MEMORABILIA

Inégalités sociales dans l’Éducation nationale: «On finit par proposer des concours truqués»

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Par Alexandre Devecchio. Publié le 24/06/2021. LE FIGARO

ENTRETIEN – Ancien élève de l’ENS et de l’ENA, le magistrat Raphaël Doan dénonce l’idée de points bonus donnés aux candidats boursiers.

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On finit par oublier que le premier objectif des grandes écoles est de former une élite compétente et légitime», confie Raphaël Doan. Hannah Assouline/©ASSOULINE/Opale via Leemage

Ancien élève de l’ENS et de l’ENA, Raphaël Doan est magistrat et premier adjoint au maire du Pecq. Il est aussi l’auteur du Rêve de l’assimilation, de la Grèce antique à nos jours, Passés composés, 2021.À découvrir

LE FIGARO. – Le ministère de l’Enseignement supérieur projette d’accorder par principe des points supplémentaires aux candidats boursiers à leurs concours. Que vous inspire ce dispositif?

Raphaël DOAN. – C’est d’une condescendance extrême: l’Éducation nationale n’étant plus capable de réduire les inégalités sociales, on finit par proposer aux candidats boursiers de passer des concours truqués. Près de 30% des étudiants dans les grandes écoles sont déjà boursiers: c’est moins que dans le reste de l’enseignement supérieur (37%), mais cela n’a rien de négligeable. En accordant des points bonus aux boursiers, on jettera sur eux une suspicion d’illégitimité alors que la plupart sont parfaitement capables de réussir des concours tout seuls. D’ailleurs, la majorité des intéressés n’en veulent pas.

Par ailleurs, on finit par oublier que le premier objectif des grandes écoles est de former une élite compétente et légitime. Plutôt que d’essayer de faire en sorte que nos ingénieurs soient «représentatifs» de la société en abaissant le niveau d’exigence, nous ferions mieux de nous assurer qu’ils soient les meilleurs du monde. Mais ceux qui proposent ces réformes sont obnubilés par les universités américaines ; ils n’aiment pas la logique des grandes écoles françaises.

Est-ce la porte ouverte à une discrimination positive à l’américaine, voire à des quotas ethniques?

C’est déjà de la discrimination positive. Elle ne concerne pas encore l’origine ethnique parce que la France reste rétive à ces considérations, mais qui sait ce qui peut se passer dans quinze ans? De proche en proche, on pourra introduire de plus en plus de paramètres. Le gouvernement veut favoriser à l’ENA les candidats issus de certains quartiers, l’ENS réfléchit à tenir compte de l’engagement associatif des candidats ou du niveau d’études des parents…

Le problème, c’est que chaque dispositif crée de nouveaux angles mortsRaphaël Doan

Toute différence avec la moyenne statistique sera prétexte à un nouveau critère. Le problème, c’est que chaque dispositif crée de nouveaux angles morts. Les États-Unis en voient désormais les effets pervers: les élèves d’origine asiatique subissent un handicap parce qu’ils réussissent trop bien.

Ce dispositif est-il légal? Ne contredit-il pas le principe d’égalité et certains principes constitutifs de la République?

On peut faire dire ce qu’on veut au principe d’égalité, en soutenant qu’un dispositif inégalitaire vient corriger des inégalités préexistantes. Mais ces concours s’inspirent surtout de l’article six de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen selon lequel «tous les citoyens (…) sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents». Ce principe limpide avait d’abord été appliqué aux recrutements administratifs, puis aux concours d’écoles assimilées à la fonction publique. Les grandes écoles privées s’en sont ensuite inspirées. De ce point de vue, Polytechnique ou l’ENA pourraient être mieux protégées que les écoles de commerce. Mais le Conseil constitutionnel a admis beaucoup d’exceptions, et il n’est pas certain que des obstacles juridiques suffisent à empêcher ces réformes. À la fin, cela reste un débat politique.

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Quelles peuvent être les conséquences de cette évolution?

Le surcroît de complexité et d’arbitraire représente un risque. Le concours a l’avantage d’être transparent: chacun s’y présente avec son talent et ses connaissances, et sont retenus ceux qui produisent le meilleur travail. Bien sûr, c’est une épreuve académique. Mais rares sont ceux qui gardent de l’échec à un concours un sentiment d’injustice. Si l’on pervertit la logique du concours, les étudiants perdront confiance dans la reconnaissance de leur valeur ; ceux qui profiteront des bonus douteront de leur légitimité, ceux qui n’en bénéficieront pas nourriront du ressentiment.

À la fin, c’est la confiance dans les institutions et dans le fonctionnement de la société qui en souffriraRaphaël Doan

Pire, ce système suscitera des comportements tactiques. Pour réussir, il faudra savoir comment fonctionnent les arcanes du système. À la fin, c’est la confiance dans les institutions et dans le fonctionnement de la société qui en souffrira.

Comment permettre aux étudiants de condition modeste d’accéder davantage aux grandes écoles?

C’est un travail en amont. L’Éducation nationale ne permet plus d’identifier les élèves prometteurs pour les amener à un haut niveau d’exigence: les parcours comme ceux d’Albert Camus, repéré par son instituteur, sont de plus en plus rares. Les meilleurs lycées préparent leurs élèves comme s’ils étaient en classe préparatoire, les autres ne les informent même pas que les classes préparatoires existent. Il faut insister sur les savoirs fondamentaux – ce sont ceux qui discriminent le plus -, rétablir des moyens pour les bons élèves de faire leurs preuves par des examens exigeants, et leur permettre à ces élèves d’être accompagnés dans la préparation aux concours. Mais il faut aussi se préoccuper de ceux qui ne sont pas faits pour passer ces concours: valorisons d’autres voies scolaires et universitaires, comme savent le faire les Suisses. Préserver l’élitisme des grandes écoles n’a de sens que si les autres débouchés bénéficient d’une égale dignité.

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