MEMORABILIA

« Attention à ne pas faire comme si l’épidémie était finie ! » Dominique Costagliola.

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Satisfaite des annonces de Jean Castex, l’épidémiologiste invite à ne surtout pas relâcher la vaccination, et à surveiller de près l’évolution du variant Delta.

Durée : 10 minDominique Costagliola photographiée à Paris le 7 avril 2021

Dominique Costagliola photographiée à Paris le 7 avril 2021

afp.com/JOEL SAGET

Propos recueillis par Stéphanie Benz et Thomas Mahlerpublié le 17/06/2021. L’EXPRESS

-Un optimisme tempéré. L’épidémiologiste Dominique Costagliola, Grand Prix de l’Inserm en 2020, répond dans l’Express à ses détracteurs qui aiment à la présenter comme une « enfermiste » ou une « prophète de malheur »… La scientifique assure qu’elle n’a aucun problème à reconnaître s’être trompée sur l’amélioration rapide de la situation épidémiologique en France : « Les données ont toujours raison ». Mais l’erreur serait de se croire sorti d’affaire. Si elle salue la prise de parole « relativement équilibrée » de Jean Castex mercredi, la chercheuse invite ainsi à rester prudent et à surveiller l’essor du variant Delta, comme le prouve l’exemple britannique. Selon Dominique Costagliola, la France pourrait aussi faire plus d’efforts pédagogiques en matière d’aération. Mais le message principal est de ne surtout pas relâcher la vaccination, notre meilleur espoir pour échapper à une quatrième vague. Entretien. 

L’Express : Vous avez dit que ne vous attendiez pas à ce que la situation s’améliore aussi vite : est-ce une sorte de mea culpa après des prévisions trop sombres? 

Dominique Costagliola : Il est vrai que j’ai été surprise par la baisse rapide du nombre de nouveaux cas positifs. J’avais dit que la probabilité qu’il en soit ainsi était petite, mais je n’avais pas dit que c’était impossible. Je n’ai toutefois aucun problème à reconnaître que je me suis trompée. Certains se sont montrés extrêmement violents à mon égard pour cette raison. Pourtant, ce n’est pas comme si plein de gens ne s’étaient pas trompés durant cette épidémie, sans toujours d’ailleurs reconnaître leurs erreurs… L’un d’entre eux (NDLR Martin Blachier) a même raconté à l’automne dernier que c’étaient les données qui étaient fausses, et pas son modèle ! Mais les données ont toujours raison… La Loupe, le podcastNouveau ! Ecoutez l’info de plus près
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Comment expliquez-vous cette baisse très rapide ?  

Par un mélange de différents facteurs : la vaccination, le confinement, la fermeture des écoles… Beaucoup mettent en avant la météo, mais je ne suis pas sûre que ce soit une explication suffisante : au Royaume-Uni, le nombre de cas est reparti à la hausse malgré un temps tout aussi favorable que chez nous actuellement. Quand un virus plus transmissible circule, il se transmet, même si la météo est belle. Il y a sans doute un petit ralentissement lié au fait que l’on vit davantage dehors, où le risque de contamination est moindre. Il faudra conduire des études prenant en compte tous ces facteurs pour déterminer que part de la baisse on peut expliquer pas ces facteurs 

Néanmoins, Emmanuel Macron paraît bel et bien avoir gagné son pari contre les épidémiologistes…  

Pour analyser la gestion de la crise, il va falloir attendre qu’elle soit finie. Et elle n’est pas finie. Les décisions prises n’ont pas été sans conséquences, que ce soit en termes de mortalité, de nombre de Covid longs, de patients marqués par des séjours en réanimation. Il faudra faire aussi le bilan économique, se demander s’il aurait possible de faire mieux… Pour avoir un avis éclairé, de nombreux facteurs sont à prendre en compte : la structure d’âge de la population, sa densité, la proportion de personnes âgées résidant en Ephad, le niveau socio-économique… Tout cela joue sur les effets de l’épidémie, on ne peut pas se contenter d’une comparaison internationale des taux bruts de mortalité, qui ont de grandes chances d’être erronés selon les pays.  « J’ai peur que les gens se demandent pourquoi se vacciner si l’épidémie leur semble finie… »

En France, en tout cas, la situation semble désormais très favorable… 

L’allègement des mesures au mois de mai n’a pas eu d’effet négatif, et on ne peut que s’en réjouir. Nous entrons à présent dans la période où nous allons commencer à voir si la réouverture complète des restaurants et des salles de sport va avoir un impact. Ces activités se trouvent quand même un peu plus à risque. Dans les deux cas, le port du masque n’est pas possible, et il n’y a pas eu de consignes claires sur l’aération, alors qu’il s’agit d’un point important pour la prévention de la transmission en intérieur. L’autre inconnue, c’est le niveau réel de circulation du variant Delta dans notre pays. Nous savons qu’il est là, qu’il cause des clusters. Le ministre de la Santé Olivier Véran estime qu’il représente déjà de 2% à 4% des nouvelles contaminations, sur la base des outils de screening qui commencent à être déployés. Sa vitesse de diffusion va être la variable la plus importante à suivre dans les prochaines semaines.  

