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Inde-Arménie vs Pakistan-Azerbaïdjan : les répercussions de la fracture indo-pakistanaise sur le conflit caucasien

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Taline Ter Minassian  De Taline Ter Minassian   Revue « CONFLITS ». Mai 2021

Le conflit du Caucase entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie a des répercussions dans le sous-continent indien en alimentant la fracture entre l’Inde et le Pakistan. Les deux rivaux se positionnent sur un conflit qui dépasse le cadre régional.

Article de Taline Ter Minassian initialement paru sur le site de The Conversation 

Le 4 mai 2021, la police d’Erevan a annoncé l’arrestation du coupable présumé – l’homme, âgé de 61 ans, est passé aux aveux – d’un attentat symbolique d’une portée surprenante. Installée depuis le printemps 2020 dans le parc Buenos Aires de la capitale arménienne, la statue du Mahatma Gandhi érigée à l’occasion du 150e anniversaire de sa naissance avait été profanée et partiellement incendiée quelques jours plus tôt.

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L’événement, survenu le 29 avril 2021, quelques jours après que le président américain Joe Biden a fini par reconnaître le génocide subi par les Arméniens en 1915, a déclenché un certain émoi dans la presse régionale, ainsi que sur les pages des réseaux sociaux dédiées à l’amitié arméno-indienne. La statue en question, installée aux frais du gouvernement indien en accord avec le ministère arménien des Affaires étrangères, est une reproduction presque à l’échelle du leader de l’Indépendance indienne à l’époque de la « marche du sel » (mars-avril 1930).

Ce brasier funéraire de l’effigie de l’apôtre de la non-violence est-il de nature à affecter la bonne marche des relations arméno-indiennes ? Les opposants à la statue de Gandhi reprochent en effet au grand leader de l’indépendance indienne de s’être opposé, après la Première Guerre mondiale, au projet de dépècement de l’Empire ottoman par le traité de Sèvres (10 août 1920), et d’avoir apporté son soutien à Mustafa Kemal tout en nouant contre l’impérialisme britannique une alliance tactique avec le mouvement du califat (Khilafat movement) des musulmans de l’Inde, ce qui le conduisit à ignorer la réalité du génocide arménien.

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Arménie-Inde : des relations anciennes héritées des diasporas marchandes

Depuis l’indépendance de l’Arménie (1991), les relations entre l’Arménie et l’Inde se sont développées dans des domaines variés (accueil d’étudiants en médecine, coopération culturelle, hautes technologies).

Elles reposent sur le substrat ancien du grand négoce international de l’époque moderne à partir des XVIe et XVIIe siècles, époque à laquelle les réseaux des marchands arméniens se sont déployés à partir de la nouvelle Djoulfa (Ispahan) jusque dans l’océan Indien et au-delà. Des diasporas marchandes arméniennes se sont formées à Bombay (Mumbai), Madras (Chennai), Calcutta (Kolkata). À Agra, la ville fortifiée où se trouve le célèbre Taj Mahal, on peut encore visiter les nombreuses tombes de l’ancien cimetière arménien, notamment, la « chapelle de Martyrose » érigée en 1611 sur la tombe de Khoja Martyrose, riche marchand pieux et charitable. Un siècle plus tard, c’est à Madras qu’a vu le jour le premier projet de Constitution arménienne.

À New York, en septembre 2019, interviewé en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, le premier ministre arménien Nikol Pachinyan a rappelé la proximité historique, culturelle et politique entre l’Inde et l’Arménie et invoqué la nécessité du renforcement des liens économiques entre les deux pays. Peut-être parce qu’il fut lui aussi un « marcheur » lors de la révolution de velours d’avril 2018, le gouvernement de Pachinyan a fait de la statue de Gandhi le totem d’une coopération économique et militaire que Erevan appelle ardemment de ses vœux, comme le premier ministre l’a affirmé par exemple lors d’une interview en septembre 2019 :

« J’ai eu une discussion très positive avec le premier ministre Modi et nous avons évoqué les opportunités de renforcer nos liens économiques et d’augmenter le volume de notre commerce bilatéral. »

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Enfin, et surtout, lors de ce même entretien, Nikol Pachinyan a signifié que l’Arménie soutient fermement la position de l’Inde sur la question du Cachemire. En échange du soutien de l’Inde à son propre différend territorial qui l’oppose à l’Azerbaïdjan ? Il existe un indéniable mimétisme entre les conflits indo-pakistanais et arméno-azerbaïdjanais, même si le positionnement des parties en présence à l’égard d’un éventuel référendum d’autodétermination du Cachemire ou du Karabakh. n’est pas du tout le même. Ce qui est sûr, c’est que ce mimétisme détermine depuis longtemps les alliances diplomatiques et explique, côté azerbaïdjanais, la mobilisation, lors de la guerre de 44 jours (27 septembre-10 novembre 2020), de réseaux djihadistes venus de Syrie mais aussi du Pakistan.

Renforcement récent des relations entre l’Azerbaïdjan et le Pakistan

Outre la nouveauté de l’arsenal militaire – et notamment des drones de fabrication turque ou israélienne – déployé par l’Azerbaïdjan lors de sa guerre de reconquête des districts occupés et d’une partie du territoire du Karabagh (Artsakh en arménien), la guerre de 44 jours fut également pour la Turquie, alliée de l’Azerbaïdjan mais aussi du Pakistan au sein du Pacte de Bagdad (1955) rebaptisé CenTO après le retrait irakien en 1959, une proxy war parmi d’autres (Syrie, Libye), nécessitant le recrutement et l’envoi de mercenaires et de djihadistes depuis la Syrie mais également depuis le Pakistan, État islamique qui a promu par vocation, dès 1949, une politique musulmane transnationale.

