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Agents dormants, « faux nez », militants… Sur Wikipédia, une véritable guerre d’influence

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L’encyclopédie en ligne contribue à façonner les réputations. Un pouvoir qui incite certains acteurs à tenter de manipuler le site, via des « faux nez ».

Influencer Wikipédia est aujourd'hui un passage obligé pour qui veut nuire à la réputation d'un adversaire, ou au contraire améliorer, voire ripoliner la sienne, qu'il s'agisse de politiques, d'intellectuels ou de grandes entreprises (Laurent Duvoux/Talkie Walkie)

Etinne Girard, L’EXPRESS, 16 juin 2021

Influencer Wikipédia est aujourd’hui un passage obligé pour qui veut nuire à la réputation d’un adversaire, ou au contraire améliorer, voire ripoliner la sienne, qu’il s’agisse de politiques, d’intellectuels ou de grandes entreprises (Laurent Duvoux/Talkie Walkie)

Laurent Duvoux/Talkie WalkiePar Étienne Girardpublié le 16/06/2021 à 07:45 , mis à jour à 10:28Dans l’hebdo du 17 Juin

Xavier Bertrand a-t-il un programme écologique délirant ? Si vous avez consulté sa page Wikipédia entre 23 heures le samedi 12 juin et 10 heures le lendemain, vous avez des raisons de le penser. Dans cet intervalle, il y a été affirmé que le président des Hauts-de-France « n’adhère pas à l’objectif de la Commission européenne » en la matière, ou encore que la Cour des comptes a pointé « des problèmes de compétitivité » concernant ses propositions sur le nucléaire. Puis ce paragraphe a disparu. « Toujours pas la moindre source sur la position de Xavier Bertrand sur ce sujet », grince « Authueil », un « wikipédien » expérimenté, dans son message de suppression. Le passage avait été ajouté par un contributeur anonyme. Ainsi va la vie sur la version française du premier site non commercial du monde. Des discussions, des conflits et… une chasse aux ajouts trompeurs, dont la fréquence augmente quand la page traite d’un sujet polémique. La politique en fait évidemment partie, et d’autant plus à l’approche des élections. « Ce type de pages occupe beaucoup la modération, elles sont très surveillées », confirme Pierre-Yves Beaudoin, président de Wikimédia France, l’association qui chapeaute l’édition française de l’encyclopédie en ligne. LIRE AUSSI >> Wikipédia : les secrets de la plus grande encyclopédie du monde

Influencer Wikipédia est aujourd’hui un passage obligé pour qui veut nuire à la réputation d’un adversaire, ou au contraire améliorer, voire ripoliner la sienne, qu’il s’agisse de politiques, d’intellectuels ou de grandes entreprises. Rémi Mathis, ex-président de Wikimédia France et auteur de Wikipédia. Dans les coulisses de la plus grande encyclopédie du monde (First, 2021), ne se fait aucune illusion à ce sujet : « Bien sûr qu’il est possible d’influencer le contenu de Wikipédia, si on le fait de façon fine, en connaissant bien les règles en vigueur. » En mai 2020, « Jules », un des administrateurs du site, a démantelé un trafic de « faux nez », des comptes qui contribuaient afin d’améliorer la réputation de leurs clients, sans le dire. Pour cela, il a contacté avec un ami toutes les agences d' »e-réputation » qui mentionnaient Wikipédia sur leur site, en se faisant passer pour une entreprise. « Quatre m’ont répondu, et certaines m’ont cité le nom de leurs clients », raconte ce conducteur de train de 27 ans, ex-journaliste. De fil en aiguille, il découvre que les pages de plusieurs dizaines d’entreprises, dont LVMH, Carrefour, Casino, la RATP ou EDF ont été modifiées en ce sens. François Jeanne-Beylot, dont l’agence, Troover, a été citée dans l’affaire, en garde un mauvais souvenir : « Je ne suis jamais intervenu pour mes clients à la sauvage, mais l’enquête a mis tout le monde dans le même lot. Je trouve ça dommage. Il y a quelques ayatollahs anti-entreprise dans la communauté qui font la pluie et le beau temps ». Axel Thomasset, directeur de l’e-réputation chez Havas Paris, agence non concernée par les révélations, préfère dire les choses autrement : « Wikipédia, aujourd’hui, c’est un peu le dernier instrument de la lutte des classes. C’est l’espace du peuple contre les élites, le dernier bastion que le pouvoir n’a pas réussi à prendre. » Lui estime qu’il y a « un avant et un après-mai 2020 » sur la plate-forme, une partie de la communauté wikipédienne ayant pris conscience des convoitises que pouvait susciter son succès aussi époustouflant qu’inattendu.  

