MEMORABILIA

«La Commune de Paris: au-delà des mythes»

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Voilà 150 ans jour pour jour s’achevait une tragédie française. L’événement a donné naissance à une mémoire militante et affective très puissante, en France comme à l’étranger.

Stéphane Courtois, célèbre historien du communisme, dissipe la légende dorée qui entoure la Commune de Paris, et raconte ce drame.

Par Stéphane Courtois. LE FIGARO. 27 mai 2021

Stéphane Courtois. Fabien Clairefond

Stéphane Courtois est professeur à l’ICES, directeur de recherche honoraire au CNRS et maître d’ouvrage du «Livre noir du communisme» (Robert Laffont, 1997). Il dirige également la revue «Communisme», publiée aux Éditions Vendémiaire.

La Commune de Paris, je la fréquente depuis ma jeunesse révolutionnaire quand, en 1970-1971, toute la gauche – socialistes, communistes et gauchistes soixante-huitards – fêtait son centenaire après une période où sa commémoration avait eu moins d’éclat.

Le 23 mai 1973, devant le mur des Fédérés, François Mitterrand l’honorait au chant de L’Internationale. Il se tenait aux côtés de la direction du PCF qui avait préempté depuis longtemps cette commémoration, emmenée par Jacques Duclos, vieil agent du Komintern et président inamovible des Amis de la Commune. En 1966, Mao avait associé le nom de la Commune à sa Révolution culturelle. Lorsque mon groupe anarcho-maoïste, Vive la Révolution, me chargea d’ouvrir une librairie révolutionnaire, se posa la question de son nom. À «Sous les pavés la plage» fut préféré «La Commune». Et le fameux «changer la vie» de Rimbaud célébrant l’insurrection parisienne devint notre cri de ralliement.

Aujourd’hui, de nouveaux thuriféraires de la Commune, politiques et universitaires, se manifestent avec véhémence, entre lamentations pour les victimes communardes, imprécations contre les abominables «Versaillais» et objurgations appelant le président Macron à commémorer la Commune plutôt que Napoléon Ier.

Ainsi se réactive une puissante mythologie. Il est donc temps d’effectuer un retour aux faits.

Une défaite écrasante

L’histoire de la Commune par les gauches pèche presque toujours par son point aveugle, l’ignorance volontaire d’une réalité centrale: la France a enregistré en 1870 une défaite militaire écrasante.

L’armée française a subi de lourdes pertes: 150.000 tués et 370.000 prisonniers. Les premières défaites ont entraîné la chute de l’Empire et la proclamation de la République à Paris le 4 septembre par Léon Gambetta. Paris était assiégée, 43 départements se trouvaient occupés par ceux qu’on commençait à appeler les Allemands, les tentatives de résistance militaires échouaient et le désordre se généralisait.

C’est dans ces conditions terribles que le gouvernement de la Défense nationale négocia un armistice, conclu le 28 janvier 1871, se résignant à la perte de l’Alsace-Moselle et à une indemnité de guerre énorme de 5 milliards de francs.

Le 8 février 1871 fut élue au suffrage universel masculin une Assemblée nationale qui comprenait deux tiers de monarchistes ainsi que quelques bonapartistes, et un tiers de républicains de différentes nuances. Jugeant la guerre perdue, la paysannerie – qualifiée avec le plus grand mépris de «ruraux» par les Communards et de «ruminants» par Marx, mais qui formait les trois quarts de la population – avait voté pour la paix et l’ordre et redoutait «les partageux».

La bourgeoisie pour sa part craignait les militants de la Ire Internationale dont le programme marxiste collectiviste prônait l’étatisation des banques, des assurances, des mines et des chemins de fer, tous les secteurs qui avaient fait sa fortune sous le second Empire, mais aussi assuré la modernisation du pays.

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Plébiscité aux législatives, un vieil homme d’État, Adolphe Thiers, fut nommé par l’Assemblée «chef du pouvoir exécutif de la République française». Lui qui avait publié en son temps une copieuse Histoire de la Révolution française et vécu les sanglantes journées de juin 1848, avait pour priorité d’affirmer l’autorité de l’État et de préserver l’unité nationale.

À l’inverse, les activistes parisiens – exaltés par les souvenirs révolutionnaires et patriotiques de 1792-1794 (et les précédents de 1830 et 1848) – récusèrent le verdict du suffrage universel. Ils choisirent de combattre le gouvernement et l’Assemblée, jugés défaitistes, au risque de déclencher une guerre civile sous le regard amusé de l’ennemi. La passion de la lutte des classes allait-elle l’emporter sur l’enjeu national?

