MEMORABILIA

Éric Zemmour: «Quand la révolution est un dîner de gala»

 Réservé aux abonnés

CHRONIQUE – L’universitaire Philippe Buton propose une histoire du gauchisme des années 1970 sérieuse et complète. Le récit d’une victoire en perdant: une révolution sans prise de pouvoir qui a détruit la société.

Par Eric Zemmour LE FIGARO. 16 juin 2021

L’histoire est écrite par les vainqueurs. Pas étonnant que les «héros» de Mai 68 aient depuis lors les honneurs de livres, de romans, de films. Dès les années 1980, Hamon et Rotman les statufiaient dans une hagiographie talentueuse intitulée Génération.

Près de quarante ans plus tard, la même histoire et les mêmes héros sont mis en scène par un historien affilié à la revue Communisme, Philippe Buton. Le ton est plus universitaire et moins romanesque ; on insiste plus sur les lignes de force et moins sur les biographies. Mais la vision n’est pas très différente: on y suit avec sympathie l’itinéraire de ces révolutionnaires qui rêvaient de prise de Palais d’hiver et vont prendre les palais d’été du Club Méditerranée: «L’histoire dont nous parlons dans ce livre n’est pas l’histoire de l’extrême gauche en général, mais celle de la croyance millénariste en une révolution proche et radicale.»

À LIRE AUSSI :1968: la révolte étudiante bloque le pays

C’est-à-dire une période de moins de dix ans où une poignée de jeunes hommes déterminés sont persuadés selon le livre Vers la guerre civile, de deux d’entre eux, Alain Geismar et Serge July, que «l’horizon de la France de 1970, voire 1972, est la Révolution». Ils sont imprégnés de culture marxiste, léniniste, maoïste: pour eux, Mai 68 correspond à la révolte de 1905 à Saint-Pétersbourg, qui fut suivie de celle de 1917. Il faut donc préparer le grand soir.

C’est ce qu’ils font avec méthode et persévérance. Ils ont pour modèles, Cuba, la Chine, le Vietnam, la Palestine. Ils détestent les communistes presque autant que le pouvoir gaulliste. Ils sont étudiants, lycéens, profs, mais mettent sur leur pavois moral, la classe ouvrière. Comme dit Buton avec une ironie involontaire, «le gauchisme est un pur produit de l’Éducation nationale (…) La révolte culturelle de la jeunesse s’exprime dans le cadre défini par le Parti communiste». De Gaulle a laissé au PCF l’appareil éducatif. Ces «gauchistes» en sont le produit.la « haine de classe » est le véritable moteur de ces révolutionnaires qui, devenus vieux, passent désormais leur temps à traquer « les discours de haine » sur internet ou ailleurs.

Affichage, bombage, tractage: c’est leur lot quotidien, sans oublier les bagarres avec les «fachos», les «cocos», ou les «flics». Ils sont noyautés par les indics du ministre de l’Intérieur, Raymond Marcellin, mais ne sont pas maltraités dans les prisons où ils se retrouvent parfois. Tout cela est archiconnu. Les passages les plus intéressants du livre se font attendre. Enfin, la question de la violence et du terrorisme est abordée sans fard. Buton ne biaise pas et ne tombe pas dans le panneau rétrospectif des témoignages des acteurs qui préfèrent évoquer «le théâtre» de la violence.

Notre universitaire montre que la «haine de classe» est le véritable moteur de ces révolutionnaires qui, devenus vieux, passent désormais leur temps à traquer «les discours de haine» sur internet ou ailleurs. Il observe que le groupe maoïste de la Gauche prolétarienne, dirigé par le célèbre Benny Lévy, était le plus près d’imiter ses «frères d’armes» italiens des Brigades rouges.

À LIRE AUSSI :Éric Zemmour: «Cette gauche qui encourage le retour du racisme»

Alors pourquoi ne pas avoir basculé? Les causes sont multiples, mais les principales sont bien analysées par notre auteur. Difficile, d’abord, de traiter d’anciens fascistes et nazis, des gaullistes résistants comme Chaban-Delmas ou Messmer. Et puis, il y a l’affaire des athlètes israéliens massacrés par un commando palestinien à l’occasion des Jeux olympiques de Munich en 1972. La plupart des dirigeants gauchistes sont juifs, et même ashkénazes. Une blague court les rangs de la Ligue communiste: «Pourquoi les séances du bureau politique de la Ligue ne se déroulent pas en yiddish? Parce qu’il y a Bensaïd.» La mémoire du génocide des Juifs d’Europe les hante. Ils condamnent tous l’action terroriste des Palestiniens. Seul Edwy Plenel, alors militant journaliste à Rouge, leur rend un hommage appuyé…

La messe est dite. La France ne sera pas l’Italie. Mais elle ne sera pas non plus l’URSS ou la Chine. Buton montre bien la schizophrénie du gauchisme pris entre pulsion libertaire générationnelle et l’austère objectif révolutionnaire, entre l’instinct de plaisir et le surmoi totalitaire du marxisme. «Oxymore gauchiste entre origine libertaire et horizon totalitaire.» Pour la première fois dans l’histoire révolutionnaire, c’est la tendance libertaire qui va gagner: le gauchisme découvre les rivages du féminisme, de l’homosexualité, de «la libération sexuelle», mais aussi du panthéisme de la nature, voire du régionalisme.

«Histoire du Gauchisme: l’héritage de mai 68», Philippe Buton, Perrin, 414 pages, 26 euros. Crédit : Editions Perrin

Les gauchistes sont les Christophe Colomb de la révolution: en cherchant le grand soir, ils ont trouvé de grands soldes! Les seuls chars qu’ils aient conduits sont ceux de la Gay Pride. «En parodiant un mot célèbre, nous pourrions dire que les dirigeants gauchistes ont amené leurs militants sur le Rubicon, mais pour y pêcher à la ligne.» Philippe Buton se refuse à voir en eux des traîtres «passés du col Mao au Rotary», même pas les «idiots utiles» du capitalisme mondialisé qui, grâce à eux, a détruit les dernières structures qui résistaient au marché mondial voué à la consommation: famille, patrie, patriarcat, frontières.

À lire cet ouvrage, on a surtout un sentiment de lire une histoire antique. Les références sont datées, désuètes. On comprend que nos gauchistes ont été comme le pouvoir gaullo-pompidolien qu’ils affrontaient, dépassés par l’histoire: ils étaient eux aussi, comme le Général, des hommes du XIXe siècle: ils avaient comme ancêtres, les communards, les bolcheviks, les combattants de la Longue Marche.

À LIRE AUSSI :Éric Zemmour: «Islamo-gauchisme, le mot et la chose»

Mais ils ont inventé une figure historique originale: la victoire en perdant. La révolution sans prendre le pouvoir. Ils ont si bien détruit la société qu’ils affrontaient et ont laissé un champ de ruines. Leurs fantasmes collectifs, totalitaires, ont accouché d’un individualisme nihiliste. Leur universalisme a fait le lit de l’islam en Europe. Désillusionnés par la classe ouvrière française, qui refusait de faire la révolution, ils ont fait fonds sur les immigrés pour être le nouveau peuple-Dieu, transformant le prolétariat en prophétariat. Le gauchisme marxiste est devenu islamo-gauchisme. Avec le même sectarisme, la même haine de l’ennemi. Mais avec seulement des véritables morts dans la rue. La guerre civile est à nos portes, mais pas celle dont ils rêvaient. Raymond Aron avait raison: «Les hommes font l’histoire, mais ne savent pas l’histoire qu’ils font.»

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :