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La culture «woke» veut chasser le grec et le latin des universités américaines

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ENQUÊTE – L’Université de Princeton a décidé que le grec et le latin ne seraient plus obligatoires en lettres classiques. Raison: la pression du courant «woke», réduisant la culture antique à une société esclavagiste et raciste. Une dérive dangereuse qui pourrait gagner la France, où l’enseignement classique ne cesse d’être fragilisé.

Par Alice Develey LE FIGARO. 24 juin 2021

À Princeton (New Jersey), le Whig Hall abrite derrière sa façade aux airs de temple grec la Cliosophic Society, la plus ancienne association étudiante de politique, de littérature et de débat des États-Unis.Andreas Praefcke/Licence CC

En décembre 2020, Andrea Marcolongo est conviée par l’université de Columbia afin de discuter de l’importance du latin et du grec. «Je m’imaginais prendre l’avion, traverser l’Atlantique et arriver à New York pour parler des langues anciennes, c’était assez poétique dans mon idée.» Mais, à cette époque, le monde se confine et voilà l’auteur de La Langue géniale contrainte de mener cette conversation derrière un écran d’ordinateur. Il est 22 heures chez elle lorsque la conférence commence. L’helléniste revient sur son parcours et ses livres, quand un élève l’interpelle: «Comment peut-on lire Homère alors qu’il était raciste et misogyne?» La connexion est bonne, mais Andrea Marcolongo craint d’avoir mal compris: «Je suis désolée, je ne comprends pas votre propos.»L’étudiant répète sa question en la justifiant. «J’avais l’impression qu’on avait lu deux auteurs différents», déplore Andrea Marcolongo.

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On pourrait croire que cette scène est un incident isolé dans la vie universitaire. Or, dans les couloirs des plus prestigieux établissements américains, à Stanford, une cohorte de plus en plus nombreuse brandit des théories indigénistes, raciales et décoloniales, braillant de plus en plus fort.

À Princeton, Dan-el Padilla Peralta, professeur de lettres classiques, accuse son propre enseignement de perpétuer une «culture blanche» et désire tout simplement l’éradiquer. Une prise de position qui lui a valu les honneurs du New York Times. Conjointement à cette idéologie, sur la page web, Diversity and Equity, de son département, il est écrit, sans équivoque, que la culture gréco-romaine a «instrumentalisé, et a été complice, sous diverses formes d’exclusion, y compris d’esclavage, de ségrégation, de suprématie blanche, de destinée manifeste, et de génocide culturel». Comment s’étonner, dans ces conditions, que les autorités universitaires de Princeton aient décidé qu’il ne serait plus obligatoire pour les étudiants en lettres classiques d’apprendre le latin et le grec? Si travailler sur Aristote ou Ésope risque de transformer les élèves en fascistes…

Vision identitaire et caricaturale

«Cela va tout à fait dans le sens des modes intellectuelles d’outre-Atlantique: déconstruction, post-colonialisme, anti-impérialisme, islamo-gauchisme, ultraféminisme», explique à Paris Jean-Robert Pitte, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques, auteur d’un remarquable roman sur l’Antiquité tardive, Dardanus.

La «woke culture», de l’anglais woke, «éveillé», impose une vision identitaire du monde et caricature les questions raciales. Les lettres classiques font les frais de cette maladie qui gangrène le monde américain. Cela explique que, lorsque des «woke» – qui ne comprennent l’histoire qu’en termes de domination et de privilège – étudient la vie à Rome et à Athènes, ils crient au racisme. «Ils détestent l’idée que l’Occident puisse constituer une civilisation dont les fondements sont gréco-romains. Il n’y a que la “blanchité”», analyse Raphaël Doan, agrégé de lettres classiques.

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Bien sûr, les sociétés antiques antéchrétiennes étaient inégalitaires et esclavagistes. Il ne s’agit pas de le nier, mais d’étudier ces faits dans leur contexte. Or, la vérité historique n’intéresse pas les «woke». Qu’importe que les statues de l’Antiquité fussent peintes, à leurs yeux elles sont blanches aujourd’hui! Qu’importe si, comme le remarque Doan, «ni les Grecs ni les Romains ne différenciaient les individus par la couleur de leur peau», l’anachronisme vaut bien une polémique! C’est le règne de l’opinion sur le fait. L’essentiel n’est pas ce qui est vrai, mais ce que l’on ressent comme vrai.

Les «woke» se sentent blessés et voudraient faire table rase d’un passé qu’ils fantasment. L’ennui, «c’est que cela n’a aucun sens de plaquer des opinions et jugements de valeurs actuelles sur une situation qui date d’il y a deux millénaires», dit encore Jean-Robert Pitte. Cela crée un relativisme historique qui laisse penser que chaque génération est coupable aux yeux de celle qui la suit. Pourquoi serait-ce la faute d’Homère, de Platon ou d’Alexandre si des antiracistes voient dans leurs œuvres de quoi nourrir leurs angoisses et leurs obsessions?

