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Jacques Julliard: «La bombe islamiste contre le compromis laïque»

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LE FIGARO. 6 juin 2021

CHRONIQUE – Nous croyions en avoir fini, en France, avec la question de la religion dans ses rapports avec la politique, mais voilà que celle-ci ressurgit avec la poussée de l’islam. L’historien et essayiste, que nos lecteurs retrouvent chaque premier lundi du mois, souligne combien le regain d’intérêt intellectuel pour les origines et le devenir du christianisme est significatif.

Jacques Julliard. Fabien Clairefond

Jacques Julliard est éditorialiste de l’hebdomadaire Marianne.


La religion dans ses rapports avec la politique: voilà une question qu’en Occident, et en France particulièrement, on avait, après de vifs affrontements, crue dépassée et qui ressurgit aujourd’hui avec l’implantation progressive de l’islam en terre jadis chrétienne. À cette question, redevenue fondamentale et même obsessionnelle, les intellectuels qui se réclament du marxisme, ou encore de la «French Theory», comme disent les Américains, les partis et notamment les partis de gauche, mais aussi les Églises, et spécialement l’Église catholique, répondent par un silence à proprement parler sidérant.

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De la nécessité d’une religion civile

Non que la question soit nouvelle. La majorité des philosophes du XVIIIe siècle croient à la nécessité d’une religion populaire, soit d’une façon purement utilitariste ou même cynique à la manière de Voltaire («Je veux que mon procureur, mon tailleur, mes valets croient en Dieu; et je m’imagine que j’en serai moins volé!»), soit de façon morale et existentielle, à la manière de Rousseau («Conscience, conscience, instinct divin, immortelle et céleste voix; (…) juge infaillible du bien et du mal, qui rends l’homme semblable à Dieu», s’écrie dans une prosopopée célèbre le vicaire savoyard). Le même Rousseau a ajouté au livre IV du Contrat social un huitième chapitre, «De la religion civile», qui n’existait pas dans la conception et la rédaction première du livre. Rousseau y soutient la nécessité d’une religion civile et cérémonielle, assez proche de ce que les hommes de 93 imagineront après avoir éliminé le catholicisme. Il reproche du reste à Jésus, en établissant la séparation du religieux et du politique (nous dirions du spirituel et du temporel), d’avoir introduit dans la société des divisions intestines incessantes, tandis que «Mahomet eut des vues très saines» en unissant les deux. Diable! Mais quand il s’agit de donner un contenu à sa religion, il se prononce pour le christianisme de l’Évangile: «Par cette religion sainte, sublime, véritable, les hommes enfants du même Dieu se reconnaissent tous pour frères.»

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Allez comprendre! Le véritable inventeur du «en même temps», ce n’est pas, comme on le croit, Emmanuel Macron, mais Jean-Jacques Rousseau en personne… À des degrés divers, la plupart des grands esprits du XIXe siècle français ont pensé comme Rousseau, de Benjamin Constant à Renan et à Tocqueville. On connaît chez l’auteur de La Démocratie en Amérique le rôle fondamental de la religion pour établir l’unité de la société. On notera en revanche la position, pleine de profondeur et de finesse de Benjamin Constant, qui toute sa vie a réfléchi au problème. Après avoir précisé qu’il n’aurait «pas mauvaise opinion d’un homme éclairé, si on me le présentait comme étranger au sentiment religieux; mais un peuple incapable de ce sentiment me paraîtrait privé d’une faculté précieuse et déshérité par la nature» (1), il considère que ce serait faire injure à la religion que de la cantonner dans le rôle utilitariste de garde-fou contre les errements du peuple. Mettre la religion «dans la dépendance de cette utilité», «il n’y a rien de plus propre à détruire toute religion».

