MEMORABILIA

Bruno Tertrais : De la géopolitique des barrages

Scroll down to content

Sujets de fierté nationale, ces grands ouvrages constituent aussi des moyens de pression politique. Et, potentiellement, des sources de conflit.

Bruno Tertrais, spécialiste de l’analyse géopolitique, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique et senior fellow à l’Institut Montaigne.

Bruno Tertraispublié le 23/06/2021 L’EXPRESS

Les grands barrages ont toujours suscité des controverses.

De tels travaux conduisent souvent à la mise en eau de villages anciens et au déplacement de communautés entières. Et leurs conséquences sur l’environnement sont rarement anodines. Pourtant, la modernisation des sociétés en développement, les besoins croissants de l’agriculture ainsi que l’attrait d’une énergie pleinement renouvelable contribuent à leur succès grandissant.

D’autant plus que ces travaux parfois herculéens peuvent tenir lieu de « grand projet national », se voulant l’illustration de la capacité des dirigeants à dompter les forces de la nature, à réguler des cours d’eau capricieux et sources de catastrophes et à maîtriser le développement de leurs territoires. Ce fut le cas en Egypte (Assouan), ou encore en Chine (Trois-Gorges), plus récemment en Turquie ou en Ethiopie, dont les projets suscitent parfois, non sans raison, l’émoi des pays voisins.  LIRE AUSSI >> Bruno Tertrais : Otan, derrière l’unité retrouvée, des sujets qui fâchent

« Injustice historique »

Ankara achève le titanesque projet d’Anatolie du Sud-Est (GAP), qui comprend la construction de 22 barrages sur les bassins du Tigre et de l’Euphrate, au risque de diminuer le volume d’eau disponible pour l’Irak et la Syrie. Le projet mené par l’Ethiopie est encore plus problématique, car il suscite de très vives tensions avec L’Egypte. Sur le Nil Bleu (qui contribue à hauteur d’environ 85 % au volume du fleuve du Nil), le barrage de la Renaissance, mis en service en 2020, contrevient, du point de vue égyptien, aux traités signés au siècle précédent sur le partage des eaux. L’armée a même menacé d’intervenir. Addis-Abeba, pour sa part, évoque l' »injustice historique » de ces accords et affirme que ce gigantesque barrage n’aura pas de conséquences sur le débit du fleuve. Le Soudan, dont le territoire est proche, se range de plus en plus du côté du Caire. Alors que la deuxième phase de remplissage du réservoir doit commencer cette année, l’Amérique tente une médiation. Mais, en ce mois de juin, l’organisation de manoeuvres conjointes égypto-soudanaises, baptisées « Gardiens du Nil », montre que la tension est forte. 

Yalta des eaux

D’autres installations sensibles sont de plus en plus au coeur des rapports de force régionaux. En Asie du Sud, les sources des grands fleuves sont dans l’Himalaya, que l’on sait disputée entre l’Inde, le Pakistan et la Chine. Islamabad estime que Delhi met en cause le traité de l’Indus, ce « Yalta des eaux » conclu en 1960. Il est vrai qu’il y a désormais une centaine de barrages indiens sur le bassin fluvial.

Dans le Sud-Est, les 11 grands barrages chinois installés sur le Mékong ont réduit le volume d’eau dont disposent les pays en aval. Et Pékin n’appartient pas à la commission internationale créée en 1995 par le Cambodge, le Laos, la Thaïlande et le Vietnam pour coopérer sur la gestion de ce fleuve.  

Peut-on alors parler de guerres entre Etats « pour l’eau » ? Probablement pas. Les menaces de « couper l’eau » à un pays en aval sont légion. La Turquie l’a fait plusieurs fois au détriment de l’Irak. Mais la ressource en eau incite beaucoup plus à la coopération qu’à la confrontation. Un pays jouant de cette carte pourrait en souffrir lui-même.  

************************

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :