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Debray-Leschi-Colosimo: «Face à la barbarie, où en est la République?»

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EXTRAITS – «République ou barbarie» (Le Cerf) réunit trois observateurs parmi les plus brillants: l’écrivain Régis Debray, le haut fonctionnaire spécialiste des cultes Didier Leschi, l’historien et théologien Jean-François Colosimo. Dans cet essai qui se présente comme un «appel commun à la lucidité», les trois voix tentent de définir la notion de République, aujourd’hui vidée de son contenu, pour mieux faire face au séparatisme qui la menace.

Par Alexandre Devecchio LE FIGARO. 18 juin 2021

De gauche à droite: Jean-François Colosimo, Régis Debray et Didier Leschi. Le Figaro Magazine

Extraits choisis.À découvrir

Régis Debray, de la laïcité

Puisque nous devons tous répéter trois fois «laïcité» en sautant sur notre chaise, la question posée aux cabris par un député de haute époque reprend toute sa verdeur: «Messieurs, vous êtes d’accord avec le mot. Êtes-vous d’accord avec la chose?» Le mot, en effet, peut dire tout et son contraire. En France, le mantra est un champ de bataille. Il ne sépare plus les deux France, comme jadis, mais un sens strict et un sens large. Les uns se passent de qualificatif, régime sans sucre ; les autres édulcorent, «ouverte et inclusive». Les deux mouvances sont à couteaux tirés, si je puis dire, et pleuvent les noms d’oiseaux sur les ondes et les écrans. Coupons court. La laïcité est une exigence. De quoi? De frontières.

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Une frontière n’est pas un mur. C’est un seuil. Pour distinguer un dedans d’un dehors. Entre l’État et les Églises, ce point est acquis depuis 1905 – même si le substantif «laïcité», néologisme tardif (1883) introduit par Ferdinand Buisson dans son Dictionnaire de pédagogie ne figure pas dans la loi fameuse. Mais la séparation ne s’en tient pas là. La distance à instaurer ou sauvegarder passe entre le public et le privé, le citoyen et l’individu, le bureau de vote et le café du village, la salle de classe et la cour de récréation. Entre la loi et les mœurs. On ne franchit pas le seuil sans quelque changement de pied ou d’attitude. L’électeur n’entre pas torse nu dans un bureau de vote, ni un Président élu à l’Élysée République avec sa femme au bras et les enfants derrière.

Les parents font des enfants, tant mieux, on doit les en féliciter, mais seuls les professeurs font des élèvesRégis Debray

Le respect de cette démarcation requiert incontestablement un effort sur soi-même, une retenue, disons une discipline – à quoi prépare en principe l’éducation civique à l’école. L’individu est censé s’effacer derrière sa fonction, comme les intérêts particuliers derrière l’intérêt général. La promotion publicitaire de la personne d’un chef d’État efface la ligne de partage. Cela est tout nouveau. De Gaulle est-il arrivé au palais de l’Élysée escorté par sa petite famille, comme M. Sarkozy? S’adressait-il aux Français, le jour de l’An, au coin du feu et avec «Tante Yvonne» à ses côtés, comme M. Giscard d’Estaing? A-t-il embrassé sa compagne sur la bouche devant les caméras, en apprenant sa victoire aux élections, comme M. Hollande? A-t-il invité des rappeurs en bas résille à danser sur les marches d’un palais de l’Élysée en annexe de l’Olympia, comme M. Macron?

«L’école est le lieu où la société ne doit pas s’exprimer», écrit Bernard Maris. On peut se demander si ce lieu à part, devenu poreux, où Jean Zay, ministre de l’Éducation du Front populaire, avait interdit les journaux de pénétrer, ne s’est pas délaïcisé en quelques décennies, insensiblement mais sûrement. La mise aux normes s’est effectuée via une prise en tenaille entre deux rouleaux compresseurs faussement opposés, la gauche non socialiste mais sociétaliste et la droite non culturelle mais économiciste. Pour cette dernière, l’école est à gérer comme une entreprise au service des entreprises, chargée de fabriquer des producteurs et des consommateurs performants, bref, un lieu d’adaptation et conformation à la société existante, à l’unisson (bruyant) du raffut ambiant. La gauche sociétale voulut en faire comme un miroir de la déesse société, de plain-pied, en chambre d’écho. Comment? En plaçant, non le savoir mais «l’enfant au centre du système», c’est-à-dire les familles.

Ainsi les «parents d’élèves» virent-ils l’école s’ouvrir à eux, afin qu’ils s’y sentent comme chez eux, avec droit de regard sur les maîtres, les programmes et la notation des copies. Et on en arrive à l’aberrant: un chef d’établissement tenu de recevoir un père flanqué de son confesseur, en l’occurrence un imam. Comme si l’expression de «parents d’élèves» n’était pas un oxymore. Les parents font des enfants, tant mieux, on doit les en féliciter, mais seuls les professeurs font des élèves, on ne les y encouragera jamais assez. Un instituteur n’inculque pas. Il éduque, conformément au sens originel, latin, d’«éduquer», educere, conduire un enfant hors de chez lui, l’extraire de sa niche natale pour l’élever à la condition de citoyen éclairé, apte à penser par lui-même, et instruit de ses droits et devoirs. Un professeur laïc en activité n’est ni de gauche ni de droite, ni croyant ni athée, et doit attendre de regagner la salle des professeurs pour défendre à voix haute Trucmuche contre Trucmolle ou l’inverse aux prochaines élections…

Jean-François Colosimo, du séparatisme

En France, alors que la crise sanitaire dure, le chef de l’État change de cap. Génie de la Constitution, poids des réalités, conversion personnelle, choix stratégique, opportunisme tactique, peu importe, il prononce aux Mureaux, le 2 octobre 2020, le discours promis et attendu depuis 2017. En la personne de son chef, l’État apparaît avoir retrouvé le pouvoir de dire, donc de décider. Le projet de loi est présenté au Conseil des ministres le 9 décembre 2020. Et là, s’abat une chape de sidération. Avant que ne se lève un vent de colère. Les cultes sont pris dans une rafle administrative à laquelle ils seront tous soumis mais dont l’islamisme n’aura pas grande difficulté à se soustraire.

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Comment expliquer l’écart entre le discours et la loi? Quoi qu’il en soit, le résultat est là. Le projet a pour objet l’islamisme en raison de son caractère irrégulier et subversif. Afin de ne pas stigmatiser indirectement un culte, l’islam, il embrasse dans leur ensemble les cultes qui sont, eux, régulés et participatifs. La répression à grand bruit d’une minorité déviante entraîne ainsi la coercition à bas bruit de la majorité normalisée. L’urgence que crée un traitement longtemps négligeant ou défaillant trouve pour seule réponse une surenchère administrative tous azimuts dont les piliers sont la contrainte et le contrôle. Les mesures d’encadrement pleuvent. Ce ne sont pas seulement l’asphyxie bureaucratique et l’inflation procédurière qui menacent. C’est la séparation qu’ordonne la laïcité qui est ébranlée.

Le coup est parti sans que nul, au gouvernement, n’ait calculé sa ­portéeJean-François Colosimo

La loi correspond en fait à un concordat parcellaire qui, pour ne pas se signaler comme tel, est étendu à tous. Une justification qui est source d’injustice et une raison qui prend le tour d’une déraison d’État. Qui, au nom de sa croyance, se définit comme étant en lutte avec ce qu’incarne la France, sa politique, sa culture, sa société? Qui, arguant de sa croyance, se considère comme délié de toute solidarité avec la réalité nationale et pleinement solidaire de réalités étrangères? Qui justifie par sa croyance la discrimination des genres, l’excision, le certificat de virginité, le mariage forcé, la spoliation d’héritage, l’endoctrinement éducatif, le discours de haine et le mépris ou l’atteinte à l’ordre public? Qui juge infondée au regard de sa croyance la condamnation de telles pratiques? Très exactement ceux qui ne se présenteront pas au guichet de sûreté que la loi prévoit. Mais elle soumettra à cet état d’exception tous les autres qui n’en relèvent pas.

Personne de sensé ne saurait contester les articles qui visent au respect des droits humains mis en péril dans l’ordre des mœurs par des pratiques souvent plus coutumières que canoniques. Ce qui indiscutablement méritait une loi mais spécifique afin qu’elle n’ouvre pas à la confusion. Le coup est parti sans que nul, au gouvernement, n’ait calculé sa portée. Il est si violent que les trois confessions chrétiennes font front commun et solennellement. Après avoir alerté l’Assemblée et le Sénat, Mgr Éric de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France, le pasteur François Clavairoly, président de la Fédération protestante de France, le métropolite Emmanuel Adamakis, président de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France, cosignent une tribune que publie Le Figaro le 9 mars 2021. Ils y affirment souscrire au devoir de l’État qui est de protéger et de promouvoir la République, mais ils dénoncent d’autant plus un projet de loi qui, vain pour combattre ceux qui la menacent, préjudiciable pour ceux qui la soutiennent, met en péril l’équilibre des institutions. Un sujet d’unité vire ainsi à un motif de division.

