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Chine contre Australie: les raisons de l’escalade

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DÉCRYPTAGE – Canberra, qui veut limiter l’influence de Pékin, son premier client, est l’avant-poste d’un bras de fer planétaire.

Par Armelle Bohineust LE FIGARO. 7 juin 2021

Graham Fletcher, l’ambassadeur australien en Chine, lors de son arrivée au tribunal de Pékin avant le procès pour espionnage de l’universitaire australien Yang Jun. NICOLAS ASFOURI/AFP

La Chine devrait «envoyer des missiles sur l’Australie si celle-ci intervient dans un conflit sino-taiwanais» et pourrait facilement «cibler des objectifs militaires». Hu Xijin, rédacteur en chef du Global Times, organe de presse anglophone du parti communiste chinois, est réputé pour son ton souvent belliqueux. Mais, sa dernière tirade, plus guerrière que jamais, en dit long sur la dégradation des relations entre Pékin et Canberra. Un général australien, le major général Adam Findlay, a récemment expliqué à ses troupes qu’un conflit avec la Chine était «très probable».

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Depuis un an, les coups fusent entre ces deux partenaires commerciaux, distants de plus de 4000 km. Fin mai, l’ambassadeur d’Australie en Chine s’est vu interdire l’accès au tribunal où se tenait le procès de l’écrivain australien Yang Jun (dont le nom de plume est Yang Hengjun), accusé d’espionnage par Pékin. Une attitude qualifiée «d’arbitraire et opaque» par la ministre australienne des Affaires étrangères, Marise Payne.

Devant les ports chinois, c’est le blocage. Des navires en provenance d’Australie, brusquement interdits d’accès, sont régulièrement contraints de faire des ronds dans l’eau sans être certains d’obtenir un jour le droit d’accoster. L’an dernier, des dizaines de porte-conteneurs n’ont pu décharger le charbon importé d’Australie. En mai, des tonnes de raisin sont restées bloquées devant le port de Shenzhen. Simultanément, Pékin fait pleuvoir des taxes dissuasives sur de nombreux produits importés d’Australie. Les droits de douane de l’orge ont bondi l’an dernier de 80 %, ceux des vins ont été multipliés par deux ou trois.

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Avec un territoire presque aussi grand que la Chine mais seulement 26 millions d’habitants, Canberra ne craint pas de s’opposer à Pékin. Le gouvernement a mis son veto à une dizaine de projets d’investissements chinois dans les secteurs miniers et industriels. En avril, il a révoqué l’accord de l’État de Victoria d’adhésion à l’initiative chinoise des «nouvelles routes de la soie». Une décision taxée de «déraisonnable et provocante» par l’ambassade de Chine en Australie, laquelle n’hésite pas à diffuser des messages déplaisants. Fin 2020, elle a publié dans la presse de Sydney une longue liste de griefs. Elle y critiquait les condamnations par Canberra de la politique chinoise à Hongkong et l’égard des Ouïgours au Xinjiang, ou encore des projets de recherche qu’elle qualifiait d’«antichinois».

Financement des partis et photo truquée

L’escalade des tensions remonte à avril 2020. Le premier ministre, Scott Morrison, avait alors réclamé une enquête sur les origines de la pandémie de Covid-19, qui a démarré à Wuhan en Chine. Cela a exaspéré un peu plus les autorités chinoises, déjà très remontées contre Canberra, qui avait exclu, en 2018, le géant chinois Huawei des appels d’offres de son réseau 5G, pour raisons de «sécurité nationale». Un an auparavant, l’Australie avait aussi pris des mesures pour contrer l’influence chinoise grandissante en interdisant le financement des partis politiques par des dons étrangers, lesquels provenaient à hauteur de 80 % de… Chine. Dans la foulée, le Parlement a adopté des lois contre les ingérences étrangères tandis que des élus ont été accusés de corruption au profit de la Chine.

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Pékin ne recule pas devant les coups bas. En novembre, Zhao Lijian, l’un des principaux porte-parole de la diplomatie chinoise, a créé la polémique en postant sur Twitter la photo d’un homme habillé en soldat australien et pointant un couteau ensanglanté sur un enfant afghan. Le premier ministre, Scott Morrison, a réclamé des excuses face à cette photo «truquée». En vain.

La partie de ping-pong est d’autant plus brutale que la Chine profite de son avantage économique. C’est facile. Destinataire, avant la crise, de 36 % de ses exportations, l’empire du Milieu est le plus gros client de l’Australie. À l’inverse, Canberra représente moins de 2 % des exportations chinoises. Les cibles sont variées. Au-delà des taxes et embargos, Pékin cherche à dissuader touristes et étudiants chinois, une manne essentielle pour le pays et ses universités, de se rendre dans l’île-continent.

L’économie australienne, qui avait déjà effacé au premier trimestre les pertes dues au Covid, résiste. Parmi les 38 pays de l’OCDE, «c’est celui qui surmonte le mieux la crise du Covid», notent les experts de Capital Economics, qui prévoient une hausse du PIB australien de 5 % cette année. Une grande part des exportations annulées ont pu être écoulées sur d’autres marchés, l’Inde pour le charbon ou l’Arabie saoudite pour l’orge.

Dépendance au fer australien

Et les exportations vers la Chine ont été soutenues par les prix élevés du minerai de fer, l’un des rares produits sur lequel Pékin, qui ne peut s’en passer, n’a pas mis d’embargo. En avril, les échanges avec l’Australie ont même augmenté, a signalé l’agence des douanes chinoise.

Les relations entre les deux voisins sont ambiguës depuis longtemps. L’Australie s’est engagée dans le Quad, une structure de dialogue avec les États-Unis, l’Inde et le Japon, créée en 2007 pour affaiblir la montée en puissance économique et militaire de la Chine. En même temps, elle a multiplié les rapprochements avec Pékin. Les deux pays ont accouché en 2015 de l’accord de libre-échange bilatéral ChAfta et l’an dernier, ils sont même devenus partenaires au sein du vaste traité RCEP. «L’Australie a courbé l’échine en adhérant à ce nouvel accord de libre-échange asiatique qui, sans les États-Unis ni l’Inde, promet d’être dominé par la Chine», analyse l’économiste et historien Philippe Chalmin, professeur à Dauphine.

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