MEMORABILIA

Kamel Daoud – Pourquoi « ils » gagnent en Algérie (et ailleurs)

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Les raisons du triomphe des islamistes au Maghreb, en Europe et au-delà sont multiples et imparables. Question de stratégies.

par Kamel Daoud. Publié le 10/06/2021 LE POINT

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Cette semaine, c’est l’élection d’un Parlement en Algérie, le premier depuis la chute de Bouteflika. Les islamistes y auront la part belle et ils reviennent de loin. Il y a trente ans, ils en étaient encore aux massacres pour conquérir le pouvoir, aujourd’hui, ils privilégient d’autres stratégies. Cette fois, leur victoire en Algérie est déjà assurée et ce triomphe va peser sur le Maghreb, sur l’Europe qui fait face et sur d’autres pays. Mais pourquoi ces islamistes gagnent ?

D’abord l’effet de loupe en Occident sur les élites laïques, progressistes, est trompeur. Parce qu’on interroge des « militants de la démocratie », parce qu’on les voit protester régulièrement, s’exprimer avec l’éloquence de la langue commune contre les dictatures, parce qu’ils sont actifs sur les écrans, s’expriment en français (ou en anglais) et parce qu’ils campent bien les codes du victimaire démocratique, on les croit nombreux et capables de peser sur le réel. Ce qui est faux. La perception occidentale sur le potentiel des progressistes dans les pays dits « arabes » est déjà piégée par la contamination des sources d’information : on va pêcher ce qu’on veut croire chez des militants exaltés et auprès des communautés exilées, confondant un amateur de tweets et un Mandela. Deux sources subjectives qui font croire que le dictateur est cerné, la capitale en révolte et les islamistes en minorité.

« Turkish way of life ». L’autre raison du triomphe des islamistes est leur effort. Depuis leurs défaites militaires, ils ont appris l’essentiel : le pouvoir se négocie avec le plus fort et ne se conquiert pas par les armes. Surtout pas en Algérie. Cap donc partout, du Maroc au Bahreïn, sur les écoles, la justice, la « culture », les codes sociaux, les loisirs, les plages, les télés et les médias lourds. Les conservateurs religieux laisseront au régime, selon cette division du travail, l’armée, la sécurité intérieure, les affaires étrangères, les contrats stratégiques et s’approprieront le reste du pays. Et aux progressistes ? Il reviendra le choix des postures médiatiques et les effets de scène des boycotts électoraux. Ce travail de fourmis en qamis est en chantier depuis deux ou trois décennies et il donne ses fruits. Les démocrates auront alors le loisir de rêver d’une démocratie dans un pays où les opinions et les croyances auront été depuis longtemps converties à attendre la Cité parfaite de croyants.

Les islamistes gagnent aussi pour d’autres raisons : en _Algérie, le régime qui a survécu cherche un « bras social ». Le vieux parti unique se meurt, les partis d’opposition sont inefficaces et le centre du pouvoir a toujours eu besoin d’une interface négociée que les progressistes lui refusent. Résultat : une transaction ouverte entre les centres de décision et les islamistes. L’objectif pour le premier est de stabiliser le pays, pour les seconds de conquérir l’État. Les démocrates s’en retrouvent isolés entre selfies et procès staliniens par les pairs. Les islamistes ont d’ailleurs su s’imposer dans le reste du pays, hors des villes et du leadership numérique des « démocrates » et ils ont su le monnayer. Un dernier argument ? Le mythe de la réussite turque. En Algérie, comme dans le reste du Maghreb, le Turkish way of life aide à faire campagne. On y gomme bien sûr les réalités de cette dictature ottomane du remake, ses prédations internationales et surtout l’effet secondaire évident : imiter les Turcs, ce n’est pas être un Turc, mais être un sujet de la Turquie. Enfin, les islamistes gagnent parce qu’ils ont su se fabriquer une force de frappe médiatique redoutable et punitive, une galaxie d’associations efficaces et un langage clair pour les électeurs. Et à leur efficacité, ils ajoutent peu à peu le prestige du grand lutteur pour la Palestine et contre le complot mondial et l’islamophobie. Bilan ? Au « sud », le démocrate perd parce qu’il est isolé, sa visibilité est virtuelle, il n’a pas de télévision ni de mosquée. En quoi cela concerne la France ? En tout : un émirat au Sud, ce sont des tempêtes de sable au Nord !

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