MEMORABILIA

Ivan Rioufol: «Le fiasco de la démocratie sans le peuple»

 Réservé aux abonnés

CHRONIQUE – L’abstention au premier tour des élections régionales est un acte politique qui mêle colère et désintérêt.

Par Ivan Rioufol. LE FIGARO. 24 juin 2021

«
Quand des citoyens choisissent en masse de ne plus participer aux scrutins, c’est aux dirigeants de se remettre en cause», estime Ivan Rioufol. François BOUCHON/Le Figaro

Est-ce vraiment une surprise? Les Oubliés se sont mis aux abonnés absents. Ils ont de bonnes raisons d’avoir choisi l’exil intérieur. Dimanche, deux électeurs sur trois ont ignoré les urnes (66,7 %) pour le premier tour des régionales. Cette tendance à se retirer d’un jeu considéré comme faussé risque de se confirmer pour le second tour. La crise de confiance, qui empoisonne la démocrate représentative, se laisse voir spectaculairement. Elle révèle le mal français évoqué ici la semaine dernière. À trop décider sans le peuple, le pouvoir en vient à faire des consultations sans lui. Or cette sécession citoyenne, par son ampleur, a l’envergure d’une protestation. Elle doit être entendue pour ce qu’elle est: la remise en cause d’une oligarchie incapable de s’adresser aux gens ordinaires. L’ancien monde ne tient que par des bouts de ficelle. Il croit pouvoir continuer en claudiquant. En réalité, il s’est mis dans une impasse.

À LIRE AUSSI :Régionales 2021: abstention record, résistance des sortants, faiblesse du RN et de LREM… Les cinq leçons du scrutin

Il y a une réticence, chez les élites désavouées, à admettre leur éloignement. La classe politique tente de se rassurer sur l’ampleur de la fronde. Sont ainsi avancées comme explications au fiasco: la peur persistante du Covid, des ratés dans la distribution des programmes, un manque de souplesse dans la pratique du vote, la complexité d’un scrutin qui cumule élections régionales et départementales, l’ignorance du rendez-vous électoral… En réalité, ces raisons restent accessoires. Demeure l’exaspération de ces nombreux Français, qui n’existent plus au regard des dirigeants successifs. Ces derniers, sensibles aux plaintes des minorités et des lobbies, se bouchent le nez devant l’expression des frustrations «populistes». Ils n’ont cure de l’assentiment général et profitent de la lassitude apparente. Mais les 30 millions d’électeurs restés silencieux n’ont pas renoncé à leurs droits civiques: ils sont en embuscade.

Quand des citoyens choisissent en masse de ne plus participer aux scrutins, c’est aux dirigeants de se remettre en cause. Si leur offre ne mobilise plus, c’est qu’elle est inadaptée. Il ne sert à rien de s’en prendre aux pêcheurs à la ligne en fustigeant leur irresponsabilité ou leur légèreté. Leur choix de ce «non-vote sanction» (Jérôme Jaffré) est un acte politique. Il mêle colère et désintérêt. Il invite à des réformes et non à des haussements d’épaules. Sous la république romaine, la plèbe se retirait sur l’Aventin quand elle contestait le patriciat. Une même protestation se renouvelle avec cette abstention considérable (elle était de 50,09 % lors des régionales de 2015). L’erreur serait, pour les mandarins qui se sont approprié le pouvoir, de croire possible de continuer à gouverner avec des socles électoraux de plus en plus étroits. Ce raisonnement ne peut être partagé que par ceux qui ont décidé de tourner le dos à la démocratie.En 2020, Martine Aubry a été réélue maire de Lille par 12,36 % des inscrits soit 1,31 % des habitants de la Métropole européenne de Lille

En favorisant les candidats sortants, dans la plupart des régions (hormis en Paca), les électeurs ont montré qu’ils étaient davantage sensibles aux résultats qu’aux envolées. Ce pragmatisme invite à adapter la politique aux réalités. Le gigantisme des nouvelles régions a pu favoriser également une désaffiliation. Comment s’identifier à des assemblages administratifs sans liens avec les identités locales? Revenir sur ces créations fictives, décidées sous François Hollande, serait un choix raisonnable. D’autant que la démocratie souffre déjà de la métropolisation de la France, cet aménagement du territoire qui a déraciné les gens et consolidé la France périphérique, terreau des «gilets jaunes». Comme le remarque Pierre Vermeren (1), les grands «élus» municipaux ne sont plus élus que par des minorités. En 2020, Martine Aubry a été réélue maire de Lille par 12,36 % des inscrits soit 1,31 % des habitants de la Métropole européenne de Lille.

Déstabilisation politique

Reste cette constatation: l’épuisement du système démocratique déstabilise le monde politique. Ni les sondeurs ni les politologues ni les médias n’ont vu venir cette insurrection civique. Le RN, réceptacle d’une partie de la colère française, a lui-même été bousculé par la grève des votes: elle a été suivie par 73 % des électeurs de Marine Le Pen! Plutôt que d’enjoindre à ses soutiens de «se bouger», la présidente du RN pourrait s’interroger sur la pertinence de sa stratégie, qui vise à se démarquer d’une radicalité devenue nécessaire pour éradiquer les maux de la France. À force de vouloir paraître aimable et conciliante, Marine Le Pen a sans doute décontenancé des fidèles. En tout cas, la dynamique qui semblait pouvoir porter ce mouvement a subi un coup de frein. Le rétropédalage pourrait s’aggraver si Thierry Mariani (RN), en tête au premier tour avec 4,5 points d’avance face au sortant Renaud Muselier (LR), voyait s’échapper dimanche la présidence de la région Paca, sous la pression d’un «front républicain» constitué en catastrophe.À la gifle d’un protestataire contre Emmanuel Macron, récemment dans la Drôme, s’ajoute la claque électorale

À l’inverse, la droite de gouvernement est semblable au héros de Boudu sauvé des eaux. Le mouvement donné comme moribond est celui qui s’en sort le mieux, avec les performances de Laurent Wauquiez (43,79 %) et de Xavier Bertrand (41,39 %), ainsi que de Valérie Pécresse dans une moindre mesure (35,94 %). Dès à présent, Wauquiez et Bertrand (qui a quitté LR pour faire cavalier seul) peuvent postuler à la présidentielle pour la droite, après avoir chacun «écrasé le match». La clarification éloigne l’hypothèse récurrente d’un retour possible de Nicolas Sarkozy comme ultime recours. Mais cette lecture du scrutin reste évidemment fragile. Le RN n’a pas épuisé ses réserves. En revanche, le doute n’est guère permis sur l’effondrement de LREM, avec un score moyen de 11 %. À la gifle d’un protestataire contre Emmanuel Macron, récemment dans la Drôme, s’ajoute la claque électorale. En Hauts-de-France, elle ridiculise cinq membres du gouvernement, dépêchés pour tenter d’entraver Bertrand. Parmi eux, le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, promettait dans la foulée de «chasser» le RN: il a enregistré le plus mauvais score avec 8,7 % des voix. Il fut un temps où, quand l’honneur avait un sens, la démission allait de soi.

Tambouilles d’appareils

Les partis contribuent à la crise de la démocratie quand ils ne sont plus préoccupés que par leur survie. Obscènes sont les tambouilles d’appareils pour sauver les meubles. Macron, après avoir voulu faire tomber Bertrand, votera pour lui dimanche, au Touquet (Hauts-de-France). La mascarade n’a que trop duré.

(1) L’Impasse de la métropolisation, Gallimard.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :