MEMORABILIA

Ce que la gifle à Macron dit de la France fragile

PUBLIÉ LE :9 JUIN 2021PUBLIÉ DANS le blog d’Ivan Rioufol.

Ceci n’est pas une gifle : l’Elysée fait tout pour minimiser l’humiliation publique reçue par Emmanuel Macron, mardi, à Tain (Drôme). La « tentative de gifle » d’un habitant de la région n’a d’ailleurs pas empêché le chef de l’Etat de poursuivre son itinéraire, afin de prendre « le pouls » du pays. « Ce n’est pas Monsieur Tout le Monde », a surenchéri ce mercredi (Europe 1) Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement, en dessinant le profil de l’agresseur : un « anarchiste » présenté comme « proche des courants d’extrême droite ». C’est lui qui aurait crié, tandis qu’il frappait de la main le président venu à la rencontre du public, isolé par des barrières : « Montjoie, Saint Denis ! A bas la macronie ! ».

A dire vrai, le portrait de Damien T., 28 ans, semble se rapprocher de la classe moyenne, ce noyau dur de la France périphérique qui avait, en novembre 2018, revêtu le gilet jaune de la Sécurité routière afin d’alerter Paris sur le mal-être des Oubliés. Cette agression, dénoncée unanimement par la classe politique, s’inscrit dans la continuité du divorce entre les élites et le peuple d’en bas. La gifle reçue par Macron est symbolique de la crise d’autorité qui gangrène le pays depuis des lustres. Cet acte isolé et probablement improvisé est aussi le symptôme du Grand Effondrement d’un Système qui créé de plus en plus de frustrations et de ressentiments auprès des exclus de la démocratie.

Cette gifle, exposée à la vue du monde entier, dépasse l’incident que cherche à minimiser le pouvoir. L’acte révèle l’état de la France, dans son insécurité permanente et dans la vacuité du discours politique. Ce que vient de subir le chef de l’Etat, clé de voute de la République, est ce qu’endurent plus dramatiquement ses représentants depuis trop longtemps, et singulièrement les forces de l’ordre. Dans Le Monde daté de ce mercredi, Catherine Champrenault, procureure générale de Paris, déplore : « Depuis des décennies, les pouvoirs publics n’ont pas pris la mesure de la violence de la société ». Gérald Darmanin s’affole, dans un télégramme adressé le 4 juin aux préfets, de l’explosion d’une violence que le ministre de l’Intérieur met trop commodément sur le compte de la crise sanitaire et de ses confinements. En réalité, le pouvoir paie là ses aveuglements sur la fracturation de la nation. Lui revient aussi, comme un boomerang, la désacralisation de la fonction présidentielle. La gifle de Tain est la réponse, grossière et frustre, à une infantilisation de la politique qui se sait plus produire de sens hormis dans une théâtralisation artificielle. Cette dérive a atteint des sommets, le 23 mai, avec l’affligeante « déconnade » des jeunes influenceurs McFly et Carlito, en compagnie de Macron, au cœur du palais de la République. La gifle mérite les indignations. Mais elle est aussi un avertissement sur des colères qu’il faut entendre : oui, la France est fragile.

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