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L’Espagne et le monde « arabe » Entretien avec Nicolas Klein

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Revue « CONFLITS ». Mai 2021.

Nicolas Klein  

De Nicolas Klein18 mai 2021 

Longtemps occupée par les Arabes, puis libérée au cours du processus de plusieurs siècles de la Reconquista, l’Espagne a un rapport historique ancien avec le monde arabe. Sa présence au Maroc et les attentats qui se sont déroulés sur son territoire obligent le pays à s’intéresser au monde arabe. L’hispaniste Nicolas Klein revient sur cette relation complexe et séculaire. 

Entretien réalisé par Cyril Garcia, paru initialement le 12 mai 2021 sur le site « Un Uber pour Tobrouk »

Il me paraissait logique qu’un jour ou l’autre, notre « Uber » ne fasse un détour au-delà des Pyrénées, dans un pays qui m’est cher, l’Espagne. C’est la seconde fois que je traite de ce peuple sur notre blog, puisque j’avais abordé avec nos amis du « 8 décembre 1942 » la question des Espagnols en Algérie. J’ai donc décidé d’interviewer l’hispaniste qui monte en France, Nicolas Klein. Professeur d’espagnol en classes préparatoires, agrégé d’espagnol, ancien élève de l’ENS de Lyon, auteur de Rupture de ban – L’Espagne face à la crise (Perspectives Libres, 2017) et Comprendre l’Espagne d’aujourd’hui – Manuel de civilisation (Ellipses, 2020).

Ce territoire espagnol a été marqué par la confrontation entre chrétiens et musulmans durant plus de six siècles, vainqueur des Ottomans à Lépante, est parti en croisade avec George W. Bush en Irak et a des rapports conflictuels avec le Maroc – sans parler des attentats de Madrid en 2001. L’Espagne, à travers Tolède ou Cordoue, est plus qu’un symbole intercivilisationnel lorsque l’on touche aux relations entre les différentes sociétés méditerranéennes.

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Il est difficile de ne pas débuter ces questions sur l’Espagne et son Sud sans remonter à la période de l’Espagne musulmane, commencée par le passage de Gibraltar par les troupes arabo-berbères de Tarik pour se finir en 1492. Qu’en est-il aujourd’hui de cette mémoire en Espagne et chez les Espagnols ? Est-elle consensuelle (ce qui serait surprenant) ? Le Cid fait-il par exemple parti des héros populaires, à l’instar de Pélage ?

Il n’existe que peu d’éléments consensuels dans l’Espagne contemporaine, surtout en matière historique ! Dans l’ensemble, il faut bien comprendre que, chez notre voisin pyrénéen, la question d’al-Andalus n’est véritablement traitée sur le mode historiographique (et idéologique) que depuis le XIXe siècle, dans le cadre de la construction des nations au sens moderne du terme dans toute l’Europe. En regardant vers leur passé, les historiens et penseurs espagnols de l’époque croient trouver dans al-Andalus un fait différentiel par rapport au reste du continent, du moins dans sa partie occidentale. Il serait intéressant de voir si la thématique est aussi prégnante au Portugal, qui a achevé sa reconquête plus tôt (au vu du caractère plus modeste de son territoire), ou en Italie (à la suite de la conquête musulmane de la Sicile). Il me semble néanmoins que le débat autour de la présence d’un peuple et d’une religion très différents sur le sol national est quelque chose que l’on ne retrouve guère que dans d’autres marges de l’Europe, comme la Grèce ou la Russie.

Au-delà de l’aspect exotique et orientalisant d’al-Andalus, le débat historiographique et politique sur la période a connu des évolutions radicales au cours des deux derniers siècles – et plus encore sur les décennies finales du siècle passé. Al-Andalus a longtemps été, et reste pour certains écrivains et artistes (je pense, par exemple, à Antonio Gala), une source de fascination. De même, les mouvements régionalistes et/ou indépendantistes andalous (qui n’ont certes pas la force de leurs coreligionnaires catalans ou basques) revendiquent presque exclusivement le legs de la période comme un élément fondateur de l’identité régionale (évacuant au passage le passé antérieur ou postérieur à al-Andalus, aussi important, sinon plus, que ce dernier).

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Durant une bonne partie du XXe siècle, la mise en valeur d’al-Andalus est, politiquement parlant, plutôt un fait marqué à droite. D’ailleurs, la dictature franquisteva se servir de ces aspects plus ou moins magnifiés (la culture andalouse, les monuments arabes comme l’Alhambra de Grenade ou la mosquée-cathédrale de Cordoue, l’alcazaba d’Almería ou celle de Badajoz, le palais de l’Aljafería à Saragosse, l’alcazar de Séville, le flamenco, etc.) pour attirer les touristes étrangers et donner au pays une coloration exotique qui permettra aussi de contrebalancer les revendications culturelles catalanes et basques. Plutôt surprenant pour un régime qui s’appuie autant sur l’Église et le catholicisme ! De fait, Francisco Franco aime beaucoup s’entourer de sa garde maure (Guardia Mora), dont la seule existence rappelle à la gauche espagnole les mauvais souvenirs de la guerre d’Espagne. Le fait que la rébellion militaire de juillet 1936, qui a débouché sur ce conflit, soit partie des territoires espagnols du Maroc n’est sans doute pas étranger à cette tendance. De même, l’Espagne n’a reconnu l’existence de l’État d’Israël qu’en 1982, sept ans après la mort du dictateur, et a pu entrer à l’ONU, en 1955, grâce (notamment) aux voix des pays arabo-musulmans, avec lesquels Madrid entretenait alors de bonnes relations.

Durant la guerre d’Espagne, les républicains et autres forces de gauche s’appuyaient davantage, dans leur symbolique collective et leur propagande, sur l’idée de la Reconquista : l’Espagne avait été capable, au Moyen Âge, de chasser l’envahisseur musulman (tout comme elle avait chassé les troupes napoléoniennes quelques siècles plus tard) et devait donc se montrer à la hauteur de son passé en chassant les troupes franquistes venues en partie d’Afrique…

À partir des années 1970-1980, le phénomène s’est inversé : par influence du tiers-mondisme et du conflit israélo-palestinien, c’est la gauche (et principalement la gauche de la gauche) qui s’est mise à se réclamer d’un passé arabo-musulman idéalisé (raffinement, civilisation, culture, beauté, richesse, productions artistiques et scientifiques). Elle prônait donc une vision caricaturale dans laquelle la reconquête chrétienne était le fait de barbares violents et intransigeants qui n’auraient pas compris le modèle parfait de tolérance et de bonne entente entre monothéismes qui aurait été mis en place à Séville, Cordoue, Grenade ou Murcie à l’époque d’al-Andalus. La droite a eu tendance à parcourir le même chemin… mais en sens inverse, peu ou prou pour les mêmes raisons.

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Il faut aussi noter, comme je le disais dans le cas de l’Andalousie, que la revendication de particularismes régionaux ou locaux a grandement influencé ces évolutions. La gauche, attachée à tourner la page d’un centralisme franquiste parfois fantasmé, a voulu mettre en valeur tous les éléments propres à chaque communauté autonome nouvellement formée, voire à chaque province ou chaque commune. L’héritage arabo-musulman, bien souvent exagéré et idéalisé, s’est inscrit dans ce cadre.

Cela est tout à fait compatible avec la revendication de figures comme celle du Cid (qui, dans tous les cas, a collaboré aussi bien avec des musulmans que des chrétiens, même s’il reste une figure davantage catholique), que ce soit dans sa zone d’origine (province de Burgos) ou dans la ville où il est décédé (Valence). Quant à Pélage, il reste un personnage à l’aura plus locale, cantonnée aujourd’hui à la Principauté des Asturies (en particulier à la zone d’origine de la Reconquista, à savoir Covadonga).

La polémique entre gauche et droite à ce sujet n’est pas vouée à s’éteindre prochainement, en tout cas…

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L’Espagne a, via son histoire, toujours eu des universitaires de renom spécialisés dans l’étude du monde islamique. Nous connaissons Serafín Fanjul, auteur que nous avons déjà abordé, mais nous ne manquerons pas de nommer l’ancien ambassadeur Emilio García Gómez, Miguel Asín Palacios, Luis Molina et surtout le grand Cruz Hernández, qui, outre le fait d’avoir été le seul maire ouvertement républicain sous le franquisme, a écrit un ouvrage magnifique sur la pensée islamique. Aujourd’hui, la majorité des spécialistes de renommée mondiale sur une question ô combien actuelle sont français, britanniques ou allemands. Qu’en est-il du thème de l’Islam et du monde arabe chez nos voisins pyrénéens ?

Il est vrai que nous ne connaissons en France que peu les grands arabisants espagnols – mais, de façon générale, nous ignorons quasiment tout de l’état de la pensée, de la production intellectuelle, de la recherche et de l’historiographie outre-Pyrénées. Et cela nous conduit bien trop souvent à croire qu’elle est inexistante ou sans réelle importance…

Serafín Fanjul fait pourtant partie des meilleurs arabisants actuellement en vie sur l’ensemble de la planète (il n’est pas membre de l’Académie royale d’Histoire pour rien) et côtoie des sommités dans le domaine comme Rafael Sánchez Saus, pour ne citer que lui. Comme je le disais précédemment, l’Espagne a vu naître de nombreux spécialistes de la chose islamique et arabo-musulmane. Al-Andalus a bien entendu concentré une bonne part des études dans le domaine depuis deux siècles, mais divers érudits ou écrivains se sont intéressés de près à d’autres aires géographie de culture arabe et/ou musulmane au cours de l’histoire. Je pense, par exemple, à Juan Goytisolo (1931-2017), intellectuel controversé pour ses idées, mort à Marrakech et qui passait le plus clair de son temps au Maroc.

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Notre voisin ibérique est donc le berceau d’une pensée et d’une recherche historiographique abondantes sur le monde arabo-musulman, quelles que soient les polémiques qu’elles ont pu générer par ailleurs. C’est en grande partie à l’Espagne que l’on doit la révision du mythe d’al-Andalus comme prétendu paradis de la tolérance religieuse – et c’est somme toute logique.

Comment l’État espagnol a-t-il organisé les autres religions, Islam comme judaïsme (petit rappel, les descendants des Juifs chassés du Royaume d’Espagne au xve siècle ont la possibilité depuis 1993 – et bénéficient de la pression diplomatique d’Israël dans le domaine – d’obtenir la nationalité espagnole) ?

Vous faites bien de citer cette loi, qui a été renforcée dans les années 2010 par le ministre espagnol de la Justice de l’époque, Alberto Ruiz-Gallardón, et son successeur, Rafael Catalá. C’est en effet un geste symbolique à la portée tout à fait considérable. Il démontre qu’une partie au moins des Espagnols et de leurs autorités entendent relire leur histoire et en corriger ce qu’ils estiment être des erreurs. Et, dans ce cas de figure, il s’agit d’une décision venue notamment de la droite !

Officiellement, la Constitution espagnole de 1978, actuellement en vigueur, définit l’Espagne comme un État aconfessionnel. Cela signifie donc que notre voisin pyrénéen n’est pas laïc – mais cela ne veut pas pour autant dire qu’il est religieux ou théocratique ! Je fais cette précision, importante à mon sens, car nous avons trop souvent tendance, en France, à penser que nous habitons quasiment le seul pays au monde où la religion n’a aucun rôle à jouer dans la conduite des affaires publiques. C’est évidemment une erreur : l’Espagne n’est pas laïque, mais elle n’est pas dirigée par le catholicisme ou le clergé pour autant. Dans les faits, en tant que pays aconfessionnel, notre voisin reconnaît dans sa Constitution des rapports avec les religions, notamment le catholicisme (seule confession que le texte fondamental mentionne explicitement), qu’elle se doit d’ordonner. Un concordat signé par Francisco Franco en 1953 régulait ces rapports dans le cas précis du Vatican jusqu’à la modification de l’accord, entre 1976 et 1979.

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Si l’Espagne reconnaît clairement l’importance historique et culturelle du catholicisme, elle ne place donc aujourd’hui aucun culte au-dessus des autres et favorise la mise en place d’organisations religieuses centralisées afin d’avoir un interlocuteur unique dans chaque cas. De même, la Constitution de 1978 prévoit la totale liberté de conscience et de culte – dans le respect des lois en vigueur, bien entendu. Mais ce n’est pas une nouveauté : la Constitution de 1876, dans son article 11, proclamait déjà la tolérance des cultes (à l’époque, il s’agissait principalement d’une reconnaissance tournée vers le protestantisme et le judaïsme). Plutôt pas mal pour un pays souvent dépeint dans la vulgate populaire comme le parangon de l’intransigeance catholique et qui a pourtant fait des protestants des citoyens à part entière avant que l’Angleterre (exemple même d’un gouvernement historiquement modéré, à en croire certains) ne fasse de même avec ses catholiques…

Dans le cas de l’islam, outre les dispositions déjà prévues par la Constitution de 1978, une loi votée en 1992 fait de la Commission islamique d’Espagne l’interlocuteur unique du gouvernement espagnol en matière de régulation du culte musulman. Cela ne signifie évidemment pas que les relations entre Espagnols de culture chrétienne et minorité musulmane soient toujours simples (et rien ne l’est jamais dans le domaine, quel que soit le pays). J’en veux pour preuve récente l’arrestation du dernier président en date de ladite commission, Aiman Adlbi, en 2021, à la suite d’une enquête l’incriminant pour complicité présumée dans un réseau de financement djihadiste… Néanmoins, l’existence d’un tel organisme facilite le dialogue d’ordre politique et juridique.

En 1992 encore, le gouvernement de Madrid faisait de même avec la Fédération des Communautés juives d’Espagne, dans un souci comparable.

Avec une émigration marocaine présente en particulier dans le Levant et en Andalousie, les Espagnols ont retourné la tradition en devenant un pays d’immigration après avoir été un pays d’émigration. Comme en France, beaucoup de médias croisent la montée du parti populiste Vox avec la montée d’un sentiment xénophobe envers cette population. Qu’en pensez-vous ?

J’ajouterai à votre question qu’il existe une importante communauté d’origine marocaine en Catalogne, à laquelle il faut ajouter une diaspora musulmane plus récente, originaire du Pakistan, notamment.

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L’émergence récente de Vox ne tient, à mon humble avis, que partiellement à la présence de minorités musulmanes et/ou arabes visibles. Cet argument (le rejet de l’immigration, notamment venue de pays présentant ces caractéristiques) peut fonctionner à des endroits assez précis et y porter la formation d’extrême droite (ou de droite « radicale »). C’est le cas dans l’aire urbaine de Barcelone, mais aussi dans certaines communautés autonomes (la Région de Murcie) ou des provinces clairement identifiées (celle d’Almería, en Andalousie). Ces régions partagent des traits distinctifs en la matière : diaspora arabe et/ou musulmane numériquement plus importante et visible, problématique de l’accueil des immigrants clandestins (ce sont les Canaries, l’Andalousie et la Région de Murcie qui sont en première ligne face aux embarcations de fortune qui arrivent d’Afrique, notamment du Maroc et d’Algérie), fort taux de travailleurs (souvent illégaux et placés dans des conditions indignes) d’origine africaine et/ou musulmane dans les exploitations agricoles, etc.

Néanmoins, la thématique migratoire (et, en particulier, celle liée aux musulmans) porte beaucoup moins ailleurs dans le pays, y compris dans de grandes métropoles. Les récentes élections régionales anticipées dans la Communauté de Madrid l’ont démontré. En effet, Vox a eu du mal à y séduire sur ce thème et a même fait scandale avec une affiche de campagne très directe mettant en regard le coût de prise en charge des mineurs étrangers non accompagnés (MENAS) et le montant moyen de la pension de retraite versée aux Espagnols. Pourtant, il existe aussi une diaspora marocaine ou pakistanaise à Madrid (même si la capitale attire davantage, par exemple, les Roumains ou les Latino-Américains).

À mon sens, Vox prospère au niveau national davantage sur d’autres problématiques (crise économique, unité de l’Espagne, rejet de la classe politique traditionnelle).

