longs manifestes, personne n’a su consigner le moindre cas réel d’homophobie ou de transphobie visant des étudiants de Haverford.

Focalisation sur la victimisation

Dans l’enquête, une question porte sur le ressenti des étudiants en cas d’une mauvaise note. « Les étudiants transgenres ont répondu “honteux” et “découragés” » dans des proportions bien plus élevées que ceux qui se caractérisent comme cisgenres », statuent les auteurs du rapport.

De même, les étudiants transgenres de Haverford déclarent avoir une plus faible estime d’eux-mêmes, fumer davantage que les autres étudiants, prendre plus de drogues et avoir plus de problèmes de santé mentale. Et les étudiants transgenres font apparemment très peu d’exercice : le rapport conclut qu’ils « utilisent à peine le [centre sportif] en comparaison des étudiants cisgenres ». En résumé, ces étudiants sont anxieux et déprimés.

Si Haverford ne constituait pas un milieu aussi heureusement propice pour les minorités sexuelles, il serait facile d’attribuer les « crises » aux attitudes discriminatoires du personnel et des étudiants non LGBT. Mais étant donné la politique hyperprogressiste de Haverford, la forte représentation des LGBT au sein du corps étudiant et de l’impressionnant éventail de ressources institutionnelles offertes à ces étudiants, on est en droit de se demander si la flèche de la causalité ne pointe pas dans la direction opposée : que la focalisation sur la victimisation liée à l’identité sert à expliquer ou ignorer des émotions personnelles préexistantes. On sait que l’anxiété chez les enfants, adolescents et jeunes adultes américains ne cesse d’augmenter depuis des décennies, alors que leur situation matérielle va, elle aussi, croissant. Pour les étudiants issus de familles aisées inscrits dans des universités d’élite répondant à tous les besoins et désirs possibles et imaginables, les théories abstraites sur le genre constituent désormais l’un des seuls moyens d’extérioriser des émotions négatives – reformulées en signe d’oppression, d’ignorance ou de sectarisme.

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Certains détracteurs de la théorie du genre voient dans ce mouvement un ersatz de religion, tant il repose sur une proposition infalsifiable, d’ordre confessionnel, selon laquelle les êtres humains naîtraient avec un genre-âme définissant leur identité. Mais l’analogie est fondamentalement impropre : l’un des avantages psychologiques les plus courants de la croyance religieuse est de fournir une explication au mal et aux accidents de la vie, alors que ce sont dans des enclaves hyperprivilégiées comme Haverford que la théorie du genre est la plus populaire, soit des endroits où même les activistes sont incapables d’expliquer leurs supposés traumatismes par des causes qui ne seraient pas purement symboliques. (Et même dans ce cas, les preuves se font rares : le mot « mégenrage » n’apparaît pas une seule fois dans le rapport de la Commission clarté. Ce que répètent, par contre, les auteurs, ce sont de vagues incidents d’« insensibilité » lors de discussions en classe.)

Une expérience longitudinale

Cela fait maintenant des années que des établissements on ne peut plus favorables aux LGBT, comme Haverford, mènent ce qui s’avère être une expérience longitudinale sur les causes du spleen dans la jeunesse dorée. Et ce qu’on y découvre, c’est que le problème auquel ces étudiants sont confrontés n’a pas sa source dans un mal réel. À l’inverse, ce qu’ils cherchent, c’est un moyen d’expliquer leurs très réels problèmes de dépression et d’anxiété dans des milieux extrêmement riches et tolérants d’où le mal a été quasi totalement banni.

Tous les mouvements vont et viennent. Et il est fort possible que l’idéologie du genre ait déjà amorcé son déclin. Mais les appétits psychologiques qu’elle a servis ne sont pas près de disparaître. Sans révolution de la psychiatrie, les troubles et les traumatismes émotionnels feront toujours partie de l’adolescence et de la vie de jeune adulte. Car c’est tout simplement ainsi que les humains sont faits. Et il est inévitable que ces processus prennent un tour politique, surtout à l’ère des réseaux sociaux : comme le savent tous les parents (et les adolescents lucides), face à un tumulte émotionnel, la colère et l’apitoiement sur soi sont des réponses psychologiquement plus faciles à gérer qu’un authentique examen de conscience.

