MEMORABILIA

L’éditorial du Figaro: «À la présidentielle, tout est possible»

 Réservé aux abonnés

Par Alexis Brézet, directeur des rédactions. LE FIGARO. 27 juin 2021

Alexis Brézet. Le Figaro.

Le vieux monde est de retour! En Paca, le Rassemblement national espérait qu’un sursaut de participation, symétrique de celui qui lui avait coûté la victoire entre les deux tours des régionales de 2015, viendrait cette fois inverser la donne en sa faveur ; le sursaut n’a pas eu lieu. Résultat : rien ne change. Sept régions de droite, cinq régions de gauche! Tous les sortants sont reconduits. D’un scrutin à l’autre, la carte politique de la France des régions ne bouge pas d’un iota.Tout ça, pour ça!

La semaine du FigaroVoxNewsletter

Le samedi

Retrouvez les chroniques, les analyses et les tribunes qui animent le monde des idées et l’actualité. Garanti sans langue de bois.S’INSCRIRE

Un scrutin pour rien? C’est ce que prétendront tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre, ont intérêt à minimiser les conséquences de cette «parenthèse» minée par l’abstention, et, disent-ils, absolument «déconnectée» des échéances futures. En vérité, par ce qu’elles révèlent de l’état de l’opinion autant que par les effets qu’elles ne manqueront pas de produire, ces élections régionales rebattent fortement les cartes politiques qu’on disait déjà distribuées, une fois pour toutes. Dans cette France morcelée, émiettée, éparpillée façon puzzle (qu’on pense au nombre de quadrangulaires et de pentagulaires ce dimanche), dans cette France dont l’abstention massive dit l’indifférence et la colère, tout est désormais possible. Macron, Le Pen, un candidat de droite: chacun, désormais, peut prétendre accéder au second tour de l’élection présidentielle. Quant à en prédire l’issue, bien malin qui pourrait! À un an de l’échéance, le jeu politique n’a jamais été aussi ouvert.

Pour le Rassemblement national, que la dramaturgie politico-médiatique avait par avance sacré vainqueur des régionales, le coup est rude. Après les déconvenues successives des législatives, des européennes et des municipales, voici Marine Le Pen renvoyée à l’ancienne malédiction. Le «plafond de verre» est un plafond d’airain! De quoi répandre le poison du doute chez ses partisans – «Ça ne marchera donc jamais!» – et, parmi ses troupes, celui de la contestation. Turbulences en perspective.

Le jeu politique n’a jamais été aussi ouvert

Pour autant, au vu des chiffres, il serait tout à fait exagéré de prétendre que le RN a définitivement perdu la partie. Certes, entre transgression (essentielle à qui veut porter la protestation des catégories populaires) et «dédiabolisation» (nécessaire pour désarmer un «front républicain»), Marine Le Pen va sans doute devoir placer plus justement le curseur – sans tomber dans l’outrance et l’amateurisme qui lui ont coûté cher par le passé. Mais la colère du peuple reste pour elle un puissant moteur que les caprices de l’actualité (attentats, crise migratoire, poussée de l’insécurité) peuvent à tout moment suralimenter. La présidente du RN fait le pari que les soutiens qui lui ont fait défaut aux régionales voteront à la présidentielle parce que seule la présidentielle permet de sanctionner efficacement les «élites». Le pari n’est certes pas gagné, mais rien ne permet de dire qu’il est perdu.

Pour Emmanuel Macron, c’est à peine mieux: il échappe certes à l’humiliation ultime qu’eût été, en Paca, la défaite de Renaud Muselier, mais, pour le reste, il n’a guère de raisons de pavoiser. Mais qu’est-il allé faire dans cette galère? Alors qu’il aurait fort bien pu se tenir à l’écart de cette bataille, où il n’avait rien à gagner, le chef de l’État a choisi de plonger les deux mains dans la tambouille régionale. Résultat: la déferlante de l’abstention sonne comme un cruel démenti à son engagement de «réenchanter» la politique ; et la sévère défaite de son camp (10 % des exprimés, à peine plus de 3 % des inscrits, pour le parti dit «majoritaire»!) apparaît comme un échec personnel. Au total, le président de la République est doublement affaibli: dans sa réputation d’habileté manœuvrière, mais aussi dans son statut de «meilleur rempart» contre Le Pen: sans doute Thierry Mariani n’a pas été élu, mais le score final du RN, plus élevé en Paca que dans toutes les autres régions, dit bien le caractère hasardeux de sa stratégie.