Depuis l’intervention des forces spéciales espagnoles sur l’îlot Persil, suite à son invasion par des militaires marocains, les deux pays sont en froid. Rabat réclame les enclaves de Ceuta et Melilla. J’avais été particulièrement surpris, suite à un séjour à Al-Hoceima, dans le Rif, de découvrir, à 20 mètres de la plage, une petite prison espagnole, dans un fort médiéval qui accueillait encore des prisonniers de l’ETA. Quelles sont aujourd’hui les relations entre ces deux pays ? Et avec le Maghreb en général ?

Les relations entre Madrid et Rabat tâchent d’être fluides et cordiales. Les bons rapports qu’entretient traditionnellement la monarchie espagnole (c’était plus encore le cas de Juan Carlos) avec la monarchie marocaine en témoignent. La communication régulière entre le palais de La Zarzuela (résidence officielle du roi d’Espagne et de sa famille, en périphérie de Madrid) d’une part et le palais royal de Rabat d’autre part ont permis, par exemple, de conclure d’importants contrats commerciaux ou de faire libérer des Espagnols détenus de l’autre côté du détroit de Gibraltar.

Néanmoins, depuis plusieurs années, l’on assiste à un raidissement des relations hispano-marocaines sur plusieurs points, dont vous évoquez certains : contrôle de Ceuta et Melilla ainsi que des autres « places de souveraineté » espagnoles en territoire marocain ou au large des côtes de ce pays (îles Zaffarines, îlot Persil, îles Alhucemas, rocher Vélez-de-la-Gomera), voire des îles Canaries ; délimitation des zones économiques exclusives ; ouverture de la douane au niveau de Ceuta et Melilla, etc.

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Les autorités de ces deux dernières villes autonomes (ainsi qu’une majeure partie de leur population) sont très angoissées face aux récentes manœuvres politiques et diplomatiques marocaines – Rabat cherche manifestement à les asphyxier d’un point de vue économique. Le réarmement massif du Maroc est aujourd’hui considéré par certains groupes de recherche et certains cercles du pouvoir espagnol comme une menace directe à l’égard des intérêts espagnols. De plus, depuis 2020, Rabat veut faire main basse sur des ressources en terres rares situées dans des zones sous-marines revendiquées par l’Espagne. C’est le cas, par exemple, du mont Tropic, situé sous l’océan Atlantique, au large des Canaries, qui recèle d’importants gisements de tellure. La possible présence de nappes pétrolifères dans la zone aiguise là encore les appétits marocains.

À l’inverse, toutefois, le Maroc a également des griefs à l’égard de notre voisin pyrénéen. Récemment, le secrétaire général du Front Polisario, Brahim Gali, a été accueilli en Espagne pour qu’il puisse s’y faire soigner. Or, cette organisation politique exige la reconnaissance du Sahara occidental (que Rabat considère comme un morceau de son territoire national) en tant qu’État souverain. Il désire d’ailleurs que l’Espagne interfère en ce sens (ce que serait prête à faire une bonne partie de la gauche espagnole, qui a toujours pris fait et cause contre le Maroc dans cette histoire). Un vaste jeu diplomatique international se mêle à cette affaire : il y a peu, les États-Unis de Donald Trump ont reconnu le Sahara occidental comme faisant partie intégrante du territoire marocain ; l’Algérie soutient le Front Polisario ; l’ONU continue d’estimer qu’un référendum doit avoir lieu sur place pour décider de l’avenir politique de la zone et estime toujours en 2021 que la puissance tutélaire de cette frange située à l’ouest du désert du Sahara est l’Espagne, qui en est pourtant partie de facto en 1975, peu de temps avant la mort de Franco.

Ainsi donc, bien que notre voisin ibérique soit le principal partenaire commercial du Maroc (devant la France), les relations ne sont pas toujours simples ! Et ces flux bilatéraux ne sont pas que d’ordre économique. En effet, ils concernent aussi les migrations pendulaires qui ont lieu chaque été, lorsque des milliers de Marocains rentrent provisoirement au pays pour voir leur famille. Qu’ils viennent d’Espagne, de France ou du reste de l’Europe, ils passent majoritairement par le détroit de Gibraltar et empruntent donc des ports espagnols. Madrid met par conséquent en place, chaque mois de juin, l’opération « passage du Détroit » (paso del Estrecho) conjointement avec Rabat afin que tout se passe dans les meilleures conditions possibles.

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Dans le reste du Maghreb, l’autre grand interlocuteur de l’Espagne est, bien entendu, l’Algérie. Il faut avoir à l’esprit un fait géographique simple, mais méconnu : après Lisbonne, Alger est la capitale la plus proche à vol d’oiseau de Madrid. Les liens politiques sont intenses, mais moins que les relations commerciales. L’Algérie est en effet un partenaire primordial de notre voisin pyrénéen dans la fourniture de pétrole et de gaz, à travers un complexe réseau de gazoducs et d’oléoducs. À ce titre, la stabilité du pays intéresse Madrid au tout premier chef.

Comment se sont réformés les services de l’État, renseignement comme services d’intervention, suite aux attentats de Madrid ? A-t-on des études sur la question de l’islamisme radical en Espagne ?

La question du terrorisme islamique est au cœur des services de renseignement espagnols depuis le milieu des années 1990 (l’on sait que la première cellule d’al-Qaïda s’implante en Espagne en 1994). Elle l’est plus encore, évidemment, depuis les attentats du 11 mars 2004 à Madrid.

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Dès la fin des années 1990, les services secrets de notre voisin ibérique (CESID puis, à partir de 2002, CNI) constatent que la menace terroriste la plus pressante n’est plus liée au séparatisme basque (via l’ETA), mais bien au djihadisme. De fait, notre voisin pyrénéen est en pointe dans l’identification et le démantèlement de réseaux terroristes islamistes en Europe, ce qui explique au moins en partie qu’elle soit relativement épargnée par la vague d’attentats qui touche l’Europe depuis une petite dizaine d’années. Bien entendu, cela ne signifie pas que l’Espagne n’ait aucun mort à déplorer en la matière. Le 11-M (comme l’on désigne les attentats madrilènes de 2004 outre-Pyrénées) ou encore les tueries de Barcelone et Cambrils (Catalogne) en 2017 sont là pour en témoigner.

Néanmoins, la coopération avec plusieurs pays étrangers (sur le continent, mais aussi au Maghreb, notamment avec le Maroc) et l’intense activité du CNI et des forces de l’ordre espagnoles permettent souvent d’éviter le pire. La lutte contre le terrorisme islamiste en Espagne passe également par le CITCO (Centre d’Intelligence contre le Terrorisme et le Crime organisé), organisme créé en 2014 par fusion de plusieurs autres agences publiques. De l’avis de nombreux observateurs, aussi bien espagnols qu’internationaux, il s’agit de l’une des meilleures organisations étatiques au monde dans la prévention du terrorisme.

Citons un chiffre intéressant : entre les attentats du 11-M et août 2020, les forces de l’ordre espagnoles ont arrêté 855 djihadistes présumés outre-Pyrénées, principalement en Catalogne ainsi que du côté de Ceuta et Melilla. De nombreux experts étrangers (dont des Français) viennent se former en Espagne et étudier la façon dont fonctionnent les services de renseignement ibériques dans le domaine.

Des spécialistes espagnols de la question sont réputés à l’international, à l’instar de Fernando Reinares (né à Logroño, dans La Rioja, en 1960). Ce dernier a travaillé outre-Pyrénées pour le gouvernement central avant de devenir le premier président du Groupe d’Experts en Radicalisation violente de la Commission européenne.

Néanmoins, certains efforts restent à faire, comme l’expliquait justement Reinares lui-même dans les colonnes d’El País il y a quelques semaines : mieux adapter la législation espagnole à la lutte contre le djihadisme ; mieux former les magistrats en charge de semblables affaires, car le nombre de condamnations reste faible ; réformer l’instruction des dossiers de ce type, afin de faciliter l’obtention de preuves incriminantes, etc.

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Pour y parvenir, l’Espagne peut continuer à s’appuyer sur sa longue tradition de lutte contre le terrorisme (d’abord séparatiste, puis islamiste) ainsi que sur des avancées réelles des dernières décennies : bonne prise en compte et indemnisation correcte des victimes ; travail auprès de détenus radicalisés dans les prisons, etc.