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Au sein de l’OCI (Organisation de la coopération islamique), le Pakistan entretient évidemment des liens avec la Turquie, ce qui détermine par voie de conséquence ses bonnes relations avec l’Azerbaïdjan. Le Pakistan dispose d’une ambassade à Bakou et s’il reste difficile d’établir précisément l’histoire des relations bilatérales entre les deux pays, celles-ci se développent dans un contexte implicite d’amitié et de consensus sur la question du Cachemire. L’un des faits remarquables soulignés lors de la récente guerre du Karabagh par la partie arménienne aurait été la participation de djihadistes pakistanais recrutés à Peshawar au sein du Jamaat-i-Islami, Jaish-e-Mohammed et Al-Badr puis expédiés à Bakou, puis au Karabagh.

La solidarité du Pakistan avec l’Azerbaïdjan semble donc totale et détermine un franc climat d’hostilité avec l’Arménie. En 2016, l’Arménie a bloqué la candidature du Pakistan à un statut d’observateur au sein de l’Assemblée parlementaire de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) dont l’Arménie est membre, déclarant que « le Pakistan a non seulement refusé d’établir des relations diplomatiques avec l’Arménie mais aussi refusé de la reconnaître officiellement comme un État indépendant » et ajoutant que la candidature d’Islamabad au poste d’observateur n’était pas recevable en raison de sa position systématiquement pro-azerbaïdjanaise sur la question du Karabagh. Lors de sa visite officielle en Azerbaïdjan, Nawaz Sharif, alors premier ministre du Pakistan, a adressé un discours très chaleureux au président Ilham Aliev :

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« Le peuple pakistanais salue le portrait de votre distingué père, le regretté Heydar Aliev, et admire les progrès et le développement de notre pays fraternel l’Azerbaïdjan, accomplis grâce à votre gouvernement sage et habile. Les progrès accomplis en Azerbaïdjan au cours des 25 dernières années ont été particulièrement remarquables. […] Le développement et les succès de l’Azerbaïdjan sont un motif de fierté pour tous les pays musulmans et un modèle pour tous les pays en voie de développement. »

Fin septembre 2016, le tableau s’est encore compliqué avec la détente des relations russo-pakistanaises, y compris dans le cadre de l’Union eurasiatique. Plusieurs initiatives inédites ont vu le jour, comme le premier exercice militaire conjoint mené sur le sol pakistanais tandis qu’en décembre de la même année, la frégate pakistanaise Alamgir avait jeté l’ancre à Novorossiïsk, l’une des principales bases navales russes de la mer Noire, afin de participer à des manœuvres conjointes.

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Si brève fut-elle, cette détente russo-pakistanaise, avec en toile de fond des relations approfondies, sur le plan politique, économique et surtout militaire entre l’Azerbaïdjan et le Pakistan, a contribué à aggraver le fossé entre l’Arménie et le Pakistan ainsi qu’à isoler l’Arménie, jusques et y compris au sein de l’OTSC dont elle est pourtant membre. Tous ces facteurs semblent donc avoir concouru à faire de la dernière guerre du Karabagh une destination prisée par les volontaires ou les mercenaires du djihad global dont le Pakistan est l’une des pièces maîtresses.

Il faut ajouter à cela, depuis la brève guerre d’avril 2016 au Kababagh, la montée en puissance des relations militaires bilatérales entre l’Azerbaïdjan et le Pakistan : il a suffi que l’Arménie expose fièrement ses missiles russes Iskander lors de la parade militaire de 2016 (missiles qui se sont d’ailleurs avérés durant la guerre de 2020 avoir été d’un usage contre-productif) pour que l’Azerbaïdjan annonce à son tour que des négociations en cours avec Islamabad portaient sur la livraison de matériel militaire offensif, de missiles à longue portée ainsi que d’avions de chasse Thunder-17 de fabrication chinoise et pakistanaise.

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Lors de la guerre des 44 jours, la variable pakistanaise semble donc avoir joué officiellement et officieusement un rôle déterminant en faveur de l’Azerbaïdjan.

L’Arménie sur le tracé du corridor nord-sud voulu par New Delhi

En 2021, l’Arménie défaite n’a donc pas d’autre choix que de continuer à approfondir « symétriquement » ses relations avec l’Inde : en 2020, l’Inde a remporté un contrat de défense d’un montant de 40 millions de dollars pour la livraison à l’Arménie de radars. D’autres livraisons sont annoncées.

Les deux pays invoquent régulièrement l’impérieuse nécessité de renforcer leurs échanges sur le plan économique et militaire. Et l’Inde ne ménage pas ses efforts en avançant un ambitieux projet de « corridor nord-sud » reliant, à travers le territoire de l’Arménie, le port iranien de Chabahar à l’Eurasie et jusqu’à Helsinki.

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S’il venait à se réaliser, ce que l’Arménie naturellement appelle de ses vœux, l’INSTC (International North-South Transport Corridor) ne serait pas loin de ressusciter la cartographie des circuits arméniens du grand négoce international de l’époque moderne. Pour cette raison au moins, il n’est pas douteux que le piédestal de la statue de Gandhi installée au croisement des rues Halabian et Markarian, sera rapidement restauré.

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