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«Fin de l’égalité des candidats aux concours: se rend-on compte de ce qui se prépare?»

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TRIBUNE – Philippe Nemo prend position très fortement contre le projet du ministère de l’Enseignement supérieur, qui semble avoir été accepté par plusieurs grandes écoles, d’accorder dorénavant par principe des points supplémentaires aux candidats boursiers à leurs concours.

Par Philippe Nemo LE FIGARO. 22 juin 2021

Philippe Nemo. Clairefond

Les enragés de l’égalitarisme ont tant et si bien fait qu’ils sont parvenus à dégrader à peu près tout ce qui marchait dans l’enseignement en France. Mais, jusqu’à présent, ils n’avaient pu toucher aux grandes écoles. C’est la raison pour laquelle, sans doute, le pays compte encore un fort contingent de scientifiques, d’ingénieurs et de managers de bon niveau. Hélas, ce dernier bastion est désormais menacé. À l’initiative de Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, on risque d’altérer profondément les concours d’entrée des écoles en distribuant des «points bonus» aux étudiants boursiers sur le seul motif qu’ils sont boursiers.À découvrir

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Ainsi, le recrutement de ces hauts lieux de formation – Polytechnique, les écoles normales supérieures, HEC – ne se ferait plus selon les seules capacités intellectuelles objectivement mesurées, mais selon des impératifs politiques. Pour avoir chaque année la proportion souhaitée de boursiers, on se propose de manipuler les notes, trafiquer des poids et mesures, forcer la main aux jurys, pourtant réputés souverains.

«De graves questions de droit et de justice»

Qu’y a-t-il donc de si mauvais dans les concours des grandes écoles? Les épreuves écrites anonymes ne privilégient ni n’excluent personne. Et si le non-anonymat de l’oral introduit quelque biais, c’est plus en faveur des boursiers qu’à leur détriment. Car, dans les matières où le qualitatif et l’intuition jouent un rôle, par exemple les épreuves d’entretiens ou les épreuves littéraires, les jurys – je le sais pour y avoir participé de nombreuses années – ont tendance à considérer avec faveur les candidats des différentes «diversités» dont ils discernent qu’ils ont un fort potentiel puisqu’ils sont parvenus jusqu’à cette étape ; le même discernement peut les motiver, à l’inverse, à faire preuve d’une certaine sévérité à l’égard de candidats qui ont eu tous les avantages et, faute de travail, n’en ont pas tiré tout le profit qu’ils auraient dû.

On entend rompre avec ces règles de bon aloi et faire prévaloir le principe de «discrimination positive» venu des États-Unis. Or celui-ci soulève de graves questions de droit et de justice. La rupture de l’égalité dans les concours est illégale à ce jour. Les réformateurs le savent et escomptent les aménagements législatifs nécessaires.

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Mais; même s’ils les obtiennent, la question de justice restera entière. Comment annoncer à un candidat excellent qui a des notes lui permettant d’être reçu que, finalement, il ne l’est pas, parce qu’il a été coiffé au poteau par ces privilégiés d’un nouveau genre que seront les bénéficiaires des bonus? On n’admet pas le dopage dans les compétitions sportives. Celui qu’on entend introduire dans des compétitions scolaires n’est pas plus moral.

Il y a d’autres arguments à opposer à ces mesures. D’abord, la «discrimination positive» implique, par principe, que seront reçus des candidats n’ayant pas nécessairement le niveau souhaité, tandis que d’excellents sujets seront écartés. Donc la qualité des études au sein des grandes écoles en sera affectée, ainsi que celle des diplômés. La société, la science y perdront quelque chose.

D’autre part, c’est une grave erreur d’analyse d’imputer aux grandes écoles quelque élitisme délibéré. Si certains boursiers ont du mal aujourd’hui à réussir les concours, c’est essentiellement la conséquence de la dégradation des études qui les précèdent. Jadis, la méritocratie républicaine repérait dans tous les milieux les élèves à fort potentiel. Elle les faisait entrer dans des filières exigeantes où ils grimpaient les échelons et où les boursiers pouvaient doubler, par leurs mérites scolaires, leurs camarades issus de milieux plus favorisés. La IIIe et la IVe République ont longtemps fait fonctionner avec succès cet ascenseur social.

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Si l’ascenseur est tombé en panne, ce n’est certes pas la faute des grandes écoles! C’est celle de la politique de l’«école unique», qui a abouti à supprimer toute reconnaissance du mérite scolaire. Des collèges et lycées massifiés, où une pédagogie ludique a tendu de plus en plus à remplacer l’initiation sérieuse aux savoirs, n’apportent plus aux élèves autant que par le passé. Ceux qui pâtissent le plus de cette situation sont ceux qui n’appartiennent pas à des familles cultivées ou fortunées pouvant fournir le «plus» culturel que l’école n’apporte plus. Donc ils réussissent moins bien leur scolarité, intègrent moins facilement les classes préparatoires et, in fine, les grandes écoles.

C’est cet effet pervers diabolique de l’égalitarisme qu’a reconnu un des chantres des réformes scolaires en France, Antoine Prost, dans un livre qui a fait date (L’enseignement s’est-il démocratisé ?, PUF, 1986), où il montrait que la proportion d’enfants d’ouvriers et d’employés entrant à l’École polytechnique n’avait cessé d’augmenter sous la IIIe et la IVeRépublique, mais avait commencé à décroître à la fin des années 1970, c’est-à-dire au moment précis où les institutions de l’école unique commençaient à produire leurs effets.

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Si c’est à cette mauvaise politique scolaire des décennies récentes que sont dues les difficultés actuelles des boursiers, c’est à ce niveau, «en amont», qu’il est nécessaire d’agir, non à celui des concours, qui ne font que sanctionner le niveau réel des candidats. Ce qu’il faut, c’est rétablir en France un véritable enseignement secondaire rigoureux ouvert dès la sixième aux élèves ayant les capacités scolaires requises et les faisant progresser d’année en année avec les mêmes exigences jusqu’au baccalauréat. Alors, et alors seulement, les jeunes issus de toutes les «diversités» auront en mains les clés de la réussite, sans qu’on ait besoin de dénaturer les concours.

Nous ne sommes pas au bout de nos surprises. En introduisant un élément non intellectuel dans les critères des concours, on ouvre une brèche par laquelle vont entrer sans tarder bien d’autres exigences incongrues. Martin Hirsch, dans son rapport de décembre 2020 à la ministre des universités, en a déjà fait la liste. Outre la diversité sociale, dit-il, il faudra corriger les diversités «territoriale», «ethnique» et évidemment «de genre». Au conseil scientifique de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, on a déjà surenchéri: on préconise de donner des points en plus (je n’invente rien) aux enfants de familles monoparentales, à ceux qui pratiquent la vie associative (entend-on par là un militantisme conforme à l’air du temps?), etc. La qualité des études sera de plus en plus perdue de vue.

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Les dirigeants des grandes écoles sont poussés à accepter ces réformes comme prix à payer pour que leurs établissements ne soient pas purement et simplement supprimés (la menace existe) ou, s’ils sont de droit privé, gênés dans leur développement par le ministère de l’Enseignement supérieur. Mais je doute qu’ils approuvent en leur for intérieur une logique de renoncement dont ont donné l’exemple les réformes récentes de l’examen d’entrée à Sciences Po ou du Capes (principal concours d’accès au professorat), où l’on a respectivement supprimé et beaucoup minoré les épreuves écrites traditionnelles pour ne pas «discriminer» des candidats les maîtrisant mal.

Jusqu’où descendra-t-on cette pente? Ce n’est pas en faisant injure aux valeurs de raison, de science, d’intelligence et de travail qu’on forme la jeunesse d’un pays.

*Normalien et docteur, ancien professeur de philosophie politique à l’ESCP Europe et à HEC, Philippe Nemo est directeur de l’École professorale de Paris. Auteur d’une vingtaine d’ouvrages, il a notamment publié «Histoire des idées politiques dans l’Antiquité et au Moyen Âge» (PUF, 1998) et «Histoire des idées politiques aux Temps modernes et contemporains» (PUF, 2004).

One Reply to “«Fin de l’égalité des candidats aux concours: se rend-on compte de ce qui se prépare?»”

  1. Sciences Po Paris:
    Il faut réparer les préjudices et cesser l’indifférence envers les excellents candidats écartés de la sélection.

    Sciences Po a supprimé le concours écrit et a fait le choix de procéder à la sélection via la plateforme Parcoursup pour l’année 2021. Ainsi le nombre de candidats a doublé. Sciences Po se défend d’avoir été submergé par l’afflux de dossiers. La nouvelle procédure a été très mal anticipée et organisée. Elle est de ce fait perçue arbitraire et injuste. Elle a causé d’énormes préjudices morales et psychologiques pour un grand nombre de jeunes candidats brillants, qui ne trouvent aucune explication factuelle à leur élimination.

    Une commission d’enquête s’impose par les Ministères de l’Education National et de l’Enseignement Supérieur pour vérifier toute éventuelle irrégularité.

    Sciences Po devrait inviter les candidats qui estiment que leur candidature a été injustement écarté, de passer un entretien oral pour une nouvelle évaluation. Les candidats repêchés pourront ainsi intégrer Sciences Po cette année ou en 2022.

    L’intérêt du concours consiste en son caractère méritocratique, égalitaire et républicain. Sciences Po devrait réintégrer le concours écrit et renforcer les moyens et la pertinence des critères pour l’admission.

    https://www.linkedin.com/posts/anthony-khoi-083a509_anthony-khoi-activity-6806910998864265216-yosu

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