Outre qu’ils ont tendance à réécrire l’histoire, les «woke», sous des dehors égalitaristes, noyés de bons sentiments, sont tout sauf démocrates. «Ils ne proposent pas de débat, mais imposent une vision», explique Patrice Brun, auteur de L’Invention de la Grèce. L’helléniste Pascal Charvet va plus loin: «Le “wokisme” est un nouveau puritanisme, il entraîne une forme de totalitarisme de la pensée.» Un écho à la phrase de Barthes: «Le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire.»

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Un combat idéologique

Et les nouveaux enragés exportent leurs théories funestes. En Italie, Andrea Marcolongo a eu le droit à une question sur une prétendue misogynie de Platon. En France, affirme Jean-Robert Pitte, «le mouvement “woke” a déjà largement gagné le pays». Pascal Charvet s’en indigne: «On assiste là à une soumission qui ne peut que conduire à une pensée décliniste.» Rappelons ainsi l’incident de mars 2019 à la Sorbonne. Une faction de militants antiracistes avait empêché une représentation des Suppliantes d’Eschyle, qu’elle accusait de «blackface», un procédé qui consiste à grimer en noir des acteurs blancs à des fins satiriques. Isabelle Barbéris, auteur de L’Art du politiquement correct, dénonça cette «censure absurde» dans les pages du Figaro: «Si l’acteur blanc se grime, il se rend coupable de “blackface”… S’il ne se grime pas, on le clouera au pilori pour “whitewashing”»…

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Ce combat idéologique est encore un fait isolé en France. Mais, ce qui est grave, c’est qu’il pourrait porter le coup de grâce à un enseignement affaibli par des années de réformes pédagogiques menées depuis cinquante ans. Aujourd’hui, en France, le latin et le grec sont considérés comme des options et non plus comme des disciplines. Ils sont relégués à l’arrière-plan, au bénéfice des «vraies» matières. Dans les années 1960, le latin et le grec déterminaient les meilleurs élèves, aujourd’hui ce sont les mathématiques. «En 1967, un élève latiniste sur sa scolarité au collège avait dix-neuf heures de latin, en 2017, il en a au mieux cinq heures», a calculé Robert Delord, président de l’Association «Arrête ton char!».

«Paresse intellectuelle»

L’aura du latin, et surtout celle du grec, périclitent lentement et cela s’en ressent dans le nombre d’élèves et de professeurs en lettres classiques. «Tous les postes de professeur ne sont pas pourvus en lettres classiques», explique Philippe Cibois, spécialiste de la question du latin. «Si l’on compte le pourcentage d’élèves qui font du latin en fin d’enseignement secondaire, on est à hauteur de 4 % en France. Seuls les États-Unis font pire avec 1 %. En Espagne, ils sont 16 % à faire du latin, en Italie, 14 %, en Flandre, 17 %, en Wallonie, 12 %, en Suisse, 8 %.» Et cela ne risque pas de s’arranger selon Robert Delord. «Dans dix ans, à ce rythme, c’est-à-dire, 500 départs en retraite de professeurs par an, il ne restera plus que la moitié de professeurs de lettres classiques, soit 5 000 en France.»

Plutôt que d’aller à la difficulté, on la supprimeRaphaël Doan, agrégé de lettres classiques

Cette projection fait planer le spectre de la réforme de Najat Vallaud-Belkacem de 2015 (largement atténuée par Jean-Michel Blanquer): puisque les «options grec et latin» sont minoritaires, au mieux on les remplacerait par une «initiation aux langues anciennes», au pire, on les supprimerait.

La culture antique fait pourtant intimement partie de notre patrimoine. «Depuis la Renaissance, voire le Moyen Âge, rappelle Raphaël Doan, le monde est baigné de références antiques.» D’ailleurs aujourd’hui, paradoxalement, le latin et le grec nourrissent la publicité, la littérature, les arts… Jusqu’aux séries télévisées. N’en déplaise à leurs détracteurs de Princeton, 70 % des mots anglais viennent du grec et du latin (souvent par l’intermédiaire du français). Et les langues anciennes permettent de créer et de penser, de débattre et de nous former à l’art rhétorique. Mais cela demande du travail.

Rappelant la polémique des chiffres romains remplacés par des chiffres arabes sur certains cartels au Musée Carnavalet, Andrea Marcolongo pointe un problème de «paresse intellectuelle». «Plutôt que d’aller à la difficulté, on la supprime. Il y a un vrai renoncement. Dans la Grèce antique, Périclès payait les gens qui n’avaient pas les moyens d’aller au théâtre, parce qu’il disait toujours que les citoyens les plus dangereux étaient ceux qui n’avaient pas de culture. Il avait raison. C’était un engagement pour la collectivité, la société.» Les Gréco-Romains ont inventé les fondements de l’universalisme (la liberté d’expression, la démocratie, l’hospitalité, le cosmopolitisme…), sur lequel s’est construite notre société. Cet universalisme déplaît aux tenants de la culture de la table rase, la «cancel culture». Il est aujourd’hui en danger.

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