Les partisans de la Commune la présentent comme l’expression de la volonté des Parisiens. Or non seulement Paris n’était pas la France, mais les élections du 26 mars 1871 au Conseil de la Commune ne mobilisèrent que 229 000 électeurs sur 482 000 inscrits, dans une ville qui comptait alors 1,8 million d’habitants – même si 200 000 d’entre eux avaient quitté la capitale réduite à la disette.

Division entre courants

Dans la réédition en 2004 de son livre emblématique de 1971, Paris libre 1871, l’historien Jacques Rougerie ajoute: «Tout Paris était loin d’être “rouge”. Je ne le soulignais pas suffisamment.» Ces électeurs étaient pour la plupart des ouvriers et des artisans habitant l’Est parisien, qui avaient plus souffert du siège et étaient travaillés par la propagande révolutionnaire.

Lui-même confronté au comité central de la Garde nationale, le Conseil de la Commune était divisé entre des courants engagés dans une surenchère révolutionnaire: les jacobins qui rééditaient le célèbre Père Duchesne d’Hébert paru de 1790 à 1794 – son n° 1 fut daté du «16 ventôse An 79» -, les blanquistes partisans de la «prise d’armes», les internationalistes «marxistes» et les proudhoniens. Devant l’incurie du Conseil et du comité central, les blanquistes imposèrent, le 1er mai 1871, la formation d’un Comité de salut public avec des pouvoirs dictatoriaux, sur le modèle de 1793, qui se montra tout aussi incapable de mettre fin au désordre.

Ces hommes ont été mus par la haine, l’ambition déçue, le patriotisme mal entendu. George Sand

Fervente républicaine, George Sand, n’était pas tendre à leur égard. Dans Le Temps du 3 octobre 1871, elle écrit: «Le mouvement a été organisé par des hommes déjà inscrits dans les rangs de la bourgeoisie et n’appartenant plus aux habitudes et aux nécessités du prolétariat. Ces hommes ont été mus par la haine, l’ambition déçue, le patriotisme mal entendu, le fanatisme sans idéal, la niaiserie du sentiment ou la méchanceté naturelle – il y a eu de tout cela chez eux, et même certains points d’honneur de doctrine qui n’ont pas voulu reculer devant le danger.»

Les défenseurs de la Commune justifient l’insurrection du 18 mars par la volonté patriotique des communards, incarnée par les 200 000 hommes de la Garde nationale. Si le patriotisme intransigeant d’une partie de ceux-ci est une réalité, nombre d’autres n’avaient rejoint la Garde nationale que pour toucher la solde de 1,50 franc par jour. On voit mal comment ces civils en uniforme, très indisciplinés et mal commandés, auraient pu s’opposer à l’armée prussienne qui venait de défaire une armée régulière de 500 000 hommes en août 1870. Le bel ordonnancement de certaines barricades n’aurait pu faire illusion devant l’artillerie prussienne.

En fait, la Commune a désigné comme ennemi non les Prussiens mais le gouvernement français ; et quand, les 2 et 3 avril, plusieurs dizaines de milliers de gardes nationaux marchèrent sur Versailles, ils se débandèrent au premier coup de canon de l’armée régulière.

Bien que disposant des 227 célèbres canons de Montmartre et de 500 000 fusils, les communards ne furent sans doute que 5 000 à 10 000 à combattre dans Paris, ce qui explique leur rapide défaite lors de la Semaine sanglante, face à des militaires professionnels.

Bataille de chiffres

La répression fut implacable. Sa violence n’est pas étrangère à l’exécution sommaire, dès le 18 mars, des généraux Lecomte et Clément-Thomas, puis à la décision des blanquistes de fusiller une cinquantaine d’otages dont beaucoup de religieux. À cela s’ajouta l’action de communards jusqu’au-boutistes qui, pendant la Semaine sanglante, mirent le feu à des monuments symboles du pouvoir – Palais des Tuileries, Palais de justice, Palais-Royal, Hôtel de ville, etc. -, entraînant des destructions culturelles massives et irréparables: état civil parisien depuis 1515, archives judiciaires et de police, 200.000 volumes et manuscrits de la Bibliothèque impériale.

Il s’en fallut de peu que les collections du Louvre elles-mêmes ne partent en fumée.

Les communards survivants ont très tôt annoncé des chiffres de victimes de 20.000 à 40.000 «massacrés».

En 2014 l’historien britannique Robert Tombs les ramena à de plus exactes proportions: environ 4000 tués au cours des combats ou pris les armes à la main et exécutés sur place, 2 000 morts de leurs blessures et 1400 massacrés après les combats, contre mille soldats tués et près de 6500 blessés. En outre, les tribunaux militaires prononcèrent 95 condamnations à mort dont 25 furent exécutées, et 175 par contumace. Quelque 4500 communards furent condamnés à des peines de prison et autant furent déportés en Nouvelle-Calédonie. La plupart des dirigeants de la Commune s’enfuirent à l’étranger, avant de revenir dès que la loi d’amnistie générale fut votée par la Chambre républicaine, le 11 juillet 1880.

