MEMORABILIA

Comment la finance a fait la civilisation

Économie L’économiste William N. Goetzmann décrit comment cette « technologie » financière a permis la complexification des sociétés.

Par Jonathan Massonnet *  14/06/2021 LE POINT

Dans Money Changes Everything, William N. Goetzmann montre avec brio que la finance fut une technologie essentielle à l’essor des civilisations. La finance permet de transférer la valeur dans le temps et de réallouer les risques économiques grâce au crédit : un contrat financier permet au créancier de transférer une valeur présente dans le futur et au débiteur de transférer une valeur future dans le présent, ce qui redéfinit les risques sous-jacents. La finance n’est pas intrinsèquement bonne ou mauvaise, mais partie intégrante du développement des sociétés humaines, de leurs progrès les plus notables à certains de leurs méfaits les plus marquants. En cela, elle accompagne la complexification des organisations sociales qui, dès l’époque sumérienne, s’est traduite par le développement des villes et la division du travail. Cela étant dit, une distinction rythme l’ouvrage : la complémentarité du « software » et du « hardware » (selon les termes de l’auteur) de la finance.

Le software fait référence au mode de pensée abstrait qui caractérise les échanges intertemporels : l’activité de crédit demande de compter, d’enregistrer et d’évaluer, avec pour objectif de résoudre des problèmes complexes ayant trait au temps, à la valeur et au niveau des risques. William N. Goetzmann montre alors comment les problèmes financiers ont stimulé le développement de l’écriture cunéiforme à l’époque sumérienne et permis des innovations mathématiques telles que les logarithmes, les limites et, surtout, la théorie des probabilités.

La société de capitaux

Dans ce dernier cas, l’auteur s’intéresse à la loi des grands nombres, découverte au début du XVIIIe siècle par le mathématicien suisse Jacques Bernoulli, et qui ouvre la voie à la quantification des risques. Comme le montre le manuel Liber Abaci du mathématicien italien Leonardo Fibonacci, les mathématiques financières s’adressent aussi aux marchands, qui en ont besoin pour résoudre des problèmes concrets tels que les calculs de prix, de taux et de durée. Calculer une durée, donc considérer le temps comme l’inconnue d’une équation, célèbre la sécularisation de celui-ci, qui acquiert un prix (l’intérêt) et, de là, devient une sorte de bien économique.

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L’intérêt des praticiens pour la finance concerne aussi son hardware, c’est-à-dire l’architecture financière (les systèmes monétaires, bancaires et légaux), ainsi que les contrats financiers (les prêts à intérêt, les obligations, les actions et les produits dérivés). Un contrat financier est une promesse faite aujourd’hui à propos d’une action à réaliser demain. À l’exemple des Romains, et des Grecs avant eux, de nombreuses civilisations ont composé avec les risques du commerce au long cours, qui était essentiel à leur existence, voire à leur expansion. Pour importer des céréales en métropole, des outils financiers ont alors été développés pour motiver la prise de risque des capitaines et des marins, ainsi que l’investissement dans la construction de bateaux – c’est l’émergence de la société de capitaux.

Ce type de société s’est ensuite développé au IIe millénaire, William N. Goetzmann racontant notamment la création, au XIVe siècle, et le fonctionnement de la Casadelle Compere di San Giorgio, une société par actions gérant les finances de la ville de Gênes, et des Moulins de Toulouse. Les titres à revenus fixes se sont développés dès le Moyen Âge, à Venise notamment, lorsque la ville a émis au XIIe siècle des titres portant intérêt pour financer la guerre contre Constantinople. L’auteur souligne à cet égard que le développement financier européen est indissociable de la petitesse des cités-États italiennes, obligées de s’endetter auprès de leur population. Cela contraste avec la Chine impériale, où le financement de l’effort de guerre procédait d’une création monétaire inflationniste, ce qui a retardé le développement économique du pays.

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Les bienfaits de la finance accompagnent également les évolutions économiques et démographiques qui demandent de nouvelles solutions pour appréhender les risques individuels et sociaux (risques de vieillesse, d’invalidité) pesant sur les personnes et les familles. L’augmentation de l’espérance de vie (et des revenus) que de nombreux pays ont connue implique un accroissement de l’épargne, dont la gestion appelle de nouvelles méthodes actuarielles. Ces réflexions montrent l’importance de la mise en commun des capitaux dans le financement des investissements quand les projets à financer dépassent les capacités individuelles et, de là, le rôle de la finance dans l’accélération du progrès économique.

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Risques et excès

Mais la finance est aussi un vecteur d’excès. Les plus débattus sont les crises financières qui, à cause de certains traits psychologiques comme le suivisme, s’expliquent par l’accumulation des dettes et la formation de bulles spéculatives, l’essor du software et du hardware de la finance altérant l’attitude des individus face aux risques. Parmi la longue liste des crises, l’auteur s’intéresse à l’éclatement de la bulle des mers du Sud qui, en 1720, vient sanctionner un emballement spéculatif sur les perspectives de profit de la Compagnie de la mer du Sud. Cette crise, la première qui revêt une portée internationale, ainsi que celles qui lui succéderont (jusqu’à celle des subprimes en 2007) procèdent d’anticipations trop optimistes sur la pertinence d’un montage financier ou d’une innovation technique. Au-delà, la finance est aussi le terrain de la domination politique, tel l’impérialisme anglais à l’époque victorienne.

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En définitive, Goetzmann propose une forme d’histoire financière totale. L’ouvrage n’a qu’un défaut : il souffre d’une distinction insuffisante entre finance et monnaie et assimile fautivement l’incertitude à un risque. Or, quand ce dernier est quantifiable, l’incertitude est l’expression de la durée, une caractéristique propre à la conscience humaine.

SOURCES

W. N. Goetzmann, Money Changes Everything: How Finance Made Civilization Possible, Princeton University Press, 2016

AUTEURS

William N. Goetzmann est professeur d’études financières et de management à l’université Yale. Directeur de l’International Center for Finance à la Yale School of Management, il est notamment l’auteur de « The Origins of Value » (2005) et de « The Great Mirror of Folly » (2013), et le coauteur de plusieurs manuels en analyse financière.

À RETENIR

La finance n’est ni bonne ni mauvaise : c’est une technologie qui transfère la valeur dans le temps et réalloue les risques économiques grâce au crédit. Cependant, sa diffusion a permis le développement des sociétés humaines. D’une part, la finance a encouragé des innovations importantes en mathématiques, qui ont elles-mêmes profité aux marchands. D’autre part, elle a présidé au développement d’institutions et de contrats financiers. Elle fut donc indissociable de la complexification des organisations sociales. En permettant la prise de risque, elle fut aussi bien le vecteur de la croissance que celui de crises spectaculaires.

POUR ALLER PLUS LOIN

M. Aglietta, La monnaie : entre dettes et souveraineté, Odile Jacob, Paris, 2016

P. L. Bernstein, Against the Gods: The Remarkable Story of Risk, John Wiley & Sons, 1998

N. Ferguson, The Ascent of Money: A Financial History of the World, Penguin Books, 2009

*Jonathan Massonnet

Haute École de gestion de Genève

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