Rude défi pour Emmanuel Macron, renvoyé au dilemme de tous les présidents en fin de mandat: agir, réformer encore, au risque de précipiter contre lui la coalition des mécontents, ou bien ne rien faire, laisser courir, et décourager ce qui lui reste de partisans. Sans appareil partisan solide sur quoi s’appuyer ni possibilité de débaucher de nouveaux alliés, le chef de l’État, qui voit s’émousser le formidable argument électoral qu’était la menace RN, ne peut plus compter, pour affronter l’échéance de 2022, que sur lui-même et sur le lien personnel qu’il a su tisser avec les Français (cette popularité solide qui continue d’être la sienne). C’est peu, mais, après tout, il n’en avait pas davantage quand il a gagné il y a cinq ans. Et si la fortune a décidé de sourire durablement aux sortants…

Sur l’échiquier de la présidentielle, la gauche occupe une place à part, un peu en retrait. En théorie, le score cumulé de ses différentes composantes devrait leur permettre, si elles parvenaient à se mettre d’accord sur une candidature de premier tour, d’accéder au second. Mais la réalité de ses divisions est telle que cette perspective paraît hautement improbable.

Car la gauche n’a pas seulement, comme la droite, à arbitrer entre des ambitions personnelles concurrentes. PS, EELV, PC, LFI… ce sont des machines partisanes qui s’affrontent (elles-mêmes parfois divisées en leur propre sein) et, surtout, des idéologies de moins en moins compatibles. Quoi de commun entre la social-démocratie traditionnelle et l’environnementalisme décroissantiste d’une partie des Verts, entre la gauche républicaine et le néoracialisme mâtiné d’islamo-gauchisme des amis de Jean-Luc Mélenchon? En l’absence d’un François Mitterrand pour unifier tout cela (on imagine assez mal Yannick Jadot ou Anne Hidalgo dans le rôle), tout indique que la gauche, en 2022, sera condamnée à jouer les utilités.

De ces élections régionales, c’est donc la droite qui, à l’évidence, tire avantage. On la brocardait, on la disait morte et enterrée, vouée à quémander ici le soutien humiliant de la majorité présidentielle, à négocier là l’appui compromettant de tel ou tel ami de Marine Le Pen… La voici requinquée, ressuscitée, reconduite dans tous ses fiefs et apanages, et comme étourdie de ses propres succès!

Certes, elle aurait tort de céder à l’euphorie: le score bien médiocre de ses listes dans les régions où elle n’était pas en situation de sortant témoigne du chemin qui reste à accomplir, mais enfin, voilà longtemps qu’elle n’avait pas été à pareille fête. Xavier Bertrand, Laurent Wauquiez et Valérie Pécresse l’emportent haut la main en triangulaire, voire en quadrangulaire, quand Renaud Muselier l’emporte en duel – signe que la droite à tout intérêt à rester solide sur ses appuis et qu’elle ne s’impose pas moins quand elle refuse de pactiser avec le RN ou de faire la courte échelle à Macron. L’espoir change de camp, le combat change d’âme… Tout un électorat qui traînait son spleen depuis la catastrophe Fillon se reprend, pour la suite, à espérer.

Encore faut-il maintenant que les chefs de la droite, qui par le passé ont plus d’une fois fait la preuve de leur aptitude infinie aux querelles fratricides, aux divisions stupides et aux conflits d’ego, se montrent cette fois à la hauteur de cette espérance! Bertrand, Pécresse, Wauquiez: trois candidats potentiels, c’est deux de trop! Sauront-ils faire mentir la réputation de la droite la plus bête du monde et trouver ensemble le chemin pour désigner un candidat, composer une équipe et bâtir un projet?

Responsabilité immense. Alors que le pays n’a jamais été aussi à droite ni aussi en phase avec les valeurs que la droite a toujours portées, ses électeurs seraient prêts à admettre que la famille des Républicains, si elle trouve en face meilleur qu’elle, ne remporte pas l’élection présidentielle ; ils n’accepteraient pas qu’elle soit, une fois encore, la cause de sa propre défaite.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :