MEMORABILIA

L’UE, cet astre mort ? La douloureuse gifle suisse aux 27…

Si un pays aussi proche et aussi impliqué au quotidien, économiquement qu’humainement que la Confédération helvétique claque la porte au nez des 27, qu’attendre du reste du monde comme respect ou comme envie de collaborer ?

Sébastien Cochard. ATLANTICO. 28 mai 2021

Atlantico : La confédération Helvétique a décidé de ne pas donner suite aux négociations concernant l’accord cadre avec l’Union européenne. Quelles sont les raisons de ce refus ? Était-il prévisible ?

Sébastien Cochard : Ce sont les principes de la démocratie qui ont empêché la finalisation de l’accord.

Le gouvernement suisse, tenu par les règles de démocratie directe en vigueur dans la Confédération, aurait été tenu de soumettre l’accord avec l’UE à un référendum national -qui aurait été très largement perdu.

Ne disposant pas du soutien de ses citoyens sur le texte de l’accord existant, le gouvernement fédéral helvétique n’a ainsi pas jugé bon de poursuivre des discussions qui étaient de fait bloquées depuis 2018.

Nous sommes ici aux antipodes de la méthode de l’UE et de ses États membres, qui n’hésitent pas, comme nous le savons, à avaliser par exemple des accords de libre-échange commerciaux négociés en catimini avec l’autre bout du monde malgré le fait que les citoyens n’en veulent absolument pas, ce sur quoi s’assoient nos dirigeants. Les futurs chômeurs aboient, la caravane de la libre circulation des biens et des capitaux passe sur leurs corps sans s’en émouvoir. 

Dans le détail, la possibilité d’un accord butait sur quelques chimères néo-libérales européennes auxquelles nous sommes accoutumés en France : sur l’interdiction de fait des aides d’Etat sous le prétexte du « level playing field » (un non-sens politique, économique et géo-politique), sur la liberté d’installation des résidents de l’UE et leur accès immédiat au système de protection sociale suisse (les suisses veulent rester une communauté nationale et ne pas devoir accueillir toute personne désireuse de s’installer chez eux et de profiter du système qu’ils ont bâti au fil des décennies et des siècles), et sur la remise en cause des mécanismes de protection du niveau des salaires en suisse, qui constitue un remède partiel à la liberté de circulation des capitaux qui met structurellement le travail (peu mobile) en situation de faiblesse extrême par rapport au capital (complètement mobile). 

Plus généralement, les citoyens suisses ne voulaient pas de cette monstruosité anti-démocratique que l’UE appelle « l’alignement dynamique », que Bruxelles a également vainement tenté d’imposer à la Grande-Bretagne. Qu’est-ce que l’alignement dynamique ? A chaque fois que l’UE fera évoluer ses lois existantes ou étendra le champ de « l’acquis communautaire » (le corpus juridique de l’UE, qui remplace à jamais toute législation des Etats membres sur les sujets ayant fait l’objet de l’harmonisation communautaire), la Suisse devra immédiatement modifier ses propres lois pour transposer la nouvelle législation européenne.

Nous sommes habitués, en France, à ce que les directives et règlements préparés par la Commission européenne (qui dispose du monopole de l’initiative législative dans l’UE) s’imposent en effet à notre droit interne et cela ne semble pas choquer grand monde : les citoyens suisses voient les choses différemment.

Si un pays comme la Suisse, pourtant très lié à l’Union européenne préfère maintenir des accords bilatéraux multiples plutôt que de signer un accord, cela signifie-t-il que l’Union européenne est incapable d’apparaitre comme un partenaire commercial attractif ?

Il ne s’agit pas d’attractivité commerciale. Il s’agit de la liberté et de l’exercice effectif des choix démocratiques par les citoyens. La suisse est totalement enclavée au sein de l’Union Européenne et réalise la moitié (la moitié seulement pourrait-on d’ailleurs relever) de ses échanges avec l’UE. Malgré cela, les citoyens suisses (relayés par leur gouvernement), préfèrent conserver leur souveraineté législative et le contrôle sur leurs vies. Nous sommes ainsi aux antipodes du référendum de 2005, dont le résultat a été foulé aux pieds par les dirigeants français. Plutôt que de concéder leur liberté, les citoyens suisses sont prêts à prendre quelques risques économiques. Donc, pour répondre à votre question, oui, l’Union européenne est incapable d’apparaître autre chose que comme un répulsif anti-démocratique aux yeux des peuples qui souhaitent continuer à exercer leur souveraineté.

L’Union européenne est-elle un poids mort sur le plan des relations internationales, notamment économiques ? Dispose-t-elle d’un moyen de se réformer ?

L’Union européenne est totalement un poids mort sur le plan des relations internationales. L’UE, dans les affaires internationales, c’est le théâtre de boulevard du « Sofagate ». L’UE est pathétiquement faible avec des adversaires civilisationnels évidents comme par exemple M. Erdogan, tête de proue de la pénétration « fréro-chiite » dans l’espace européen, comme le décrit M. Gilles Kepel dans ses ouvrages récents, et à l’inverse l’UE est hystériquement agressive avec ses bêtes noires mal choisies comme la Russie, pays européen qui devrait au contraire être l’allié structurel de l’Europe de l’Ouest. Quant à réforme, le général De Gaulle avait déjà pratiqué la politique de la chaise vide en 1965, exaspéré et déjà impuissant face à l’impossibilité de réformer le caractère supranational de la Commission européenne. Quasiment 60 ans après, la possibilité d’une réforme est démesurément plus élusive à 27 et dans le contexte de l’affaiblissement et de l’effacement de la France face à l’Allemagne. Pour reprendre l’alternative lumineuse que présente le titre de l’ouvrage de référence de M. Bruno Alomar : « La réforme ou l’insignifiance : dix ans pour sauver l’Union européenne », l’UE va droit à l’insignifiance et rien ne la sauvera.

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