Première marque hors Gafam

Quand ils fondent le site, en janvier 2001, l’entrepreneur américain Jimmy Wales et le geek Larry Sanger sont loin d’imaginer qu’ils vont révolutionner le savoir sur Internet. Ils souhaitent alors avant tout créer un complément de leur projet d’encyclopédie en ligne avec comité de lecture, Nupedia. Des internautes bénévoles se saisissent de l’idée, et la magie opère. Vingt ans plus tard, des éditions en 304 langues ont été créées pour quelque 500 millions de visiteurs dans le monde tous les mois. Avec 32,6 millions de visiteurs uniques en avril 2021 selon Médiamétrie, Wikipédia est entré dans le quotidien des Français. Il s’agit tout simplement de la première marque consultée hors Gafam, ces géants du numérique quasi tout-puissants sur la Toile. Un exploit, si l’on se figure que la plus grande encyclopédie en ligne du monde ne poursuit aucun but lucratif. L’intégralité de son contenu est d’ailleurs accessible gratuitement. Cette percée doit, il est vrai, beaucoup au concours de Google, premier site consulté en France et… très friand de Wikipédia. Ses pages constituent généralement le premier résultat d’une recherche autour d’un nom ou d’un évènement. « Wikipédia est très bien indexé sur Google, donc il est devenu un enjeu considérable pour les entreprises, les très grandes qui font attention à leur réputation, et les plus petites qui cherchent plus de notoriété », abonde Axel Thomasset. L’application L’ExpressPour suivre l’analyse et le décryptage où que vous soyezTélécharger l’appLIRE AUSSI >> Complotisme, fake news, ingérences étrangères… Menaces sur la présidentielle française

Inspiré de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, il est même devenu un acteur important de la vie intellectuelle française. L’écrivain Michel Houellebecq en a reproduit des extraits– sans le citer – dans son roman goncourisé La Carte et le Territoire,Ségolène Royal y a puisé en 2010, à l’occasion de la Journée nationale des mémoires de la traite et de l’esclavage. Problème, la personnalité que l’ex-candidate à la présidentielle a louée sur son blog, Léon-Robert de L’Astran, un « savant naturaliste » qui aurait refusé la traite négrière, n’a jamais existé. Elle était le fruit de l’imagination d’un internaute, lequel avait créé une page sans la moindre source recevable. C’est que Wikipédia a été conçu sur un modèle collaboratif : n’importe qui peut modifier en temps réel le contenu des 2,3 millions d’articles de sa version en français. Une souplesse souvent salutaire, en ce qu’elle permet de décupler les capacités de création de l’encyclopédie, mais non exempte d’effets pervers. Des esprits intéressés peuvent ainsi être tentés de modifier le site à leur profit. Ces initiatives sont censées être proscrites, au nom de la « neutralité de point de vue ». Ce principe veut que le wiki ne se fait pas le porte-parole d’une vision du monde, mais tente d’adopter un regard neutre et objectif sur les événements. « Cette neutralité, c’est une visée pour que chacun sur l’encyclopédie fasse un effort pour intégrer le point de vue des autres », précise la chercheuse Marie-Noëlle Doutreix, auteure d’une thèse sur Wikipédia et l’actualité(Presses Sorbonne nouvelle, 2020). Environ 250 administrateurs, élus par la communauté des membres, disposent de pouvoirs spéciaux, comme celui de geler le contenu d’une page, afin d’assurer le respect de cette règle. 

En période d’élection, ces wikipédiens ne chôment pas. Depuis le début de la campagne pour les élections régionales, les pages de Laurent Wauquiez, Najat Vallaud-Belkacem, Eric Dupond-Moretti ou Valérie Pécresse ont fait l’objet de « guerres d’édition ». Les équipes de plusieurs candidats, par exemple celles d’Hervé Morin (UDI) et d’Isabelle Le Callennec (LR), têtes de liste respectivement en Normandie et en Bretagne, sont aussi intervenues directement. Ce type d’interventions rémunérées est autorisé… à condition que ce soit mentionné sur le profil d’utilisateur – ce qui n’était pas le cas en l’espèce. De même, il n’est pas interdit de modifier sa propre page, « mais le procédé reste fortement déconseillé », nous indique Rémi Mathis, tant il paraît difficile d’adopter une position distanciée vis-à-vis de soi-même.  

