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Christophe de Voogd: «L’idéologie “woke”: une culture du ressentiment qui sape la possibilité de faire société»

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TRIBUNE – L’historien* décrypte les fondements d’un système militant qui non seulement s’impose dans l’enseignement supérieur et la recherche, mais progresse dans les milieux de la culture et au sein de très grandes entreprises. Dangereuse car elle dévoie la science, cette offensive l’est aussi car elle rend impossible tout lien civique.

Par Christophe de Voogd LE FIGARO. 18 juin 2021

Voilà déjà quatre mois que la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Frédérique Vidal, a annoncé une enquête sur l’islamo-gauchisme à l’université. Depuis cette date, aucune nouvelle du rapport annoncé. Comme si les cris d’orfraie poussés, de pétitions en communiqués, par des centaines d’universitaires, Conférence 
des présidents d’universités et CNRS en tête, au nom de «la liberté académique» et de «l’inexistence» dudit islamo-gauchisme – arguments au demeurant contradictoires – avaient eu d’emblée raison de la préoccupation ministérielle. Davantage: au lieu 
de se contenter de cet enterrement discret, quelques protestataires viennent de former un recours devant le Conseil d’État contre l’initiative de Frédérique Vidal, désireux, semble-t-il, de lui faire payer sa velléité initiale.À découvrir

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Or, il se pourrait bien que cet excès de zèle s’avère contre-productif. Des voix courageuses (Pascal Bruckner, Pierre-André Taguieff, Philippe d’Iribarne, Nathalie Heinich, Mathieu Bock-Côté, parmi d’autres), s’élèvent pour dénoncer la dérive intellectuelle et politique en cours. Un rapport de l’Observatoire du décolonialisme 
et des idéologies identitaires, composé d’universitaires, vient, vu le silence ministériel, de dresser un état des lieux édifiant: thèmes de colloques, titres d’ouvrages et d’articles, profils de postes ou appels à projets montrent la pénétration impressionnante 
de la nouvelle «science progressiste» dans la recherche française. 

Car cette mouvance dépasse de loin le seul islamo-gauchisme. Elle se veut en effet, selon ses propres dires, «intersectionnelle», c’est-à-dire pointant la convergence des «discriminations» fondées sur la race, le genre, la sexualité, la religion, l’aptitude physique, etc. Or, loin d’être minoritaire comme il se présente volontiers, le paradigme intersectionnel, comme vient de le calculer l’Observatoire du décolonialisme, ne pèse pas moins de la moitié des items recensés dans les bases de données de données en sciences sociales.

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Nouveau paradigme

Non que ces thèmes soient à rejeter a priori: la question du genre, l’histoire de l’esclavage ou les reliquats mentaux de la colonisation sont d’importants et légitimes objets d’études ; mais c’est une autre chose d’en faire le prisme de lecture exclusif de nos sociétés. Et c’en est encore une autre de décréter la victimisation universelle des minorités par la «domination» du mâle blanc occidental.

De fait, les manquements fréquents à la démarche scientifique ont de quoi donner le tournis: raisonnement circulaire (la conclusion est déjà dans la prémisse, comme dans l’imparable «le racisme étant une invention blanche, il ne peut pas y avoir de racisme antiblanc») ; déni des faits (quid des «discriminations» au sein des minorités et entre elles?) ; contradiction flagrante (race et genre ne sont, dit-on, que «constructions sociales» mais, si l’on peut changer de genre, impossible en revanche de changer de race) ; double discours (affichage purement «scientifique» dans le discours public, revendication «militante» dans les textes programmatiques) ; méthode de recherche fondée sur l’entretien et «le ressenti» ; et quand les données statistiques sont utilisées, concomitance, corrélation et causalité sont allègrement confondues.

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Ce méli-mélo conceptuel est à vrai dire au cœur même de ce nouveau paradigme, où l’on glisse sans crier gare des différences aux inégalités, et des inégalités aux discriminations. Autant de manquements aux trois règles de l’interprétation, édictées par l’épistémologue américain Hayden White, pourtant l’un des phares de la postmodernité intellectuelle: conformité aux faits, cohérence du raisonnement, complétude de l’analyse.