Faut-il s’attendre à une nouvelle vague liée à ce variant ?  

L’exemple anglais nous montre que c’est possible. Le variant indien est devenu dominant dans ce pays malgré une couverture vaccinale plus élevée que la nôtre (56,9% des adultes complètement vaccinés au 13 juin, contre 29,7% en France). Le nombre de nouveaux cas y a crû de 45,5% entre le 8 et le 14 juin par rapport aux sept jours précédents. Et on voit aussi une augmentation plus faible des patients hospitalisés. Cette hausse reste pour l’instant modeste, grâce à la vaccination bien sûr, mais aussi du fait du délai qui s’écoule entre le moment où on est diagnostiqué et celui où l’on évolue vers une forme grave.  LIRE AUSSI >> Covax : Vacciner la planète contre le Covid-19 ? Paroles, paroles…

Est-ce que ce variant peut aussi devenir dominant rapidement en France? Tout va dépendre de la rigueur avec laquelle les autorités sanitaires seront capables de remonter les chaînes de transmission. Le variant britannique s’était propagé assez vite car il était arrivé à une période où l’épidémie était encore très active, ce qui compliquait le traçage. Actuellement, au contraire, il devrait être possible d’agir efficacement pour circonscrire les clusters.  

Ma crainte, c’est surtout que beaucoup de Français ne commencent à croire que l’épidémie est finie. J’ai peur que les gens se demandent pourquoi se vacciner si l’épidémie leur semble finie ou qu’ils soient moins observants au port du masque en intérieur et à l’aération dont l’importance n’est pas assez mise en avant. 

Que pensez-vous des allègements annoncés par le Premier ministre Jean Castex?  

Le gouvernement supprime l’obligation du port du masque à l’extérieur en dehors des rassemblements et le couvre-feu à 23 heures à partir du 20 juin. Sur le port du masque à l’extérieur, le risque est faible et cela ne devrait pas avoir de conséquences majeures sur la diffusion du virus. Sur le couvre-feu, et compte-tenu de la saison (il fait jour tard), il paraissait difficile de le maintenir, et il n’empêchait de toute façon pas les fêtes privées. Je ne pense pas que dix jours fassent une quelconque différence. LIRE AUSSI >>L’interféron, une piste prometteuse contre les formes graves du Covid

Plus important, le Premier ministre a rappelé que ce n’était pas la fin et j’ai trouvé bien qu’il fixe de nouveaux objectifs pour la vaccination dont la poursuite est cruciale. Il a aussi clairement rappelé que l’évolution de la situation pourrait conduire à nouveau à des mesures et c’est un message important dans le contexte des allègements actuels. 

Finalement les seules mesures absentes dans le discours d’aujourd’hui ont été les mesures à proposer quand on ne peut pas aérer : mesure de CO2, extracteurs adaptés… Ce serait un investissement bien plus utile que les plexiglas en tout genre qui ne servent pas à grand-chose ! 

Comment expliquez-vous que ces informations sur l’aération aient été trop peu diffusées en France, et surtout bien tardivement ?  

Parmi les personnes qui conseillaient le gouvernement, certains, comme le Pr Didier Pittet notamment, ne voulaient pas dire que les aérosols étaient un problème. Les données étaient pourtant claires à ce sujet dès le courant de l’année dernière, avec d’innombrables cas de transmission décrits par aérosols, à grande distance en intérieur, dans des restaurants, des bateaux, des chorales, etc. Cela ne prouve pas complètement la fréquence respective des différents modes de contamination, mais cela montre en tout cas que les aérosols jouent un rôle important.  « Avec la vaccination, je ne pense pas que l’on puisse revoir des vagues de l’ampleur de celles que nous avons connues »

En ce qui concerne la vaccination, craignez-vous que l’on atteigne rapidement un « plafond de verre »? 

Nous n’y sommes pas encore, contrairement à ce que beaucoup ont affirmé. L’inquiétude est venue de rendez-vous restés vacants ces derniers jours, mais c’était surtout lié à la forte augmentation de l’offre de doses en juin. Pour l’instant, les courbes du nombre d’injections ne montrent pas de signe de ralentissement. Cela va finir par arriver, car un certain nombre de personnes sont réellement anti-vaccins. On voit aussi que l’on atteint un plafond chez les plus de 75 ans : sans doute que tous ceux qui pouvaient se faire vacciner facilement l’ont été. Il est donc urgent de davantage d’aller vers ces personnes, et de façon générale vers tous les plus précaires, ceux qui n’ont pas d’internet, pas de médecin traitant, pas de domicile, et dont la vaccination n’est pas la première préoccupation. De ce point de vue, il est d’ailleurs dommage (mais justifié) que le vaccin Janssen n’ait pas pu être autorisé pour les moins de 55 ans, car une vaccination en une dose aurait facilité la protection de ces publics.  

Quel niveau de vaccination doit-on atteindre pour éviter qu’une nouvelle vague ait encore une fois un impact fort sur l’hôpital?  

L’Institut Pasteur avait publié des modélisations à ce sujet. Il s’agissait d’évaluer la couverture nécessaire pour ne pas avoir plus de 1000 hospitalisations par jour tout en levant l’ensemble des mesures barrières. Ces travaux montraient qu’il fallait protéger 90% des adultes, ou alors 90% des plus de 65 ans et 60% à 70% des moins de 65 ans, enfants compris. Sans cela, il faudrait a minima garder les masques à l’automne. Mais attention, dans ce calcul, le virus avait un R0 de 4, correspondant à la transmissibilité du variant alpha (britannique) (ndlr, une personne infectée en contamine 4 en l’absence de toute mesure de freinage). Avec le variant Delta (indien), le R0 est plutôt de 6 : il va donc falloir un taux de couverture encore plus élevé si l’on veut rester dans cet étiage de 1000 hospitalisations par jour… 

Y a-t-il encore un risque d’avoir des hôpitaux saturés, en sachant que les populations les plus fragiles sont aujourd’hui quand même vaccinées en grand nombre ?  

Cela m’étonnerait : avec la vaccination, je ne pense pas que l’on puisse revoir des vagues de l’ampleur de celles que nous avons connues. Et cette fois, j’espère que je ne me trompe pas en disant cela !  « Je ne suis ni prophète de malheur, ni prophète de bonheur ! »

En même temps, cette épidémie a un petit côté hollywoodien, avec des rebondissements et des retournements permanents. Le virus nous réserve peut-être encore de nouvelles surprises… 

En tant que virus, il n’a rien fait de très bizarre. Les virus, notamment ceux à ARN font des erreurs à chaque fois qu’ils se reproduisent, et celles qui leur confèrent un avantage sont conservées. Pour l’instant, les variants préoccupants se présentent avec des mutations en nombre limité, et toujours sur la protéine spike, qui permet au virus de se lier à nos cellules. Si c’est la seule façon pour lui de continuer à se transmettre, cela limite le problème. Le souci en France, c’est que nous séquençons beaucoup trop peu les virus : si un nouveau variant préoccupant émergeait, nous ne le verrions pas rapidement.  LIRE AUSSI >> Isolement, déprime… Les multiples conséquences psychologiques de la perte d’odorat

Après, il était quand même très naïf de se dire l’an dernier qu’il n’y aurait pas de deuxième vague, de la même façon qu’il reste encore beaucoup trop tôt pour se dire que c’est fini. D’autant qu’en France, on a jusqu’ici toujours beaucoup trop tardé à réagir face aux nouvelles menaces. Les Anglais, eux, repoussent la dernière étape de leur déconfinement alors que le taux d’incidence est seulement de 67,5 pour 100000 habitants au 14 juin. Agir vite dès la moindre alerte, c’est vraiment ce qui est le plus efficace, d’un point de vue sanitaire comme d’un point économique.  

Le Pr Antoine Flahault a dit récemment que des confinements locaux pourraient s’avérer nécessaires pour circonscrire le variant indien : partagez-vous son analyse ?  

Cela pourrait être utile, bien sûr. Mais cela représenterait un changement de philosophie de la part de nos gouvernants, puisqu’il s’agirait typiquement d’une mesure retenue par les pays ayant fait le choix du « zéro Covid ». Pour autant que je le sache, ce n’est pas l’option retenue par la France… Et on ne sait pas quel serait le niveau d’acceptation de la population.  

Beaucoup ont vanté le modèle « zéro Covid ». Pour autant, on voit maintenant que les pays où ce choix a été fait, la vaccination est très en retard, comme en Australie ou en Corée du Sud… Ce n’était peut-être pas la meilleure option, finalement ?  

Le « zéro Covid » n’implique pas automatiquement de ne pas vacciner ! Je pense que cela reste une bonne stratégie, mais il est trop tôt pour évaluer définitivement les stratégies des différents pays.  

Vous avez été qualifiée de « prophète de malheur » dans un éditorial des Echos : cela vous a-t-il affectée ?  

Je ne suis ni prophète de malheur, ni prophète de bonheur ! Beaucoup ont dit aussi que j’étais « enfermiste ». Pourtant, je n’ai par exemple jamais été très convaincue de l’utilité de fermer les musées, pour peu qu’un bon protocole sanitaire y soit respecté.  

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