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Abécédaire de la déconstruction

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CRITIQUE. Baptiste Rappin est philosophe, chercheur, Maître de Conférences à l’IAE Metz School of Management et auteur d’une œuvre profonde sur les implications philosophiques du management. Abécédaire de la déconstruction (éditions Ovadia) est son dernier livre.

Abécédaire de la déconstruction

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La rédaction Publié le 26 juin 2021. FRONT POPULAIRE

Déconstruction. Voilà un mot qu’on entendait il y a encore peu uniquement dans les universités et les arrière-salles des bibliothèques. Puis il s’est répandu comme une trainée de poudre à canon dans le vocabulaire médiatico-politique, jusqu’à devenir un truisme finalement assez flou. Pourtant, il y a réellement beaucoup à en dire. Lorsqu’un mot entre par effraction dans le début public – les idées n’étant pas automotrices -, c’est qu’il a été porté par un climat.

Déconstruire les services publics, déconstruire l’école, déconstruire les institutions, déconstruire le patriarcat, déconstruire la « blanchité », déconstruire la France…certes, mais comment, par qui et pourquoi ? Il faut remonter plus loin encore, à la racine, au code-source de cette entreprise de sape. Pour ce faire, il nous faut en passer par la rigueur consciencieusement généalogique du philosophe.

Au-delà de l’école, des institutions et même de la France, toute la pensée occidentale repose sur une forme architecturale particulière : la métaphysique. Au cœur de la métaphysique, la notion d’archè, qui signifie à la fois le commencement (d’où le mot « archaïque », par exemple) et le commandement (d’où le mot « archonte », par exemple). Avec l’archè, c’est le principe de l’être comme fondement qui est posé, ce qui rendra possible ce que les philosophes appellent « l’ontologie », c’est-à-dire la saisie de l’être profond des choses. À partir de cette définition, les implications de la déconstruction s’éclairent :

« Si la métaphysique se bâtit à partir du primat et de la stabilité d’une archè, la déconstruction, tout au contraire, prend le parti de l’an-archie, c’est-à-dire de la fuite des commencements et de la vanité du commandement, elle expose ainsi une pensée sans origine ni autorité », note Baptiste Rappin. Négation de l’idée d’origine, de celle d’autorité, de celle de fondement, de celle de hiérarchie, de celle d’identité…même de celle de langue car « la langue est fasciste », selon la formule consacrée de Roland Barthes.

Cette tentative de sarclage est vertigineuse et, au sens propre, radicale, c’est-à-dire qu’elle entend remonter à la racine de la pensée occidentale pour la délégitimer. Depuis l’origine (Platon notamment), la pensée européenne s’est pensée dans le recours au concept comme saisie du réel : la nature, l’être, le devenir, l’identité, l’altérité, le mouvement, le repos…On encadre les phénomènes par le recours à l’Idée et à la Forme pour organiser la pensée. Disons-le d’une image : la pensée métaphysique est une cathédrale.

À l’opposée, la déconstruction est une Tour de Babel (l’image est de Jacques Derrida). Contre toute idée d’absolu, d’achèvement, de totalité, d’harmonie, de structure, d’équilibre, la Tour de Babel est multiplicité, incomplétude, inachèvement, absence de clôture…Se dessine déjà dans cette métaphore le grand renversement qui sera la première grande étape de sape de la déconstruction : l’Autre plutôt que le Même, l’affect plutôt que la raison, le corps plutôt que l’âme, le mouvement plutôt que le repos et évidemment, en dernier ressort : la femme plutôt que l’homme (courant néoféministe), l’animal plutôt que l’Homme (courant antispéciste), les damnés de la terre plutôt que l’Occident colonisateur (courant post-colonial)…

L’ontologie implique l’idée de permanence. Pour qu’un être puisse continuer à être lui-même, il faut supposer que, par-delà sa propre évolution, il est toujours lui-même. Cela implique de penser en termes de filiation, d’héritage, de lignée, de souvenirs et immanquablement d’identité. Or la déconstruction est une pensée de l’impermanence et de la métamorphose (voire de la reprogrammation), de la vie kaléidoscopique. L’identité substantielle est condamnée en soi comme totalitarisme en puissance. Mais alors quel monde commun est-il encore possible ? On « n’habite pas une séparation », dit Pierre Manent au sujet de la laïcité. De même ici, peut-on habiter la déconstruction ? Ne vit-elle pas uniquement, sur le mode parasitaire, aux dépens ce qu’elle prétend déconstruire ?

À travers cet abécédaire d’une clarté remarquable – il n’est pas aisé de rendre aussi facile d’accès une thématique aussi ardue sans la simplifier outrageusement – Baptiste Rappin navigue dans les eaux troublées de la pensée déconstructrice et nous dévoile, citations sourcées à l’appui, les contours et le cœur de ce qui est sans doute le plus grand projet de dynamitage de l’histoire de la pensée.

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