Règle du « poids indu »

Pour autant, quel problème y aurait-il à rectifier une erreur factuelle sur sa propre page ? « Il n’y en a aucun, mais, le plus souvent, les contributions intéressées vont un peu plus loin que ça. Elles vont porter sur l’équilibre de la page », répond Rémi Mathis. On touche là au coeur du business de l’influence sur Wikipédia. Au fur et à mesure que la communauté des contributeurs de l’encyclopédie s’étend – en mai 2021, environ 6 000 personnes font plus de cinq contributions par mois -, les contenus totalement faux deviennent de plus en plus rares. Les tentatives de manipulation se veulent désormais plus subtiles. Il s’agit de noyer une mauvaise mention sous un flot d’informations positives, ou d’accorder une place démesurée à des aspects anecdotiques. « Depuis 2013, la communauté s’est mise d’accord sur la règle du ‘poids indu’ : une page ne doit pas hypertrophier des points de vue marginaux. Elle doit être un miroir de ce que pense la société de ce sujet », décrypte le chercheur Gilles Sahut, auteur d’une thèse sur le sujet (Wikipédia, une encyclopédie collaborative en quête decrédibilité : le référencement en questions, en ligne). 

Une pratique très prisée dans le monde politique consiste en l’ajout d’éléments destinés à dresser un portrait idyllique de la personnalité. Dans un courriel daté du 26 janvier 2016 issu des MacronLeaks, cette fuite de données massive de la campagne présidentielle de 2017 d’Emmanuel Macron, Martin Lagane, chef de cabinet du secrétaire d’Etat Jean-Marie Le Guen, donne le conseil suivant à la députée Anne-Christine Lang : « Tu devrais fournir un peu plus ta fiche Wikipédia, c’est souvent la première porte d’entrée des gens avec leur député… et même des médias ! Du coup, vaut mieux tenir la plume. » Il détaille : « Genre mettre une photo, valoriser ton bilan à la petite enfance […]. Hésite pas à mettre des phrases type : c’est une spécialiste des questions relatives à l’Education nationale. Elle est d’ailleurs rapporteuse pour avis du budget Enseignement supérieur, etc. » Cinq ans plus tard, les modifications de la page de Laurent Saint-Martin, tête de liste de La République en marche en Ile-de-France, correspondent bien à ces préceptes. En décembre et janvier derniers, deux collaboratrices d’une agence de communication ont ajouté des dizaines de passages sur son activité, tels que « lors de l’examen du projet de loi de finances pour 2019, il propose la création du Fonds pour l’accélération du financement des start-up d’Etat, doté de 5 millions d’euros », ou encore « selon lui, il existe deux sortes de dette, la bonne et la mauvaise ». Mentions rapidement supprimées. « Propos complètement creux/non informatif », explique le contributeur Erik Bovin, qui pointe aussi des ajouts avec « que des sources primaires, voire pas de source ».  LIRE AUSSI >> Décoloniaux, obsédés de la race, « woke »… Enquête sur les nouveaux sectaires

Il s’agit là de l’autre nerf de la « guerre culturelle » sur Wikipédia. Pour être admissible, un ajout doit se baser sur ce que la communauté nomme une « source secondaire », c’est-à-dire supposément indépendante, distincte du site de l’intéressé. « Jusqu’en 2004, rien n’était sourcé, se souvient Gilles Sahut. Puis Wikipédia a commencé à essuyer des critiques sur sa fiabilité. C’est comme ça que le sourçage s’est imposé. Les sources scientifiques ont d’abord été privilégiées, puis les sources médiatiques se sont imposées. » Un gage de qualité, si tant est que les médias ne se trompent pas. L’artiste Ovidie en sait quelque chose : pour le podcast de France Inter « Le code a changé », cette ex-actrice pornographique a raconté, en mai dernier, pourquoi son nom de famille sur Wikipédia est… faux. A la suite d’une contribution au Guardian sous pseudo, l’encyclopédie a présumé qu’elle s’appelait Elodie Becht, ce qui n’est pas le cas. La cinéaste a indiqué l’erreur, mais, entre-temps, d’autres sites ont repris l’allégation, lui octroyant une légitimité supérieure. La mention figure toujours en tête de l’article, lui-même dans les premières réponses de Google sur la comédienne. 

« Observatoire des sources »

L’autre enjeu réside dans le choix des médias retenus pour illustrer une page, l’équilibre des titres choisis pouvant jouer énormément sur la teneur d’un article. « Concernant les accusations de viol contre Gérald Darmanin, selon qu’on choisit de mettre en avant les contenus du Monde ou ceux de Mediapart, on aboutit à un paragraphe totalement différent », illustre « Balthazar McPicsou », un administrateur âgé de 23 ans, professeur de mathématiques dans le civil. D’autant que, pour l’encyclopédie, tous les médias ne se valent pas. Gilles Sahut décrit « une prime à l’antériorité : il y a l’idée que les médias qui ont fait leurs preuves dans le temps sont les plus fiables ». En novembre 2020, les contributeurs ont mis en place un « observatoire des sources » censé aider les participants à privilégier des contenus fiables. Le Monde, Libération, L’Express ou Le Figaro n’y sont pas mentionnés, car leur crédibilité n’a jamais posé question, à l’inverse de celle d’une petite centaine de titres, dont Valeurs Actuelles ou Basta !. Concernant le premier, l’observatoire note qu’il s’agit d’un « magazine marqué politiquement à droite, voire à l’extrême droite », à n' »utiliser qu’en complément d’une source secondaire de qualité ». Quant au second, qualifié de « site d’information marqué politiquement à gauche, voire à l’extrême gauche », les wikipédiens insistent sur la « nécessité » de respecter le principe de la proportionnalité, c’est-à-dire de ne l’utiliser qu’avec parcimonie. Le chercheur Bruno Jullien relève à cet égard que l’encyclopédie « n’a pas d’obligation de retranscrire tous les points de vue qui existent : ce n’est pas un outil neutre. Ce n’est pas un problème, mais il est important que le lecteur s’en rende compte ». Depuis quelques années, les wikipédiens parsèment les pages de bandeaux d’avertissement en cas de désaccords importants sur la neutralité de certains paragraphes. Sur le même sujet

De quoi décourager les officines de tenter de biaiser les pages ? Pas forcément, tant une poignée d’acteurs sont passés maîtres dans l’art de se conformer aux usages de l’encyclopédie. « L’affaire de mai 2020 a montré la capacité de certaines agences à infiltrer la communauté Wikipédia, en contribuant parfois longtemps sur des sujets qui n’avaient rien à voir avec leurs objectifs », estime Pierre-Yves Beaudoin. Marie-Noëlle Doutreix confirme : « J’ai eu un entretien avec une ex-chargée de communication sur Wikipédia à qui on suggérait de contribuer sur son temps libre, pour brouiller les pistes. » A ce petit jeu, Rémi Mathis estime que les obsédés de l’e-réputation peuvent gagner… à moitié : « Il est assez facile de flinguer quelqu’un en ajoutant des critiques bien sourcées, qu’on finit par trouver, et en leur donnant une grande exposition. En revanche, difficile de ‘blanchir’ une page : vous aurez vite deux-trois wikipédiens sur le dos. » Ayant essayé, la direction centrale du Renseignement intérieur (DCRI, renommée depuis DGSI, direction générale de la Sécurité intérieure), a essuyé un douloureux échec. En 2013, elle contacte Rémi Mathis pour faire supprimer la page consacrée à la station hertzienne de Pierre-sur-Haute, dans la Loire, qui abrite un centre de communication entre les armées. « La page contient des éléments classés secret-défense », affirment les policiers à l’associatif, à qui ils intiment de supprimer l’article, sous peine de poursuites. Le président de Wikimédia France s’exécute… mais la page est recréée le lendemain par une internaute habitant en Suisse. La page n’avait été vue que quelques centaines de fois, elle devient la plus lue de Wikipédiadans le monde entier. Elle a depuis été traduite en plus de trente langues. Ce jour-là, les services secrets ont expérimenté l' »effet Streisand »… un phénomène né avec le Web auquel Wikipédia consacre une page dotée de 36 sources secondaires. 

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