MEMORABILIA

«L’Union européenne doit renouer avec ses origines et assumer sa diversité politique»

Scroll down to content

FIGAROVOX/TRIBUNE – Le 9 mai 2021 a été lancée la Conférence sur l’avenir de l’Europe, grand exercice de consultation des citoyens européens. Pour Rodrigo Ballester, l’Union européenne n’aura d’avenir que si elle renoue avec ses principes fondateurs et renonce à ses projets fédéralistes.

Par Rodrigo Ballester LE FIGARO. 10 juin 2021

«L'Europe pré-Maastricht a disparu des radars historiques alors qu'elle fut l'âge d'or de la construction européenne»
«L’Europe pré-Maastricht a disparu des radars historiques alors qu’elle fut l’âge d’or de la construction européenne» Yves Herman / REUTERS

Rodrigo Ballester est directeur du Centre d’Études Européennes du Mathias Corvinus Collegium à Budapest, ancien fonctionnaire européen et membre de cabinet à la Commission Européenne.

La semaine du FigaroVoxNewsletter

Le samedi

Retrouvez les chroniques, les analyses et les tribunes qui animent le monde des idées et l’actualité. Garanti sans langue de bois.S’INSCRIRE


Pragmatique ou messianique ? L’Europe au carrefour de ses propres contradictions.

9 mai 2021, journée de l’Europe, le Président Macron lance en grande pompe virtuelle la Conférence sur l’avenir de l’Union, l’énième grand-messe européenne censée la réconcilier une fois pour toutes avec ses citoyens et qui accouchera des solutions ambitieuses que ces derniers appellent de leurs vœux sans vraiment le demander. Cette fois-ci, les conférences de diplomates et de fonctionnaires seront précédées d’une vaste consultation citoyenne. Des quatre coins de l’Europe, les Européens enverront leurs doléances à Bruxelles via internet et Bruxelles, magnanime, en fera des propositions de réformes. Qui dit mieux?

Seulement, cette fois-ci, la majorité des capitales sont les premières à penser que cette conférence est inutile, voire totalement contreproductive. Dans une Europe exsangue après dix années de crise et qui fait face à un marasme économique, cette initiative est inopportune. En premier lieu, soyons sincères, car elle n’intéresse presque personne et passera largement inaperçue pour l’écrasante majorité des Européens. Deuxièmement, parce que ce manque d’intérêt général est inversement proportionnel à l’appétit de la bulle bruxelloise à vouloir réinventer la roue de l’Europe dès que l’occasion se présente.

L’Europe actuelle se voit davantage comme une autorité morale et messianique que comme une entité politique et technique.Rodrigo Ballester

Pour en arriver où? Alors que les Européens sont surtout préoccupés par leur emploi, leur pouvoir d’achat et leur sécurité, la bulle européenne alimentée par une société civile toute aussi hors-sol risque d’accoucher de propositions présumées légitimes alors qu’elles ne seront que le fruit de l’entre-soi habituel. Il y a fort à parier que la réponse aux défis géostratégiques et à la crise économique soit une fuite en avant fédéraliste, le réflexe de Pavlov habituel qui réclame «plus d’Europe» quel que soit le problème abordé.

Et pourtant, nul besoin de consultations citoyennes, réformes ni grands-messes pour trouver des réponses concrètes au malaise européen. Il suffirait que l’Europe revienne à ses origines et oublie ses arrière-pensées fédéralistes qui depuis Maastricht (1993) l’ont éloignée des peuples et s’est construite sur un triple déni: celui de ses propres origines, de certains de ses principes cardinaux et de sa diversité politique.

Déni de ses origines

L’Europe actuelle se voit davantage comme une autorité morale et messianique que comme une entité politique et technique. Quel changement ! Car au commencement fut… le plus prudent des pragmatismes. La déclaration Schuman du 9 mai 1951 est un monument au sens commun et au réalisme politique: politique des petits pas, prise en compte des intérêts nationaux, confiance mutuelle afin de jeter les bases d’une construction politique basée sur la diversité politique et culturelle de ses membres. Soixante-dix ans plus tard, nous sommes bien éloignés de cette approche et l’Europe pré-Maastricht a disparu des radars historiques alors qu’elle fut l’âge d’or de la construction européenne. Avant de réinventer une Europe forcément fédérale, autant regarder dans le rétroviseur et s’inspirer des recettes qui firent de la Communauté européenne un succès historique.

Déni de principes

Dans son élan messianique, l’Union néglige certaines de ses pierres angulaires. La subsidiarité notamment qui lui impose de prendre les décisions au niveau le plus proche possible du citoyen et d’intervenir si, et seulement si, elle est mieux placée que les États pour le faire. Idem pour le principe d’attributions des compétences selon lequel «l’Union n’agit que dans les limites des compétences que les États membres lui ont attribuées dans les traités […]». Une règle cruciale qui n’est pas toujours respectée, notamment par La Cour de Justice européenne. Sa jurisprudence est truffée d’arrêts dans lesquels le «point de rattachement» avec le droit européen a été allègrement interprété pour faire incliner la balance du côté des compétences de l’Union…sans que personne ne les lui ait attribuées et parfois au mépris même de la lettre du Traité. Mais le meilleur exemple de cette voracité reste le célèbre Article 7, un véritable hold-up car il s’applique à toutes les compétences nationales ! Ce n’est pas le moindre des paradoxes pour un article censé protéger l’État de droit.

Déni de diversité politique

La ferveur quasi religieuse avec laquelle l’Union promeut ses «valeurs communes» à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières s’accompagne d’un manque criant de diversité politique. Paradoxalement, plus l’Europe s’est élargie, plus son socle idéologique s’est réduit jusqu’à tomber dans la caricature de visions simplistes et binaires. Remettre en cause la direction qu’elle emprunte serait s’attaquer à l’idée même d’une coopération entre pays européens. L’UE serait à prendre ou à laisser. Fédéraliste, libérale et multiculturelle ou elle ne sera pas. De là à affirmer que toute opinion divergente est contraire à ces valeurs il n’y a qu’un pas à franchir. D’où la crainte fondée qu’elles deviennent un corset idéologique pour rétrécir le cercle des opinions légitimes et noyer le débat. Plus certaines élites mettent en avant la diversité et l’inclusion, moins elles la mettent en œuvre au niveau politique et intellectuel.

L’Union européenne compromet son propre avenir en s’éloignant de ses deux principales sources de légitimité (les États et les citoyens) et en se rêvant autonomeRodrigo Ballester

En fin de compte, l’Europe actuelle est plus dogmatique et providentielle que jamais. Elle renie ses origines, néglige certains de ses principes fondamentaux et se braque sur des « valeurs communes » qui minent sa diversité politique et culturelle et étouffent le débat interne. Ainsi, elle compromet son propre avenir en s’éloignant de ses deux principales sources de légitimité (les États et les citoyens) et en se rêvant autonome sans même envisager que sa force dépend de celle de ces États membres.

Comme la grenouille de la fable, l’UE, gonflée d’orgueil, risque d’éclater à force de vouloir singer ce qu’elle ne sera jamais: les Etats-Unis. Seule une Europe reposant sur une forte cohésion interne, pragmatique, assumant pleinement sa diversité politique et l’importance des États est à même de relever son principal défi existentiel: celui de sa souveraineté.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :