MEMORABILIA

La police désarmée face aux rodéos sauvages

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ENQUÊTE – Ce fléau, qui ne cesse de se développer en France, échappe au contrôle des forces de l’ordre en raison de consignes ambiguës et d’une réponse pénale insuffisante

Par Angélique Négroni. LE FIGARO 23 mai 2021

Inédite, l’affaire avait fait du bruit mais pas autant que le vacarme qui perdure sous ses fenêtres. Après avoir fait condamner l’État pour son inaction à faire cesser des rodéos, une habitante des quartiers nord de Marseille n’en a toujours pas vu les effets dans son quotidien. La justice est passée, en août dernier, mais les nuisances, elles, sont toujours là.

REGARDER LA VIDÉO :Rodéos urbains, que dit la loi?

Chaque jour, des moto-cross, venant des cités sensibles de la Castellane mais aussi de la Bricade, débarquent dans son quartier résidentiel. «Dans un vacarme à rendre fou, ils défoncent les terre-pleins en roulant dessus, slaloment entre les voitures. Et, on le sait, ils sortent la drogue de leur immeuble dès qu’il y a une descente de police chez eux. C’est l’impunité totale. Depuis le jugement, les autorités n’ont strictement rien fait», dénonce cette habitante en se reprenant, non sans sarcasme: «Erreur, elles ont pris une décision: elles ont fait appel du jugement!» Elle est pourtant déterminée à ne rien lâcher: «J’irai jusque devant les instances européennes s’il le faut pour obtenir ce que je suis en droit d’attendre: la paix.»

On est face à un choix politique. Et l’administration nous donne comme instruction de ne pas aller au contact des auteurs et de renoncer aux poursuites par peur de l’accident et des émeutes urbainesDenis Jacob, secrétaire général du syndicat Alternative Police CFDT

Avec ce témoignage, ajouté à tant d’autres partout en France, dans les villes comme à la campagne, tout porte à croire que la chasse aux rodéos n’est toujours pas la priorité des autorités, malgré un durcissement des sanctions. Depuis la loi du 3 août 2018, qui fait de cette pratique un délit, les auteurs encourent désormais de lourdes peines, pouvant aller jusqu’à cinq ans de prison. Mais, pour les forces de l’ordre, ce texte n’est qu’une façade. Derrière cette sévérité affichée, on continue à leur demander de ne pas agir, dénoncent les syndicats de police d’une même voix. «On est face à un choix politique. Et l’administration nous donne comme instruction de ne pas aller au contact des auteurs et de renoncer aux poursuites par peur de l’accident et des émeutes urbaines, souligne le secrétaire général du syndicat Alternative Police CFDT, Denis Jacob. Tous les jours, sur les réseaux sociaux, on voit des images où ils sont 10 voire 15 à faire du rodéo et on laisse faire

Une inaction qui a, selon le responsable de Synergie Officiers, Patrice Ribeiro, des conséquences très fâcheuses: l’amplification du phénomène. «Si les rodéos se développent autant, c’est bien parce qu’il y a un sentiment d’impunité», souligne-t-il.

Pourtant, la police ne baisse pas totalement les bras et met notamment en place, çà et là, des cellules dédiées à la lutte contre ce fléau. Des équipes se mobilisent pour faire cesser ces nuisances, en recourant à tous les moyens possibles pour interpeller les auteurs: surveillance des secteurs les plus touchés, opérations de contrôle, exploitation des images de vidéoprotection… Il y a aussi, avec le concours des bailleurs sociaux et de la police municipale, des descentes qui sont faites dans les caves pour mettre la main sur les engins ayant servi aux rodéos.

En nombre d’infractions, la Seine-Saint-Denis arrive en tête (500), suivie du Rhône (350) et des Yvelines (300)

Par ailleurs, quand cela est possible, des opérations préparées à l’avance sont montées par les forces de l’ordre, bien moins risquées que les courses-poursuites au pied levé. «Mais cela nécessite à chaque fois d’importants moyens», précise le colonel Laurent Collorig, chef de l’unité de coordination de lutte contre l’insécurité routière (Uclir) au ministère de l’Intérieur. Ainsi, le 9 mai dernier, dans les Yvelines, pas moins de 60 gendarmes ont été mobilisés dans des bois, près de Bonnières-sur-Seine, devenus le terrain de jeu de groupes de jeunes. Tous les axes de fuite avaient été minutieusement bloqués, et les délinquants ont été pris dans la nasse. Au total, 6 arrestations effectuées, des motos saisies et une kyrielle d’infractions relevée en plus du rodéo sauvage: non-port du masque, défaut de plaque, outrage, rébellion, usage de stupéfiants…

En dépit de ces actions menées, les chiffres communiqués par le ministère de l’Intérieur traduisent bien la difficulté qu’ont les forces de l’ordre face aux rodéos. «Beaucoup d’interventions – 63.000 depuis la promulgation de la loi et seulement 6450 infractions. Cela tient aux difficultés d’interpeller les auteurs», reconnaît le patron de l’Uclir. En nombre d’infractions, la Seine-Saint-Denis arrive en tête (500), suivie du Rhône (350) et des Yvelines (300). La Lozère est, quant à elle, le département où l’on relève le plus bas niveau d’interventions: 60 depuis 2018. C’est pourtant la preuve que, en zone rurale également, les rodéos empoisonnent la vie des citoyens. Quant aux chiffres du premier trimestre 2021, comparés à ceux de 2020 sur la même période, ils révèlent une intensification du travail des forces de l’ordre: 5066 interventions contre 3586, donnant lieu respectivement à 640 infractions contre 351.

58 % des auteurs ont été condamnés à une peine d’amende fermeLe ministère de la Justice

Côté justice, même si on part de loin, les tribunaux infligent davantage de sanctions. En 2018, seulement 92 condamnations étaient prononcées en correctionnelle. Mais, l’année suivante, il y en a eu 697, et 991 en 2020. «Sur ces deux dernières années, 35,55 % des auteurs majeurs ont été condamnés à de l’emprisonnement, dont 14,75 % à de l’emprisonnement ferme avec un quantum moyen de 4,5 mois.» Des sanctions plus légères ont été prononcées par les tribunaux: «58 % des auteurs ont été condamnés à une peine d’amende ferme», précise le ministère de la Justice, où l’on souhaite une réponse rapide pour les faits les plus graves. Dans ce cas, «la procédure de comparution immédiate s’impose», souligne une circulaire d’octobre 2020 adressée aux procureurs. Une consigne qui, dans la réalité, est loin d’être suivie, faute de places suffisantes aux audiences de comparution immédiate.

«On retiendra les affaires de rodéo qui dégénèrent et qui donnent lieu à un enchaînement d’autres infractions», explique ainsi Ludovic Friat, secrétaire général de l’Union syndicale des magistrats (USM). Pourtant, pour les syndicats de police, toutes ces affaires sont typiquement celles où s’impose une réponse ferme et immédiate. Mais certains auteurs seront jugés bien plus tard, d’autres ne passeront même pas devant un tribunal. «Et ils se feront à peine gronder», se désole Patrice Ribeiro.

Le stockage des véhicules saisis est un vrai casse-têteFabien Vanhemelryck, secrétaire général du syndicat de police Alliance.

L’important, pour la Chancellerie, c’est de prendre des décisions qui auront des effets sur les auteurs, indique-t-elle. «Une sanction qui marche bien, c’est la confiscation des véhicules», explique un conseiller. Pour aller au-delà des 260 véhicules confisqués en 2019 et 2020, le ministère cherche à lever les obstacles qui freinent le recours à cette mesure. Parmi eux: les frais de gardiennage qui plombent les budgets des tribunaux, et dont certains expérimentent la gratuité des fourrières communales. «Le stockage des véhicules saisis est un vrai casse-tête», confirme Fabien Vanhemelryck, le secrétaire général du syndicat de police Alliance.

Souhaitant augmenter le volume des saisies, la Chancellerie s’intéresse à ce qui a été mis en place à Besançon où, au lieu de détruire les deux-roues confisqués, ils sont donnés aux établissements d’enseignement de la conduite. Afin de recenser d’autres initiatives intéressantes en France, un groupe de travail vient d’être mis en place. À Clermont-Ferrand, notamment, on a décidé de s’attaquer à ceux qui, sur les réseaux sociaux, incitent à ces rodéos. Depuis la loi de 2018, ces organisateurs sont passibles de deux ans de prison et de 30.000 euros d’amende.

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