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« Kanal Istanbul », l’onéreuse folie d’Erdogan

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Le chantier pharaonique visant à percer un « Bosphore bis » entre mer Noire et mer de Marmara est un projet juteux pour certains proches du président.

Une vue aerienne des travaux du futur canal d'Istanbul entre la mer Noire et la mer de Marmara.
Une vue aérienne des travaux du futur canal d’Istanbul entre la mer Noire et la mer de Marmara.© LOKMAN AKKAYA / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

Par Guillaume Perrier Publié le 27/06/2021. LE POINT

On croyait l’idée enterrée, faute de pouvoir la financer. De tous les mégaprojets d’infrastructure dont Recep Tayyip Erdogan a couvert Istanbul, le « Kanal » est le plus ambitieux. Un « projet fou », disait lui-même le dirigeant turc en 2011. Une œuvre pharaonique qui, si elle voit le jour, transformerait le visage d’Istanbul et de sa région. Ce 26 juin, Erdogan inaugure le chantier du futur « Kanal Istanbul », voie navigable de 45 kilomètres de long et 300 mètres de large de la mer Noire à la mer de Marmara, à l’ouest de l’agglomération d’Istanbul. Et peu importe si le maire, Ekrem Imamoglu, élu en 2019, s’y oppose.

Le nouvel axe, parallèle au détroit du Bosphore, doit permettre de dévier le trafic maritime loin du centre urbain et de développer un nouveau pôle économique, avec une ville nouvelle d’un million et demi d’habitants, une connexion aux axes de transport, au port et au nouvel aéroport d’Istanbul. Six ponts doivent l’enjamber. Le coût est estimé au bas mot à 20 milliards d’euros. Et sa rentabilité pose question alors que la Turquie connaît une crise économique et une chute des investissements.

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Erdogan avait dévoilé il y a dix ans les contours d’un projet imaginé pour célébrer le centenaire de la République turque, en 2023. « Dans l’histoire, il y a toujours eu de grands rêves derrière les grandes avancées et les grandes victoires, a-t-il dit. C’est l’un des projets les plus importants du siècle. Le Kanal Istanbul éclipsera le canal de Suez et le canal de Panama. » Le nouveau canal pourra voir transiter 160 navires par jour, y compris les plus gros gabarits. Délesté, le Bosphore pourrait théoriquement être rendu aux petites barques de pêcheurs et aux bateaux de transport urbain. Un million de Stambouliotes traversent quotidiennement le détroit.

Fragile écosystème

Mais le canal, préviennent ses détracteurs, sera lourd de conséquences pour l’environnement. Pour le creuser, il faudra percer une zone peu urbanisée, semi-marécageuse et facilement inondable, condamner des terres agricoles et des ressources en eau, déblayer des millions de mètres cubes de terre. En reliant les deux mers, il risque de modifier le fragile écosystème marin des détroits et les échanges naturels de courants.

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Les doutes sont aussi d’ordre géostratégique. Le passage des détroits, Bosphore et Dardanelles, pour passer de la mer Noire à la Méditerranée, est régi par la convention de Montreux de 1936, qui garantit la libre circulation des navires de commerce et prohibe tout droit de péage. Le passage par un canal dérivatif ne pourrait donc pas être imposé aux navires. Or la Turquie entend instaurer un système de péage sur le nouveau canal.

En outre, si les mesures qui limitent la circulation de navires de guerre de pays non riverains étaient remises en cause, une rapide militarisation de la région serait à craindre, la Russie voyant d’un mauvais œil l’intrusion en mer Noire de pays rivaux. Cette menace a fait sortir des militaires turcs de leur réserve. Le 4 avril 2021, 104 amiraux à la retraite ont adressé une lettre ouverte « à la grande nation turque » pour l’avertir des dangers que représenterait la non-application des dispositions de Montreux. Le président Erdogan a aussitôt dénoncé « une démarche putschiste et un crime contre la sécurité de l’État » de la part des amiraux.

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L’insistance à mener le projet à son terme s’explique aussi par l’enjeu économique qu’il représente. Kanal Istanbul promet de générer de l’emploi et de l’activité pour plusieurs années. Le chantier est une aubaine pour les entrepreneurs de travaux publics qui gravitent dans l’entourage présidentiel et bénéficient des marchés de l’État. « Cengiz, Limak, Kolin, Kalyon, tous ces groupes ont participé à la construction de l’aéroport et de nombreux autres projets. C’est un système népotique », juge la journaliste Cigdem Toker, enquêtrice du quotidien d’opposition Sözcü. La spéculation foncière bat son plein le long du tracé. Des hommes d’affaires proches du pouvoir, la mère de l’émir du Qatar, la direction des affaires religieuses et le propre fils d’Erdogan, Bilal, ont tous acquis des terrains au bord du futur canal.

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