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Les admirateurs de la Commune la justifient au nom de l’espoir qu’elle a suscité chez ses partisans, de l’accès soudain des humbles à la participation politique, et de quelques mesures phares: un moratoire sur les loyers, l’interdiction du travail de nuit dans les boulangeries et l’interdiction des retenues sur salaires dans les ateliers et les administrations.

Mais ses autres décisions tant vantées – élection des maires et des députés au suffrage universel ; liberté de presse et de réunion ; suppression du budget des cultes et séparation de l’Église et de l’État ; instruction primaire, gratuite, laïque et obligatoire – étaient revendiquées depuis mai 1869 par le républicain Gambetta dans son programme de Belleville.

Et elles furent instituées par la III République, pour la plupart, dès la fin des années 1870. De surcroît, Gambetta y ajoutait des «réformes économiques qui touchent au problème social dont la solution doit être constamment étudiée et recherchée au nom du principe de justice et d’égalité sociale».

Conséquences politiques

In fine, la Commune a eu trois conséquences politiques majeures. L’une fut l’instauration d’une république parlementaire pérenne dont Thiers devint le premier président le 31 août 1871, et à qui George Sand rendait hommage dans Le Temps du 14 novembre 1871. L’autre fut l’abandon par les républicains les plus radicaux et les socialistes de la stratégie insurrectionnelle, leur ralliement au suffrage universel et à la IIIe République, puis, début août 1914, à l’Union sacrée.

La dernière fut, à l’inverse, la radicalisation de la pensée de Marx sur la lutte des classes, annoncée dès 1848 dans son Manifeste du parti communiste. Déjà, durant la guerre civile américaine (1861-1865), il avait reproché à Lincoln de mener celle-ci «constitutionnellement» et non «révolutionnairement» – c’est-à-dire en la transformant en révolution sociale.

Dans une lettre à Engels du 20 juillet 1870, Marx espérait la victoire prussienne qui «transférerait de France en Allemagne, le centre de gravité du mouvement ouvrier européen, (démontrerait) que la classe ouvrière allemande est supérieure à la classe ouvrière française sur le plan de la théorie et de l’organisation (…) et signifierait du même coup la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon». Puis avec sa Guerre civile en France, publiée dès l’automne 1871, Marx précisa sa réflexion sur l’articulation impérative entre révolution politico-sociale communiste et guerre civile.

Il justifia le renversement du gouvernement de la République par la volonté de jeter «révolutionnairement les fondements de la société égalitaire», et devant «servir de levier pour extirper les bases économiques sur lesquelles se fonde l’existence des classes»«abolir la propriété privée»«exproprier les expropriateurs», c’est-à-dire «le très possible communisme».

Marx reprocha aux communards d’avoir commis «une faute décisive en ne marchant pas aussitôt sur Versailles». Il compara la répression aux guerres civiles de Sylla (à Rome, au premier siècle avant J.-C., NDLR) «avec les mêmes proscriptions, mais cette fois d’une classe entière» aboutissant à «l’extermination de la révolution» et à «l’extermination de la France».

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C’est cette vision apocalyptique que Lénine adopta à partir des mouvements révolutionnaires de 1905 en Russie. Il en fit son slogan de l’automne 1914, «transformer la guerre impérialiste en guerre civile», et y réussit à partir du printemps 1917, au point de s’emparer du pouvoir le 7 novembre 1917 et de créer le premier régime totalitaire de l’histoire.

Ce qui, très logiquement, l’amena à réprimer les révoltés de la Commune de Kronstadt, premiers soutiens au pouvoir bolchevique devenus ses adversaires libertaires, et impitoyablement exterminés le 18 mars 1921.

La Commune de Paris avait cinquante ans, la boucle était bouclée et une nouvelle fois, la révolution dévorait ses enfants.

Dans le même temps, Lénine réussit à fracturer le socialisme français, incitant la majorité de la SFIO, devenue Section française de l’Internationale communiste après le Congrès de Tours (1920) et bientôt PCF, à placer toute sa politique sous le signe de «la lutte de classe entrée dans la période de la guerre civile» comme l’imposait la troisième des vingt et une conditions d’adhésion au Komintern.

Dès lors, et jusqu’à aujourd’hui, la gauche réformiste fut en permanence sous la pression de la surenchère révolutionnaire, au nom de la fameuse «république sociale universelle» dont rêvaient les communards.

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