MEMORABILIA

A LIRE: « Emmanuel Macron à Zadig: La comparaison entre le Moyen Âge et notre époque a-t-elle un sens? »

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FIGAROVOX/ENTRETIEN – Pour les universitaires, Xavier-Laurent Salvador et Hubert Heckmann, spécialistes en linguistique et littérature médiévale, la comparaison du président de la République entre la période que nous vivons et le Moyen Âge est purement rhétorique.

Par Aziliz Le Corre

Publié le 27/05/2021 . LE FIGARO

Emmanuel Macron a donné un entretien fleuve au magazine Zadig.
Emmanuel Macron a donné un entretien fleuve au magazine Zadig. AFP

Xavier-Laurent Salvador est maître de Conférences en linguistique médiévale à l’Université Sorbonne Paris Nord, cofondateur de l’Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires.

Hubert Heckmann est maître de Conférences en littérature médiévale à l’Université de Rouen, cofondateur de l’Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires.


FIGAROVOX. – « Je relierais la période que nous vivons à la fin du Moyen Âge et au début de la Renaissance » , a déclaré Emmanuel Macron dans un grand entretien donné à Zadig. Trouvez-vous cette comparaison appropriée ?

Xavier-Laurent SALVADOR. – À l’heure où l’on voit notamment disparaître l’enseignement de la langue médiévale des cours de formation des enseignants de lettres, il y a une certaine ironie expéditive à ancrer le débat politique dans le Moyen Âge flamboyant pour disqualifier notre époque.

Mais à y bien regarder, la comparaison n’est pas sans fondement.

Le Moyen Âge est ainsi dénommé par les Humanistes de la Renaissance pour disqualifier les 1000 ans d’histoire qui séparaient l’Antiquité de leur modernité. Ce sont les termes de la lettre de son Père à Pantagruel:

« Le temps estoit encores tenebreux et sentant l’infelicité et la calamité des Gothz, qui avoient mis à destruction toute bonne literature ; mais, par la bonté divine, la lumiere et dignité a esté de mon eage rendue es lettres. »

Parler du Moyen Âge, c’est dans l’esprit de la lettre, évoquer les temps ténébreux et obscurs pendant lesquels selon eux l’Université notamment ne pouvait progresser. De ce point de vue là, il y a fort à parier que la comparaison proposée par Monsieur le Président est des plus pertinentes puisque la notion même de progrès – qui est le pivot d’articulation de la pensée moderne – achoppe sur la critique qui en est faite aujourd’hui par des militants de la déconstruction: ces derniers revendiquent que « [leur science] se situe entre militantisme et recherche […] et qu’elle brise l’aspect discret et autonome des catégories (classe, genre, race) ».

Ce morcellement de la Recherche plonge progressivement les Humanités dans les ténèbres aveuglées de l’ignorance. Le rétablissement de la pensée des races, fussent-elles mentales (ce qui reste à démontrer), ou de hiérarchie des cultures portées par un certain nombre d’intellectuels comme Pascal Blanchard ou Achille M’bembe, l’introduction d’une identité, d’une destinée religieuse contre laquelle on n’a pas le droit de se révolter; tous ces phénomènes marquent sans contexte une régression inédite dans la marche du progrès probablement à une époque antérieure à celle évoquée.

La comparaison s’arrête là en ce qu’elle ignore absolument les éléments d’un humanisme médiéval propre à l’histoire occidentale grâce auquel les notions d’universalisme, de laïcité ou de fraternité

Xavier-Laurent Salvador

Et la comparaison s’arrête là en ce qu’elle ignore absolument les éléments d’un humanisme médiéval propre à l’histoire occidentale grâce auquel les notions d’universalisme, de laïcité ou de fraternité ont pu progressivement naître dans un contexte historique difficile qui n’a pas empêché le développement de la connaissance « des propriétés des choses », de diffuser en français les histoires de la Bible, de questionner la physique et la médecine, d’explorer l’astronomie et toutes les sciences au service de la connaissance universelle guidée par une scolastique inexorable. Comme l’écrit Léon Frappier, « c’est un humanisme actif, dynamique, qui ne rêve ni d’un retour impossible à l’Antiquité, ni d’une imitation servile des anciens mais se propose d’enrichir le legs culturel de l’Antiquité par une imitation féconde ». Et à l’heure où le fichier central des thèses enregistre des mémoires tels que : « Vers une théorie du roman postnormâle (2016) », «Politiques identitaires LGBTQ et capitalisme (2016) », « Sous la dynamique non verbale des interactions didactiques, le genre (2013) », on comprend mal les relations qui pourraient exister entre ces travaux et Isidore de Séville, Thomas d’Aquin, le poète Charles d’Orléans, Buridan, Guillaume d’Ockham parmi tant d’autres grands chercheurs d’une époque certes fragile, mais d’une profondeur qu’on aurait tort d’évacuer d’un geste simple. S’il s’agit de sortir des ténèbres de la connaissance pour entrer dans la lumière de l’aveuglement volontaire, la comparaison semble finalement assez inquiétante.

À quelle autre période de l’histoire compareriez-vous l’époque que nous vivons ?

Hubert HECKMANN. – La comparaison historique est un exercice éminemment rhétorique qui en dit plus long sur les intentions ou le projet de celui qui s’y livre que sur les époques que l’on met en balance.

Le président Macron veut nous montrer l’espoir au bout du tunnel, c’est pourquoi il évoque la fin des âges obscurs ouvrant sur la nouvelle Renaissance qu’il souhaite incarner. Son propos n’est pas historique, mais polémique : plutôt que le terme « médiéval », qui est neutre et qu’utilisent les historiens, il emploie l’adjectif péjoratif « moyenâgeux » : « On revit des temps au fond très moyenâgeux : les grandes jacqueries, les grandes épidémies, les grandes peurs… »

Ce tableau renvoie à une vision très datée du Moyen Âge, à une historiographie impressionniste et périmée. Les travaux des historiens Georges Duby et Dominique Barthélemy ont montré la fausseté de cette vision romantique d’une Europe médiévale effrayée par le chaos millénariste.

Par contre, jacqueries, épidémies et grandes peurs sont des phénomènes qui font partie intégrante de la modernité. La Grande Peur est le nom donnée aux jacqueries de 1789… Dans l’esprit comme dans le choix du vocabulaire, Emmanuel Macron est donc étonnamment proche de la référence à la toute fin de l’Ancien Régime, régulièrement invoquée par Jean-Luc Mélenchon ou François Ruffin pour peindre la présidence Macron en attisant la soif de Révolution !

La vision du Moyen Âge proposée par Emmanuel Macron est un reliquat romantique, façonné et légué par le XIXe siècle, c’est le recours au XIXe siècle qui nous permettra d’en comprendre toutes les implications.

Hubert Heckmann

Si je devais proposer une autre comparaison historique, je m’appuierais sur le XIXe siècle à travers les âges du génial Philippe Muray, qui montre bien toute l’absurdité mais aussi tout l’intérêt de l’exercice. Puisque la vision du Moyen Âge proposée par Emmanuel Macron est un reliquat romantique, façonné et légué par le XIXe siècle, c’est le recours au XIXe siècle qui nous permettra d’en comprendre toutes les implications.

Emmanuel Macron utilise le Moyen Âge comme un faire-valoir, à la manière de certains personnages de Flaubert, sûrs de leur supériorité parce qu’ils sont ivres du projet moderne. Dans Madame Bovary, après avoir échoué à guérir un aveugle, le pharmacien progressiste et philanthrope Homais rédige des entrefilets dans la presse pour demander l’enfermement du malheureux, ce qui permettrait d’effacer l’échec de son savoir-faire. Grandiloquent, Homais prend à partie le Moyen Âge : « Sommes-nous encore à ces temps monstrueux du Moyen Âge, où il était permis aux vagabonds d’étaler par nos places publiques la lèpre et les scrofules qu’ils avaient rapportées de la croisade ? » Flaubert fait de l’aveugle le symbole de tout ce que la société rejette : son internement dans un hospice illustre l’effort de moralisation des classes populaires entrepris par la bourgeoisie.

La référence à « ces temps monstrueux du Moyen Âge » est une arme rhétorique de diversion qui permet aux progressistes de masquer leur incapacité à guérir les aveugles. Derrière l’évocation par Emmanuel Macron des « jacqueries », des « épidémies » et des « peurs », on perçoit l’irruption indésirable du gilet jaune, du malade du COVID et du mal-pensant dans le cours récent de l’Histoire. Quand le peuple résiste à son programme, le progressisme décrète que le peuple est moyenâgeux. Voilà qui nous ramène à une autre fameuse comparaison historique macronienne, celle des « Gaulois réfractaires »…

« C’est enfin un temps où la question européenne se pose, sans oublier le rapport entre les religions », poursuit-il. Or, c’est au XVIe siècle que les Guerres de religions sont advenues…

H. H. – Le récit progressiste empêche Emmanuel Macron de saisir autre chose que le passage de l’obscurité à la lumière dans le passage du Moyen Âge à la Renaissance. Seule l’étude de l’Histoire nous permet de nous désintoxiquer des théories de l’Histoire héritées de Hegel, Comte ou Marx. Le XVIe siècle ne fut pas un siècle d’irénisme dont l’École d’Athènes de Raphaël fournirait le modèle ou le reflet. La prétendue Renaissance fut un temps de guerres et de souffrances dans toute l’Europe. Il n’est qu’à lire L’Œuvre au noir de Marguerite Yourcenar pour comprendre qu’il ne faisait pas bon vivre dans les Flandres au XVIe siècle, que les efforts de quelques humanistes isolés pesaient bien peu face aux conflits, et qu’ils finissaient poursuivis, arrêtés, emprisonnés et éliminés par les pouvoirs en place, occupés à se déchirer façon Game of thrones jusqu’à l’embrasement général provoqué par les guerres de religion. La Renaissance est une notion créée de toutes pièces par les romantiques et les savants du XIXe siècle, à des fins idéologiques…

La modernité conjure ses plaies en prenant le Moyen Âge pour bouc émissaire. On attribue souvent au Moyen Âge la persécution des sorcières, alors qu’il s’agit d’un phénomène moderne, qui connaît son apogée à la fin du XVIe siècle et se poursuit au XVIIe siècle. Renvoyer au Moyen Âge la chasse aux sorcières ou l’intolérance religieuse, c’est s’interdire de constater et de penser les manifestations d’intolérance dans notre histoire récente et surtout dans notre présent, où elles ne manquent pas.

Le président croit même à « la réinvention d’une civilisation » et « la capacité à embrasser le futur, à se projeter » , le « rend très confiant ».Partagez-vous sa confiance ?

X.-L. S. – L’ancien français connaissait un adjectif que Rutebeuf emploie dans un poème dédié à Renart: « bestourné » dont la composition transparaît sans peine dans la morphologie, « tourné en bête ».

Le monde bestourné, c’est celui du carnaval dont la polarisation des valeurs se veut le symétrique du monde commun: il faut y voir la subversion des valeurs, la transformation du monde et l’hybris – la déconstruction.

C’est la vision médiévale de l’univers Orwellien. Voilà la situation dans laquelle nous évoluons aujourd’hui: celui d’un univers inversé où les mots des combats légitimes sont dans la bouche des adversaires les plus farouches. Les pseudo-antiracistes soutiennent l’idée que la race est une valeur mentale qui doit bien exister; les pseudo-néo-féministes défendent la différence et la discrimination. Il n’y a là rien qui soit à même d’inspirer objectivement la «confiance », à part à considérer que ce mot désigne son contraire: c’est-à-dire la méfiance.

Il faut dénoncer la métaphore du retour en arrière et du bestournement qui tourne comme une petite musique dans les médias; et se méfier surtout du caractère purificateur du sacrifice civilisationnel que l’on entend nous proposer au profit d’un ordre mondial renouvelé.

Rappelons-nous que nous sommes entrés dans la Modernité depuis 500 ans, que non, nous n’avons pas reculé mais au contraire tenté de progresser malgré les forces réactionnaires et fascistes qui ont bouleversé l’histoire, que nous sommes les héritiers de l’humanisme médiéval aussi bien que de celui de la Renaissance, que nous sommes ce que nous avons appris et nous apprenons des erreurs de chaque génération; que le nouveau monde n’a plus rien de « nouveau », que nous avons appris à vivre dans un monde globalisé et ouvert bien avant qu’Internet ne reconstruise les murs culturels que l’imprimerie, ce vecteur d’émancipation des peuples, avait déjà fait tomber depuis bien longtemps.

L’assignation identitaire qui se cache modestement derrière la question des religions est le fruit d’un retournement inédit: aujourd’hui, sous prétexte de décoloniser les arts, de décoloniser le droit, de décoloniser les sciences – c’est contre le droit, contre la culture et contre la science que certains s’évertuent à mettre toutes leurs forces.

Sous couvert de « cathophobie » ou « d’islamophobie », on légitime les discours intégristes religieux face à l’Humanisme. Est-ce cela le monde qui se construit ?

Ne nous y trompons pas, en voulant opposer à notre humanisme héritier de la modernité un « nouvel humanisme », on prend le risque de s’opposer à l’humanisme tout simplement et de provoquer à coup sûr le retour en arrière annoncé.

La capacité à embrasser le futur dépend de la confiance que les nouvelles générations peuvent accorder à leurs aînés.

Xavier-Laurent Salvador

Le décolonialisme, et à travers lui les forces de la déconstruction des sciences, ont oublié la dernière recommandation de Gargantua: « [je ne dis pas cela par] jactance vaine [mais] pour te donner affection de plus hault tendre ». Toute herméneutique est une quête du plus haut sens qui permet à la nouvelle génération de dépasser la précédente. C’est le sens de la mission qui a été assignée par le Moyen Âge, puis la Renaissance, à l’Université pour se prémunir du vertige du regard en arrière. Le décolonialisme est une « jactance vaine ».

Que propose-t-on à notre jeunesse à travers la métaphore de la « réinvention » de la Modernité ? S’agit-il de faire croire à nos étudiants que les valeurs héritées de l’Universalisme et la République, ces mêmes valeurs qui ont rendu possible ce discours, doivent se fondre dans un modèle supérieur ? Lequel ? L’Université et les sciences n’ont pas répondu à cette question encore. S’agit-il d’admettre la déconstruction de toute pensée politique qui ne soit pas la déconstruction ? Que serait ce nouveau monde qui débuterait en disqualifiant les efforts accomplis par tant de générations pour le construire ? Un monde bestouné, à coup sûr.

La capacité à embrasser le futur dépend de la confiance que les nouvelles générations peuvent accorder à leurs aînés. Cela se juge par la confiance qu’ils peuvent avoir dans la transmission des savoirs: l’Université est le lieu où se construit la confiance. Elle n’est acquise pour personne, et ne se décrète pas.

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