L’armée espagnole est-elle encore présente dans des théâtres d’opérations extérieurs dans les pays concernés ? Dans une armée qui a connu de profondes transformations depuis l’ère du franquisme, où cette institution est souvent marquée du sceau de l’État national, comment est-elle vue par la population ? A-t-elle ses figures populaires, ses « Beltrame » ?

L’armée est l’une des institutions publiques espagnoles les plus appréciées outre-Pyrénées, avec les forces de l’ordre de façon générale. Il existe bien sûr des variations régionales (les séparatistes catalans, par exemple, l’apprécient logiquement moins), mais les forces armées espagnoles reçoivent d’excellentes notes dans tous les sondages réalisés à ce sujet.

Le temps du franquisme et, plus généralement, de leur intervention dans la vie politique est bel et bien révolu, ce qui peut expliquer cette évolution dans l’opinion publique. Les défilés militaires sont souvent appréciés d’une bonne partie des citoyens espagnols, mais, plus encore, c’est l’aide apportée par les soldats dans les situations critiques qui lui confère cette image très positive outre-Pyrénées. L’Unité militaire d’Urgences (UME), créée en 2005 par le président du gouvernement de l’époque, José Luis Rodríguez Zapatero, joue un rôle primordial et toujours salué dans l’aide et l’évacuation des zones sinistrées en cas de catastrophes naturelles ou industrielles. Ce modèle a également été imité à des degrés divers par d’autres nations, comme la France ou le Maroc.

Au plus dur de la première vague du coronavirus, entre mars et juin 2020, l’armée a également été d’un grand secours dans la désinfection des espaces publics, la construction d’hôpitaux de campagne, l’assistance aux personnes vulnérables, etc. Cette intervention, appelée « opération Balmis » (ainsi baptisée en hommage au principal promoteur de la plus grande opération humanitaire de tous les temps, un officier de marine espagnol d’Ancien Régime qui a lancé la vaccination de l’essentiel de la population américaine et philippine contre la variole) est jugée très positivement par 75 % des Espagnols eux-mêmes.

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Quant aux héros récents de l’armée espagnole, décédés dans le cadre de leurs fonctions, je ne pourrai pas tous les citer. Je m’en tiendrai donc à Jesús Gayoso,lieutenant de la Garde civile mort de la Covid-19 en mars 2020 à Logroño, à l’âge de 48 ans, dans une Rioja alors massivement touchée par l’épidémie.

Quant aux missions extérieures de l’armée espagnole, elles sont nombreuses et se font toujours en partenariat avec d’autres pays, que ce soit dans le cadre de l’Union européenne, de l’ONU ou de l’OTAN. En Afrique, notre voisin pyrénéen est très investi depuis janvier 2010 en Somalie et dans l’océan Indien pour lutter contre la piraterie ; en République centrafricaine, afin de stabiliser le pays, depuis juillet 2016 ; ainsi qu’au Mali, pour lutter contre les organisations djihadistes, depuis janvier 2013.

Je lis et entends souvent que la France serait seule à faire face à ce danger dans la bande sahélienne, ce qui permet bien entendu de nous mettre en valeur (et de lancer par la même occasion une pique à nos voisins), mais c’est faux. Parmi les nations qui sont sur place à nos côtés, l’on peut compter l’Espagne, qui y entretient un important détachement militaire (plus de 320 hommes). Son intention est d’ailleurs, à moyen terme, de le porter à 550 soldats. C’est ce qu’ont récemment réaffirmé la ministre de la Défense, Margarita Robles, et celle des Affaires étrangères, Arancha González Laya, lors de visites en France. À l’échelle de l’Espagne, cela est tout à fait considérable.

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Notre voisin pyrénéen n’est ni stupide ni aveugle : il sait bien qu’il est en première ligne des flux migratoires et du terrorisme djihadiste de provenance africaine (je rappelle que l’Espagne est le pays européen le plus proche géographiquement parlant de ce continent, avec moins de 15 kilomètres à vol d’oiseau entre Tarifa, en Andalousie, et le Maroc). Voilà pourquoi il s’y investit tant.

De plus, il veut pouvoir renforcer ses liens politiques, diplomatiques, économiques et culturels avec l’Afrique de l’Ouest (notamment le Sénégal, la Côte d’Ivoire et l’Angola).

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