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George Friedman: Face à la Russie, ce n’est pas à l’Amérique seule de défendre l’Europe .

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Le voyage de Biden n’y change rien; les Européens doivent d’urgence s’investir militairement pour assurer leur propre sécurité, estime le fondateur Geopolitical Futures.

Le politologue américain George Friedman, fondateur de Geopolitical Futures, site d'analyse et de prévisions consacré aux évolution internationales.

Le politologue américain George Friedman, fondateur de Geopolitical Futures, site d’analyse et de prévisions consacré aux évolution internationales.

GFGeorges Friedman (Geopolitical Futures)publié le 19/06/2021 à 17:00

La visite du président américain Joe Biden en Europe a mis en évidence le seul sujet sur lequel tout le monde est à peu près d’accord : Biden n’est pas Donald Trump. Aux États-Unis, ceux qui ont voté pour Trump – près de la moitié des votants – le déplorent. Les autres s’en félicitent. Un avis que les dirigeants européens du G-7 semblent partager. Cependant, la plupart des pays européens n’appartiennent pas au G-7 et certains, comme la Pologne, redoutent ce que peut décider Biden. Quant à Vladimir Poutine, il juge que Trump est plus intéressant que Biden, mais que ce dernier est un interlocuteur valable, quoique ennuyeux. En d’autres termes, l’ombre de Donald Trump a bel et bien plané sur la tournée de Biden. 

Le président américain Joe Biden et son homologue russe Vladimir Poutine se serrent la main au début de leur sommet, le 16 juin 2021 à Genève
Le président américain Joe Biden et son homologue russe Vladimir Poutine se serrent la main au début de leur sommet, le 16 juin 2021 à Genèveafp.com/SAUL LOEB

Cependant, celle-ci a surtout servi à jauger ce que les évolutions de la politique américaine pourraient entraîner comme conséquence dans la relation de l’Europe avec la Russie. Certes, les États-Unis sont de nouveau du côté de l’Europe, comme ils l’étaient depuis la Seconde Guerre mondiale. Mais après la Seconde Guerre mondiale, l’Union soviétique (URSS) émergeait comme une menace face à une Europe décimée par le conflit. Pour les États-Unis, l’urgence était alors la reconstruction du Vieux continent afin que celui-ci puisse disposer de forces militaires lui permettant de résister aux Soviétiques. Il s’agissait aussi de stabiliser des pays qui, comme la France et l’Italie, hébergeaient de puissants partis communistes. 

L’engagement des États-Unis en Europe avait beaucoup moins à voir avec la sentimentalité qu’avec la réalité géopolitique qui a d’ailleurs obligé à mettre en place un système d’alliance. Au départ, il était trop tôt pour parler de « valeurs partagées » avec l’Allemagne et l’Italie. Par la suite, lorsque les États-Unis ont eu besoin de bases de sous-marins en Espagne, Washington s’est efforcé d’être aimable avec Francisco Franco. La relation américano-européenne s’est construite sur la nécessité, non sur des valeurs communes. La Loupe, le podcastNouveau ! Ecoutez l’info de plus près
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En 1991, la situation a changé. L’URSS s’est effondrée, et avec elle la raison d’être de l’OTAN. La mission de cette dernière était jusqu’alors de bloquer ou de dissuader une attaque soviétique en Europe occidentale. L’Europe et les États-Unis avaient créé des forces militaires adaptées à cette mission, chaque membre ayant sa zone de responsabilité désignée. Mais aujourd’hui, l’Union soviétique n’existe plus. Ce qui a amené les pays européens à diminuer considérablement leurs forces militaires. 

