MEMORABILIA

Gérard Araud – Joe Biden au chevet d’une Europe marginalisée

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CHRONIQUE. Lors du G7 en Cornouailles, le président américain va rassurer ses vieux amis européens. Qu’ils ne se méprennent pas, l’Amérique a bien la tête ailleurs.

Le president americain Joe Biden et son homologue francais Emmanuel Macron au debut du G7 a Carbis Bay, en Cornouailles, le 11 juin 2021.
Le président américain Joe Biden et son homologue français Emmanuel Macron au début du G7 à Carbis Bay, en Cornouailles, le 11 juin 2021.© LUDOVIC MARIN / AFP

Par Gérard Araud. Publié le 12/06/2021. LE POINT

Déjà, Obama manifestait la plus parfaite indifférence envers l’Europe et proclamait que l’avenir du monde se jouait entre New Delhi et Los Angeles. Trump a ajouté à cette froideur la brutalité de son tempérament et l’ignorance de l’histoire et des valeurs qui rapprochent les deux rives de l’Atlantique.

Délaissés, les Européens sont sous le choc. Pour des raisons affectives, d’abord, que ce soit en Allemagne, où on n’oublie pas le rôle des États-Unis dans l’édification d’une République fédérale prospère et démocratique après les horreurs du nazisme et face à la menace communiste, ou en Europe de l’Est, où on impute à la fermeté américaine la fin de l’occupation soviétique. Pour des raisons concrètes, aussi, dans la mesure où la plupart des pays européens s’accommodent fort bien d’une tutelle américaine qui les a mis, depuis 1945, à l’abri des accidents de l’histoire. Qu’Obama regarde ailleurs et que Trump laisse entendre que l’Europe doive s’occuper de ses propres affaires sonnent comme la fin d’un rêve, la fin de soixante-quinze ans de paix et de prospérité. Les Européens sont soudain confrontés à la perspective d’une histoire qui n’est plus le drame bourgeois à l’ombre de la bannière étoilée auquel ils se sont habitués entre Bruxelles et Washington mais une tragédie avec le retour de la confrontation entre les grandes puissances.

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Emmanuel Macron en déduit fort logiquement que l’Europe doit accéder à l’autonomie stratégique pour assurer par elle-même sa sécurité et défendre ses intérêts, mais les Européens reculent devant le coût et les risques de l’aventure et ne désespèrent pas que l’Américain volage revienne au foyer. Là est l’enjeu principal de la visite de Joe Biden en Europe. En elle-même, elle s’inscrit dans le programme de tout nouveau président américain, mais elle aura cette fois-ci un aspect pédagogique. Quelle sera la politique du nouveau président après le traumatisme infligé par Trump ? se demandent, avec inquiétude, les Européens. Ils espèrent qu’il les rassurera en leur disant que l’Amérique est toujours aussi proche de l’Europe et toujours aussi prête à la seconder face à toutes les menaces. Attendons-nous à des effusions sentimentales devant lesquelles ne reculent jamais les Américains, Joe Biden encore plus que ses compatriotes ; attendons-nous à ce qu’il sourît à chacun et rappelle inlassablement les valeurs et l’histoire qui nous sont communes. Mais ira-t-il au-delà, comme le voudraient nos alliés ? Certes, il réaffirmera l’engagement des États-Unis à respecter leurs engagements dans le cadre de l’Otan, ce qui est d’importance pour les Européens de l’Est, mais il ne promettra rien de plus alors que l’environnement de notre continent est en flammes, que ce soit en Ukraine, en Syrie, en Libye ou dans le Sahel. La diplomatie américaine est de retour, mais pas les GI ; les États-Unis ne veulent plus être le gendarme du monde. Ils défendront leurs intérêts essentiels, à nous d’en faire autant pour les nôtres quand ils ne correspondent pas aux leurs.

Un pivot devenu évidence

Par ailleurs, c’est de Chine qu’il parlera avant tout, et non d’une Russie dans laquelle les États-Unis voient une puissance problématique mais déclinante alors qu’elle inquiète tant nos partenaires d’Europe orientale. En effet, c’est la rivalité avec la Chine qui va structurer la politique étrangère américaine dans les décennies qui viennent. La première conséquence de ce face-à-face est de marginaliser l’Europe dans un « grand jeu’ » dont le centre est d’autant plus l’Asie que c’est là également que sont les réserves de croissance par rapport à un Vieux Continent en manque de dynamisme. À Washington, le « pivot » de l’Amérique vers l’Asie est une évidence. L’Europe y apparaît comme un continent vieilli qui rate la transition technologique en cours. Autre conséquence, l’attente des États-Unis que les Européens les soutiennent dans leur entreprise d’endiguement de leur nouvel adversaire. Or, si, par nos valeurs et nos intérêts, nous sommes évidemment beaucoup plus proches de notre allié que de la Chine, il n’y a aucune raison que cette proximité se traduise par un alignement. L’équilibre à trouver sera d’autant plus délicat que, comme d’habitude, les Européens sont divisés et que l’Otan va faire du zèle pour trouver en Asie une nouvelle raison d’être. Voilà les germes de tensions et de déceptions futures entre les deux rives de l’Atlantique.

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La visite de Joe Biden s’inscrira donc dans les pas de celles de Donald Trump et d’Obama. Avec des ménagements que ne connaissait pas son prédécesseur, elle consistera à faire comprendre aux Européens comme à une vieille maîtresse que les temps ont changé, qu’on a d’autres intérêts plus pressants, qu’on passe de la passion à l’amitié, qu’on ne les abandonne pas mais qu’ils doivent enfin prendre en main leurs propres affaires. Je parierais que nos partenaires s’en tiendront aux ménagements et ne retiendront que les embrassades. Emmanuel Macron a encore beaucoup à faire pour les réveiller.

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