On ne saurait mieux dire. Il n’est pas jusqu’à la France agnostique et anticléricale, celle de la loi de séparation de 1905, qui ne rentre dans cette épure. Car l’immense majorité des progressistes, des radicaux et des socialistes du XXe siècle commençant, étaient des agnostiques spiritualistes qui, tout en supprimant la référence à la transcendance, conservaient précieusement l’humanisme universaliste, commun au christianisme, à la philosophie des Lumières, voire au socialisme lui-même.

La bombe islamiste contre le compromis laïque

Le compromis implicite, synonyme de paix spirituelle entre les Français, et de paix religieuse entre l’Église et l’État, entre la foi et la laïcité, a duré tout au long du XXe siècle, même si l’affaiblissement concomitant du christianisme, de l’humanisme et du socialisme, le rendait chaque jour un peu plus fragile, un peu moins propre à fonder en esprit et en vérité le pacte social lui-même. Dans le dernier quart du XXe siècle, c’est la religion du progrès et de la consommation qui semblait prendre une place laissée vide et tenir lieu, à défaut de lien social véritable, d’intérêt commun aux diverses catégories de citoyens. Une religion de l’individu, fondée sur les droits de l’homme à la jouissance privée, se mettait en place à bas bruit, de peur de réveiller les esprits lucides de la période.

Au premier chef d’entre eux, André Malraux, qui déclare le 3 juin 1956: «La nature d’une civilisation, c’est ce qui s’agrège autour d’une religion. Notre civilisation est incapable de construire un temple ou un tombeau. Elle sera contrainte de trouver sa valeur fondamentale, ou elle se décomposera. C’est le grand phénomène de notre époque que la violence de la poussée islamique.»(2)

Texte prophétique. Fulguration géniale. C’est le compromis bancal, fondé sur le rétablissement de la société civile au profit de l’État, et sur la dégradation de l’humanisme en individualisme qui, symboliquement, a volé en éclats en même temps que les tours jumelles du World Trade Center de New York le 11 septembre 2001, c’est-à-dire à l’orée du XXIe siècle. Car enfin, c’est bien aux valeurs purement mercantiles et consuméristes de l’agnosticisme individualiste que l’islamisme déclarait la guerre, djihad qui n’est pas, contrairement à ce que l’on croit en Occident, fondé exclusivement sur le terrorisme, mais sur la confrontation des valeurs. La violence qui nous est faite chaque jour par l’islamisme n’est pas une violence de voyous, c’est une violence sacrée, ou plutôt qui se veut telle et qui a pour but de faire ressentir le caractère purement dérisoire de notre civilisation technicienne.

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Défaite de l’humanisme?

Si, en ce vingtième anniversaire de l’effondrement des tours jumelles, on fait le bilan des réactions des Occidentaux face à l’agression, on ne peut qu’être consterné par la médiocrité de la réplique. Non seulement les Européens ont persévéré dans la dénégation de toute identité (les fameuses racines chrétiennes qu’ils sont les seuls à ne pas reconnaître comme leurs) mais ils se sont ingéniés à donner de leur civilisation l’idée la plus misérable qui se puisse imaginer. En France, on s’est obstiné à y détruire tout ce qui pouvait ressembler à un projet intellectuel et spirituel, propre à unir les Français et inciter les nouveaux arrivants à s’y intégrer. L’Éducation nationale est redevenue une simple Instruction publique, et dans ce domaine n’a cessé de régresser jusqu’à évoluer tendanciellement vers le tiers-monde: un niveau en mathématiques devenu, tous pays confondus, l’un des plus bas du monde; un recul de la recherche scientifique dont la crise du Covid vient de donner une illustration navrante; un illettrisme qui progresse et une langue française en cours de décomposition: c’est le moment où nos élites, avec un sens rare de l’opportunité, préconisent l’élargissement de la langue arabe ainsi que des langues régionales dans notre système éducatif. Pour couronner le tout, un président de la République étranger au génie culturel national, rétif à l’universalisme, qu’il soit chrétien, humaniste ou socialiste, et acquis implicitement au communautarisme.