L'URSS et l'Otan en 1990
L’URSS et l’Otan en 1990Gpf

Une alliance militaire ne peut pas exister sans armée. Ainsi, si les Russes progressent un jour vers l’ouest, l’Allemagne, par exemple, aura du mal à déployer une force significative. Par le traité même, les États-Unis seraient forcés à s’engager et devraient en porter quasi seuls la charge. Lorsque Trump a suggéré de retirer 10000 soldats d’Europe, les Européens y ont vu un abandon des États-Unis. En fait, ce que Trump exigeait, c’étaient des efforts équivalents de la part des autres membres. LIRE AUSSI >> George Friedman : Maintenant, c’est clair, la Biélorussie est un satellite de la Russie

Le début des années 1990 s’est accompagné d’un autre changement majeur dans le système mondial : le traité de Maastricht. Ce dernier est d’une importance cruciale eu égard à l’OTAN, car l’une des idées motrice derrière sa création était que l’Europe ne possédait pas la capacité économique suffisante pour mettre sur pied une force militaire efficace. A l’inverse, il n’y avait aucune raison pour que l’Europe, une fois rétablie économiquement, ne puisse pas se défendre. Pour l’Europe, il n’était pas déraisonnable de vouloir que les États-Unis assument davantage de responsabilités en matière de sécurité dans les années d’après-guerre, pas plus qu’il n’était irrationnel pour les États-Unis de le faire ; cela leur donnait la possibilité d’éviter la guerre, en empêchant les Européens de prendre des initiatives franchement irresponsables, comme en 1914 et en 1939. 

Le président français Emmanuel Macron donne une conférence de presse lors d'un sommet de l'OTAN au siège de l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN) à Bruxelles le 14 juin 2021.
Le président français Emmanuel Macron donne une conférence de presse lors d’un sommet de l’OTAN au siège de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) à Bruxelles le 14 juin 2021.Photo by Thomas COEX / AFP

Mais aujourd’hui, les PIB de l’Union européenne (UE) et de la zone de libre-échange nord-américaine (ZLEA) sont à peu près égaux. À ce stade de l’histoire, il est difficile de voir quel est l’objectif de l’OTAN, et surtout quelle valeur elle représente pour les États-Unis. Washington se concentre avant tout sur la Chine où l’OTAN ne joue pratiquement aucun rôle. Il ne serait pas absurde pour les États-Unis d’exiger la participation militaire et diplomatique de l’Europe dans cette compétition en Asie alors qu’à l’inverse, il y a peu de raisons de maintenir des forces importantes en Europe. LIRE AUSSI >> Sommet Biden-Poutine: « Aucun atome crochu entre les deux hommes »

La création de l’UE a également signalé ce qui était évident depuis longtemps : l’Europe n’est plus dépendante des États-Unis sur le plan économique. Au contraire, la création de l’UE a marqué le début d’une ère où l’Europe mène des politiques économiques concurrentes des intérêts américains. L’idée que les États-Unis et l’UE se fassent concurrence, alors que les États-Unis sont toujours responsables de la sécurité de l’Europe, était et demeure une bizarrerie. L’affaire est excellente pour l’Europe, mais difficile à digérer pour les États-Unis. 

L’intérêt des Européens n’est pas forcément celui des Américains. Ils veulent des garanties militaires et, dans une certaine mesure, une coopération économique, alors que les États-Unis veulent que l’Europe prenne mieux en charge leur propre défense. En outre, les États-Unis et l’Europe divergent sur des questions fondamentales, tout comme les différents membres de l’UE. Exemple: le gazoduc Nord Stream 2, qui achemine du gaz naturel russe vers l’Europe. La Pologne en est horrifiée, l’Allemagne attend avec impatience son achèvement, le Portugal est indifférent. D’autre part, l’Union européenne est en train de s’affaiblir sous la pression de la crise financière de 2008 et de la pandémie de COVID-19. La Grande-Bretagne s’en est allée, et l’UE menace d’exclure la Pologne et la Hongrie, tout en essayant de répondre aux besoins d’une ribambelle de pays sous l’égide d’une seule et même banque centrale. 

L’UE n’est qu’un traité économique, elle n’est pas un État-nation

Il y a des questions géopolitiques sur lesquelles l’Europe doit, soit s’engager, soit refuser de s’impliquer. L’une d’entre elles est la Russie, qui est en réalité beaucoup plus faible qu’elle ne le prétend. Néanmoins, la puissance militaire d’un pays est relative à celle de ses adversaires. À l’heure actuelle, l’Europe ne peut se défendre contre la possibilité, lointaine mais non nulle, que la Russie s’avance vers l’ouest. Une hypothèse aujourd’hui d’autant plus pertinente que les États-Unis sont engagés dans une confrontation avec la Chine. Les Européens doivent, soit coordonner et partager les risques avec leur allié, soit indiquer clairement qu’ils ne le feront pas. 

L’Europe a la possibilité de réinvestir l’alliance transatlantique avec des capacités militaires fondées sur sa puissance économique d’aujourd’hui, et non d’il y a quarante ans. Une alliance se construit sur le partage des risques, et il est certain qu’il y en a, même s’ils sont moins existentiels que ceux de la Guerre froide. Si l’Europe choisit de ne pas agir, les pays peuvent toutefois le faire à titre individuel. 

L’UE n’est qu’un traité économique, elle n’est pas un État-nation ni n’est responsable de la politique de défense. Cependant, la politique économique définit les capacités de défense, et si la structure irrationnelle de l’UE qui distingue pouvoir économique et pouvoir militaire avait un sens avant 1991, elle n’en a aujourd’hui plus aucun. 

« Il revient aux Européens de comprendre les enjeux du moment »

Si l’Europe ne change pas d’orientation, les États-Unis se retrouveront un jour face à une alternative. Leur première option sera de se retirer de l’Europe, en laissant la défense du continent à ce dernier. La seconde consistera à ignorer l’Union européenne et à traiter de manière bilatérale avec les différents États européens sur les questions de défense et d’économie, en contournant effectivement l’UE. 

Pour les États-Unis, ces deux stratégies posent problème. L’UE est visiblement réticente à s’engager dans des actions de grande envergure contre la Chine, préférant des actions plus modestes et moins risquées. Traiter individuellement avec tel ou tel pays pourrait ne pas fonctionner et même noyer les États-Unis dans la politique intra-européenne. L’évidence de la mission de l’OTAN pendant la guerre froide n’existe plus. Sur cette question centrale pour les États-Unis, le retour en Europe ne présente que des avantages minimes. 

Dans l’ensemble, une alliance digne de ce nom serait bénéfique pour les États-Unis, mais il reste à savoir si les Européens la souhaitent. Effectuer une tournée sur le Vieux continent et ne pas insulter ses hôtes ne constitue pas une politique, ni ne signifie un retour des Etats-Unis en l’Europe. Et étant donné que l’Europe n’est pas encline à prendre les décisions douloureuses adaptées au contexte actuel, il est difficile de comprendre ce que signifie le voyage de Biden dans le continent de ses ancètres, au-delà d’un périple agréable et de dîners en brillante compagnie. Nous sommes en 2021, et il revient aux Européens de comprendre les enjeux du moment: s’ils veulent d’une alliance qui les protège, à eux d’endosser un rôle à la mesure de la géopolitique au XXIe siècle .  

GEORGE FRIEDMAN: néà Budapest en 1949, ilest le fondateur de Geopolitical Futures, site d’analyse et de prévision géopolitique. Expert américain dans le domaine des affaires étrangères et du renseignement, il a conseillé de nombreuses organisations gouvernementales et militaires aux Etats-Unis et à l’étranger. En 2015, George Friedman crée Geopolitical Futures. 

Précédemment, en 1996, il avait fondé Stratfor, un influent média digital également consacré aux affaires internationales. Enfin, Georges Friedman est l’auteur de nombreux livres dont le best-seller The Next 100 Years (Les 100 ans à venir),publié en 2009 et loué pour la justesse de ses prédictions. 

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