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Didier Leschi, de la guerre civile

La laïcité est indéniablement une passion française. Ensemble nous pouvons nous mettre d’accord sur l’histoire: chaque fois que notre construction nationale, qui est avant tout celle d’une nation politique, a été mise en danger, le fait religieux a occupé une place significative, si ce n’est décisive. Pour bâtir l’unité du royaume de France, il fallut dépasser les conflits nés des formes de séparatisme qu’étaient alors les schismes et les hérésies. Le baptême de Clovis, aux dépens de l’arianisme, en constitua un des épisodes majeurs. De même que la répression des dissidences cathares. Ou encore, les guerres dites de Religion à l’orée de l’époque moderne, autrement dit la guerre civile à laquelle se livrèrent les Français catholiques et les Français protestants stigmatisée par l’effroyable Saint-Barthélemy, événement si inattendu par son caractère abyssal que ce nom propre est entré dans le vocabulaire des hécatombes…

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Enfin, faisant le pont entre hier et aujourd’hui, il y a l’antisémitisme. Il fut d’abord le fer de lance de la lutte contre la modernité politique. Il divisa le pays lors de l’affaire Dreyfus. Il eut ses idéologues toxiques et parfois flamboyants comme Charles Maurras dont la haine des juifs lui faisait affirmer qu’ils seraient, par nature, toujours incapables de comprendre tel vers de Racine. Il fut, avec la xénophobie, un des moteurs du développement des organisations de masse qui appelaient à la Révolution nationale et justifiaient la guerre civile comme nécessaire afin de purifier le corps, ce que l’on nommait alors la «race française». Il est encore, à cette heure, le baromètre le plus sûr du mal intérieur qui menace la République et d’autant plus qu’il provient désormais des rangs de l’islamisme militant, lui-même hostile aux idées des Lumières. À chacun des moments cruciaux de notre histoire, la religion a toujours tenu une place déterminante. Elle a fait ce que nous sommes. Ce qui est vrai en France se vérifie, certes, ailleurs. Proche de nous, il y eut la guerre d’Espagne où l’instrumentalisation franquiste de la foi chrétienne mena Georges Bernanos à crier sa défense du message évangélique en pleurant, dès 1938, «les grands cimetières sous la lune».Plus proche encore, il y a eu les guerres dans l’ex-Yougoslavie où les belligérants, tous nationalistes, se sont opposés en tant qu’orthodoxes, catholiques et musulmans. Sous nos yeux, au Levant, il y a la guerre fratricide qui déchire les sunnites et les chiites, charriant à sa suite l’extinction des chrétiens d’Orient et l’extermination des Yézidis…

Il n’est pas illégitime de penser que se déroulent sur notre sol des actes d’une guerre civile de basse intensitéDidier Leschi

Chaque fois le facteur religieux s’est imposé et chaque fois il continue de s’imposer pour le pire. C’est dans la conscience de ce dévoiement délétère que la France a puisé son exception qu’elle nomme laïcité. Et c’est pourquoi les assassinats de juifs parce que juifs aux abords d’une synagogue, d’une école, d’un commerce, de chrétiens parce que chrétiens dans une église, d’un professeur à la sortie de son établissement parce qu’il enseigne la liberté de conscience, d’une policière à son domicile et devant son enfant, d’une agente administrative à la porte de son commissariat parce qu’elles représentent l’autorité de l’État, ravivent nos craintes françaises, réactivent nos craintes laïques. Comme y insiste Jean-Pierre Chevènement, dont le sens politique puise dans la méditation de l’Histoire, «les guerres civiles commencent toujours à bas bruit». Mais une fois qu’elles ont débuté, faut-il encore noter, nul ne peut prédire quand elles finiront… Devant le spectacle aujourd’hui récurrent, interminable, abominable du sang versé, il n’est pas illégitime de penser que se déroulent sur notre sol des actes d’une guerre civile de basse intensité dont le principal moteur est une foi qui privilégie la mort sur la vie. C’est précisément la fonction de la laïcité que d’empêcher ce désastre qui a la destruction de la République pour finalité.

«République ou barbarie», de Régis Debray, Didier Leschi, Jean-François Colosimo, Le Cerf, 160 p., 16 €.

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