Il est important, comme toujours, de souligner que la dysphorie de genre est reconnue depuis longtemps comme un problème réel affectant une petite partie de la population. Ce dont il est question ici relève de l’extrapolation, et non de la pure invention : des portions de plus en plus importantes de la société s’approprient et récupèrent un diagnostic parfaitement légitime au départ. Une telle tendance s’est aussi observée avec l’homosexualité (qui, s’il faut rappeler l’évidence, est aussi un phénomène tout à fait réel). Être gay (ou bisexuel) avait autrefois une signification assez précise eu égard aux goûts et aux comportements sexuels de quelqu’un. Mais aujourd’hui, les adolescents sont encouragés à se classer dans une typologie toujours plus vaste de sous-variantes queer (souvent décrites de façon gauchisante), allant de l’allosexuel (c’est-à-dire le non asexuel) au skoliosexuel (signifiant l’attirance sexuelle pour « des personnes ayant une identité de genre non cisgenre, comme les personnes non binaires, genderqueer ou trans »).

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On pourrait même étendre le leitmotiv à la question de la race. Toute personne raisonnable admettra que le racisme est un phénomène réel, et que la distinction entre Blanc et non-Blanc peut avoir des conséquences concrètes (et parfois tragiques) pour les personnes victimes d’intolérance dans les sociétés occidentales. Mais de cette réalité ont surgi tout un tas de chartes lexicales et de hiérarchies fantaisistes prétendant classer et catégoriser de subtiles distinctions raciales, souvent (et même peut-être surtout) lorsqu’elles touchent des individus privilégiés qui ne peuvent dire comment le racisme a affecté leur existence autrement qu’en se référant à des théories abstraites (et infalsifiables) faisant du problème une malignité invisible et systémique générée par les Blancs.

Maladies controversées

Une autre comparaison intéressante serait à faire avec les « maladies controversées » – cette catégorie d’affections médicales où l’on retrouve le syndrome de fatigue chronique (SFC), l’hypersensibilité chimique multiple et la maladie de Lyme chronique – qui ne semblent avoir comme réalité que celle de systèmes de croyances collectives partagées par ceux qui s’en pensent malades. Si aucun de ces mouvements n’a atteint une importance politique et académique comparable à celle de la théorie du genre, on retrouve chez leurs partisans les plus engagés sur le plan politique une notion désormais familière : que leurs problèmes viennent d’une maladie indétectable par les non-concernés et dont la négation provoque une souffrance à part entière.

Avec le Covid-19, on a beaucoup parlé des théories du complot et autres charlatans qui nient la maladie et la voient comme une escroquerie montée de toutes pièces. Mais le virus a aussi son mouvement pseudo-scientifique, dont les adeptes souffrent d’une maladie aussi nouvelle que mystérieuse : le « Covid long ».

Comme l’écrit dans le Wall Street Journal Jeremy Devine, psychiatre à l’université McMaster, certains patients atteints du Covid-19 ressentent réellement des effets à long terme de l’infection bien après qu’elle a disparu de leur corps. Mais il ajoute que « de tels symptômes peuvent aussi être générés psychologiquement ou causés par une maladie physique sans rapport avec l’infection antérieure ». De plus, il fait remarquer que, selon une enquête produite par le groupe de soutien des malades du Covid-19 de l’organisation Body Politic – soit l’un des principaux promoteurs de la notion de Covid long outre-Atlantique – « nombre de personnes interrogées qui ont attribué leurs symptômes aux séquelles d’une infection au Covid-19 n’ont probablement jamais contracté le virus en premier lieu. Parmi ceux qui se sont identifiés comme ayant des symptômes persistants attribués au Covid et qui ont répondu à la première enquête, pas même un quart avait été testé positif pour le virus. Près de la moitié (47,8 %) n’ont jamais été testés et, parmi les testés, les tests de 27,5 % se sont révélés négatifs au Covid-19. Body Politic a rendu publics les résultats d’une deuxième enquête, plus importante, en décembre 2020. Sur les 3 762 répondants, à peine 600, soit 15,9 %, avaient été à un moment donné testés positifs au virus ».

En écho à « l’auto-identification » étalon-or de l’identité sexuelle, les auteurs de l’enquête Body Politic balayent ces faits d’un revers de main et arguent que « les recherches futures devront prendre en compte l’expérience de toutes les personnes présentant des symptômes de Covid-19 qu’importe les résultats de leurs tests ». Le Covid long en vient ainsi à beaucoup ressembler au syndrome de fatigue chronique. En 2016, alors que Devine était lui-même étudiant en médecine, il avait parlé d’un groupe de patients atteints de la forme chronique de la maladie de Lyme et dont les membres, dans bien des cas, « n’avaient jamais eu la borréliose en premier lieu ». Et lorsqu’ils obtenaient un test négatif au Canada, ils l’ignoraient et se tournaient vers des laboratoires privés américains – de lucratifs établissements se présentant comme des « laboratoires spécialisés Lyme » – connus pour leurs taux très élevés de faux positifs.

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Dans son article du WSJ, Devine mentionne une autre connexion intéressante : Body Politic, avec ses enquêtes visent à promouvoir l’idée que le Covid long serait un phénomène médical réel, se décrit comme « un collectif féministe queer œuvrant pour le bien-être ». Le groupe a été créé en 2018 pour, selon son site, « offrir un espace pour l’inclusivité, l’accessibilité et permettre des discussions cruciales sur les liens très réels entre bien-être, politique et identité personnelle ». Les lecteurs ne seront sans doute pas surpris d’apprendre que la programmation du groupe rencontre un franc succès chez « les milléniaux, la génération Z et auprès d’un public largement composé de femmes et de personnes se définissant comme LGBTQ+ ».

« À la base, nous dit Body Politic, nous travaillons pour servir les communautés et les groupes marginalisés qui ont généralement été laissés de côté dans la conversation sur le bien-être. » Mais qu’adviendra-t-il des cocons dorés où, comme au Haverford College, le mot « marginalisé » caractérise désormais à peu près tout le monde ? Selon le dernier rapport de sa Commission clarté, le pourcentage d’étudiants se déclarant d’une « identité marginalisée » dépasse les 60 %. Dans certains cas, sans doute, cette auto-identification est étayée par une base autobiographique réelle et dramatique. Mais autrement, nous nous retrouvons avec toute une population d’étudiants riches et choyés en quête d’un quelconque cadre idéologique susceptible de donner un sens aux émotions forcément déchirantes que suscite le fait de grandir.

Pendant leurs années d’études, quand les hormones explosent, il est naturel que ces récits se focalisent sur les questions de sexe et de genre, et que leur expression en passe par des choix ostentatoires en matière de coiffures, de vêtements, de postures sur les réseaux sociaux ou de rhétorique avant-gardiste. Mais une fois que cette génération sera réellement entrée dans l’âge adulte, elle aura d’autres types de souffrance à gérer. Le Covid long n’est peut-être que la lubie la plus récente qui pourrait faire fureur au sein de cette génération – mais elle ne sera très certainement pas la dernière.

*Jonathan Kay est rédacteur en chef de Quillette. Vous pouvez le suivre sur Twitter@jonkay.

**Cet article est paru dans QuilletteQuillette est un journal australien en ligne qui promeut le libre-échange d’idées sur de nombreux sujets, même les plus polémiques. Cette jeune parution, devenue une référence, cherche à raviver le débat intellectuel anglo-saxon en donnant une voix à des chercheurs et à des penseurs qui peinent à se faire entendre. Quillette aborde des sujets aussi variés que la polarisation politique, la crise du libéralisme, le féminisme ou encore le racisme. Le Point publiera régulièrement une traduction d’un article paru dans Quillette.

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