Le christianisme, religion de la séparation

D’où la question que pose Dominique Reynié dans une remarquable contribution à l’ouvrage collectif qu’il a dirigé, Le XXIe siècle du christianisme (Les Éditions du Cerf). Soulignant à son tour que «les principes qui fondent la société démocratique entrent en résonance avec les valeurs chrétiennes», il se demande «ce que pourrait signifier la sortie simultanée du politique et du religieux» (p. 43). Autrement dit, de la démocratie et du christianisme.

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Certes la religion n’est pas en recul, bien au contraire. La sécularisation grandissante de l’Europe, et notamment de la France, ne doit pas induire en erreur: dans le monde, islam et christianisme continuent de progresser, le premier plus rapidement que le second. Selon les données du Pew Research Center, les chrétiens constituent le groupe le plus nombreux avec 2,3 milliards de fidèles, suivis des musulmans, 1,8 milliard, des hindous, 1,1 milliard, et des bouddhistes, 500 millions. Les personnes sans affiliation religieuse ne constituent que 16% de la population mondiale, mais que signifient ces chiffres globaux par rapport à la foi individuelle, en particulier dans les pays, nombreux, où il n’est pas possible de déclarer son athéisme?

La guerre faite au christianisme en Asie et en Afrique est une guerre à l’autonomie du religieux, c’est-à-dire au principe de séparation entre le temporel et le spirituelJacques Julliard

Ce qui est certain, c’est que si l’on fait un sort particulier aux Ouïgours de Chine et aux Rohingyas de Birmanie, la religion la plus persécutée à travers le monde est le christianisme, notamment dans la quasi-totalité des pays musulmans. On aboutit, par exemple, dans le pourtour du monde méditerranéen, à une véritable inversion du paysage religieux. Alors que dans le passé, sa façade septentrionale était presque complètement mono-chrétienne, tandis que sa façade méridionale et orientale était pluraliste (musulmans, chrétiens, juifs), c’est aujourd’hui le contraire qui est en train d’advenir, par élimination systématique des chrétiens et des juifs dans les pays à dominante musulmane. Le cas des chrétiens d’Orient est particulièrement dramatique et révoltant, dans l’indifférence totale des Européens.

Or, comme le souligne Dominique Reynié, la guerre faite au christianisme en Asie et en Afrique est une guerre à l’autonomie du religieux, c’est-à-dire au principe de séparation entre le temporel et le spirituel: ce que Jésus lui-même a théorisé le premier et que nous appelons en France laïcité. Or la séparation du temporel et du spirituel est rigoureusement contraire à l’islam. D’où sa difficulté à concevoir et admettre la démocratie, et l’énorme problème que constitue pour cette dernière la marche en avant de l’islam. Certes, historiquement, le catholicisme, sous les espèces de la papauté, a tout fait, elle aussi, pour réunir «les deux glaives» sous l’autorité du spirituel. Mais c’était en contradiction formelle avec la pensée de son fondateur («Mon royaume n’est pas de ce monde»). C’est pourquoi elle a pu, non sans mal, se rallier à la séparation des pouvoirs, c’est-à-dire à la démocratie et à la laïcité.

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C’est ce principe de séparation qui est aujourd’hui menacé par l’islam sous différentes formes de «désécularisation», mais aussi par la crise générale de l’universalisme, par l’imposition de la catégorie du vivant (écologie, animalisme) sur la primauté historique du spirituel, voire par la tentation de l’eugénisme contenue dans le «posthumanisme». À des signes comme ceux-là, dont il faudrait détailler les avatars, on mesure combien la démocratie, telle que nous la concevions depuis Athènes, est liée aux diverses formes de l’humanisme, et capable de périr avec elles.

Le génie du christianisme

Autrement dit, alors que, vu de l’Occident, le monde paraît entré dans un processus irréversible de sécularisation, finalement conforme au génie du christianisme, à certains égards, qui fait de lui l’agent de sa propre extinction («la religion de la sortie de la religion», comme dit Marcel Gauchet), on peut se demander si ce n’est pas un chemin inverse qui est amorcé, celui d’une «désécularisation». C’est la question que posent deux auteurs d’inspiration très différente, Dominique Reynié, déjà cité, et Alain de Benoist dans un vigoureux essai de théologie politique, La Puissance et la Foi (Pierre-Guillaume de Roux). Si l’on ajoute qu’en marge de ses positions politiques exprimées dans la revue d’extrême droite Éléments, le même Alain de Benoist vient de publier L’Homme qui n’avait pas de père (Krisis), immense dossier sur Jésus dont l’érudition n’a d’égale que la rigueur, on ne peut qu’être impressionné par le surcroît d’intérêt intellectuel qui se manifeste aujourd’hui autour de la question des origines et du devenir du christianisme. Auquel il faut ajouter le grand dossier, Après Jésus. L’invention du christianisme, sous la direction de Roselyne Dupont-Roc et Antoine Guggenheim (Albin Michel) venant après l’Encyclopédie Jésus publiée aux mêmes éditions. Et encore, dans un ordre différent, l’essai très enlevé de Jean-Marie Rouart: Ce pays des hommes sans Dieu (Bouquins Essai) où l’académicien revient sur l’échec à long terme de Vatican II («Une Église sous influence protestante») et plaide pour un sursaut chrétien à partir de la tradition.

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La conclusion que l’on peut tirer de ces études et des interrogations qu’elles suscitent est que le processus de sécularisation, c’est-à-dire de séparation du spirituel et du temporel, accompagné d’une «érosion systématique des pratiques, des croyances et des valeurs religieuses»(Norris et Inglehart) est loin d’être achevé. D’un point de vue cyniquement laïciste, on serait tenté de dire que la sécularisation du monde, étant donné l’inanité de la pensée postmoderne, a plus que jamais besoin du christianisme pour s’imposer… On peut même aller plus loin et soutenir que sans le secours permanent du principe chrétien d’égale dignité des hommes créés à l’image de Dieu, la philosophie des droits de l’homme est assise sur le vide, et se trouve fragilisée par la pensée infrahumaniste – de type éologie – ou suprahumaniste – de type intelligence artificielle -. La modernité est ainsi renvoyée à ces «idées chrétiennes devenues folles» selon le mot de G. K. Chesterton. À quoi l’on pourrait ajouter «à la recherche d’un asile», c’est-à-dire d’un lieu propre à les protéger et à les guérir.

Mais qu’est-ce qui rend folles les idées chrétiennes, sinon la politique? Dans le sillage de la théologie politique de Carl Schmitt, Alain de Benoist considère l’allégorie du péché originel comme le fondement de toute espèce de théorie politique réaliste, qui tient compte de cette fatale aliénation. Ainsi pensent Joseph de Maistre et Donoso Cortes, et Hegel lui-même, qui voit dans la chute consécutive au péché originel, l’étape décisive de l’hominisation de l’être humain comme sujet pensant, mais aussi comme sujet moral, accessible à la connaissance du Bien et du Mal. Du reste, souligne encore Alain de Benoist, pour le saint Augustin de la Cité de Dieu, la politique n’est autre chose que la condition de l’homme après le péché.

Et Rousseau lui-même, à sa façon. Certes, il n’y a pas de péché originel chez l’auteur des deux Discours, mais il existe bel et bien une chute, consécutive à la socialisation de l’homme, qui fait d’un être bon par nature un être méchant en société.

Ce réalisme politique est nécessairement de droite. Il conduit tout droit à la tentation du cynisme et de l’autorité. Et si le seul réalisme compatible avec la démocratie était celui d’un homme de gauche qui croirait au péché originel?

1) Admirable chapitre 17, «De la liberté religieuse» des Principes de politique («De la liberté chez les modernes», Pluriel, 1950, p. 390-407).

2) Transcription d’Élisabeth de Miribel. Institut Charles de Gaulle.La rédaction vous conseille

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