Face à cette indigence scientifique, l’on est parfois tenté de rire: ainsi de cette thèse au titre surréaliste: «Séparer les moustiques des humains à La Réunion. Co-production d’un nouvel ordre socio-naturel en contexte post-colonial» ; mais, plus souvent, c’est le malaise qui l’emporte: ainsi lorsqu’une chercheuse affirme que ses «dix ans 
de recherche auprès de femmes en niqab font apparaître que leur démarche, en refusant la jouissance du regard masculin sur leur corps, se rapproche davantage d’une revanche féministe et d’une forme de castration symbolique des hommes
».

Au-delà de cette énième trahison des clercs, c’est l’enjeu politique de cette offensive qu’il faut relever. Car loin d’être réservée au monde scientifique – y compris dans les sciences exactes comme le montre le rapport de l’Observatoire – l’idéologie «woke» triomphe également dans la sphère culturelle: programmations et nominations à la tête des grandes institutions y sont de plus en plus marquées par la nouvelle doxa.

La guerre des races et des sexes

L’économie elle-même n’y échappe, pas avec l’émergence d’un «capitalisme “woke”», où contrats avec les icônes de la diversité s’accompagnent de «formations» des salariés conformes aux canons de cette idéologie. Le paradoxe n’est pas mince si l’on songe que le mouvement vient de l’extrême gauche: le marxisme est en effet la référence première des maîtres-penseurs du «wokisme» comme des fondateurs de Black Lives Matter.

L’attaque est désormais frontale contre les institutions, l’histoire et la culture de l’Occident, unique coupable de tous les maux du monde. Dans le cas français, un article «scientifique», nous apprend ainsi que «La France, en effet, est étatiquement despotique. Elle n’est pas un pays libéral (…) Ce despotisme bien-pensant, appelé “République” ou “laïcité”, (est lié) à des pratiques diffuses de relégation.»

En lieu et place de l’universalisme, dénoncé comme une illusion idéologique, c’est une culture du ressentiment qui se met en place, semeuse de divisions inexpiables, interdisant toute intégration et tout «vivre-ensemble». Après la lutte des classes, c’est la guerre des races et des sexes qui semble promise à devenir le nouvel «horizon indépassable de notre temps». Et l’affectio societatis, la volonté commune de s’associer, condition de la société, se voit remplacée par la dénonciation des mécanismes fantasmés de la «domination» qui semblent régir la totalité des rapports humains. Quant au caractère totalitaire de l’entreprise, il ressort bien du fait que le nouvel impératif catégorique de «la diversité» exclut sa dimension la plus précieuse dans une démocratie: la diversité des opinions.

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Car les témoignages se multiplient sur les effets dévastateurs de cette mouvance, là où elle a pris le pouvoir. Dans le corps enseignant, où promotions et crédits sont fléchés vers les nouveaux bien-pensants et où s’opère la marginalisation des autres: à quand la censure pure et simple et les interdictions professionnelles, déjà pratiquées aux États-Unis par la «cancel culture» («culture de l’annulation»), et que réclame pour la France un apôtre de ce «meilleur des mondes», le sociologue Geoffroy de Lagasnerie? Mais aussi parmi les étudiants, endoctrinés (une petite minorité) ou intimidés (les plus nombreux) par la vulgate «woke». Étudiants qui n’en pensent pas moins et font savoir discrètement leur désaccord, mais qui répètent, puisque leur succès en dépend, de lettres de motivation en mémoires, les éléments incontournables du discours attendu: «diversité, discriminations, déconstruction», les trois «D» du nouveau dogme. Novlangue et dissimulation forcée prospèrent ainsi, tandis que certains établissements vivent dans la suspicion croissante de tous contre tous, menace omniprésente de «violences sexistes et sexuelles» oblige. Des observateurs remarquent l’évitement croissant entre les sexes, de peur d’être la victime ou l’accusé d’un «harcèlement» ou d’un «propos inapproprié». C’est ainsi que l’enfer «woke», pavé des meilleures intentions de l’antiracisme et de l’égalité hommes-femmes, risque de transformer notre université, comme il est en train de le faire aux États-Unis, en un lieu doublement orwellien, par le triomphe d’un savoir dévoyé et par sa désolante tristesse.

* Normalien, agrégé et docteur en histoire, Christophe de Voogd enseigne la rhétorique politique et «les usages du passé» à Sciences Po.

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