MEMORABILIA

De la « révolte des élites » à l’abstention des peuples : retour sur trente ans de crise de la démocratie en Occident

La sécession des élites est un phénomène général dans l’Occident des années 1990-2020. Le peuple y a réagi de deux façons : le vote pour des partis « populistes » ou l’abstention. Et souvent les deux à la fois.

Edouard Husson. ATLANTICO 28 juin 2021

Peu après le décès de Christopher Lasch (1932-1994), on publia ce qui reste peut-être son chef d’oeuvre The Revolt of the Elites and the Betrayal of Democracy, paru en traduction française en 1999, sans fantaisie sur le titre: La révolte des élites et la trahison de la démocratie. 

Ce sont surtout les deux premières parties qu’il faut lire, tant elles livrent une prophétie saisissante de la crise de la démocratie qui accompagne depuis 30 ans la mise en oeuvre du mondialisme.

La thèse de Lasch est paradoxale et simple à la fois: ce ne sont pas les classes populaires qui ont décider de quitter la démocratie mais les élites occidentales. Prenant la suite de Michael Young dans The Rise of Meritocracy (1958), Lasch montre comment l’accès d’une minorité à l’enseignement supérieur et à ses diplômes – après la réalisation d’un enseignement secondaire de masse qui coïncide avec la sommet de l’âge démocratique – conduit à la constitution d’une « élite » qui parle entre elle, préfère rencontrer les diplômés d’autres pays plutôt que de dialoguer avec le peuple du pays où elle vit. La révolte des élites conduit à leur progressive  « sécession ».

Le livre parut en traduction française trois ans avant le tremblement de terre du 21 avril 2002, lorsque Jean-Marie Le Pen se retrouva au second tout de l’élection présidentielle à la place de Lionel Jospin. En fait, la révolte des élites avait commencé, en France, en 1992, à l’occasion du référendum sur le traité de Maastricht, dont le résultat marqua une très claire répartition des votes selon le niveau de diplômé. 36% du corps électoral, la plupart des diplômés de l’enseignement supérieur, vota oui! 34% vota non. Et, on l’oublie trop souvent: 30% des électeurs préférèrent l’abstention.  La révolte des élites est un phénomène général dans l’Occident des années 1990-2020. En décembre 1990, le parti conservateur britannique renversait Margaret Thatcher parce qu’elle s’était opposée frontalement à la participation de la Grande-Bretagne à l’évolution de la Communauté Européenne telle que l’imaginait Jacques Delors et la plupart des dirigeants européens. Aux Etats-Unis aussi, l’éloignement d’un libéralisme nationiste pour aller vers le néo-libéralisme accompagna le passage à la mondialisation débridée des années 1990-2007, avec, comme apogée, les mandats de Geoge W. Bush et le grand mensonge des armes de destruction massive en Irak. En Allemagne, la réunification voulue par le Chancelier Kohl ne déboucha pas sur la continuation de l’alternance entre deux partis à forte assise populaire, comme dans l’ancienne Allemagne de l’Ouest mais sur l’évolution de ces deux partis, chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates vers des partis de la classe moyenne supérieure, le paysage politique allemand se fragmentant et l’abstention montant aux élections législatives (à part 2017, où elle est remontée à 75%, elle n’a jamais dépassé 70% depuis 2009).  En fait, les peuples ont réagi de deux manières à la sécession des élites: le vote pour des partis « populistes » ou l’abstention; souvent les deux à la fois. Le Front/Rassemblement National en France, les partis successifs de Nigel Farage en Grande-Bretagne, le FPÖ en Autriche, Cinque Stelle en Italie etc… Evidemment, ces partis sont la cible d’une propagande haineuse de la part de l’establishment, ou d’opérations de déstabilisation. Il arrive aussi qu’ils s’égarent eux-même dans des impasses (c’est le cas du Front National, des provocations de Jean-Marie Le Pen sur la Seconde Guerre mondiale au choix tactique désastreux de Marine Le Pen à propos de l’euro). Et dans ce cas, comme on l’a vu aux élections régionales, cela produit pour finir une abstention massive.  Il existe cependant une troisième possibilité. Qu’une partie de la classe dirigeante prône la fin de la sécession, la réconciliation avec un projet national. C’est en France que cela fut esquissé une première fois, avec Nicolas Sarkozy. L’élection de 2007 amorçait la reconstruction d’une droite nationiste. Mais, mis au pied du mur, quand il se serait agi de braver définitivement l’establishment sur la question centrale, celle du contrôle de l’immigration, Nicolas Sarkozy laissa ses directives s’enliser dans la résistance de la hausse administration, de la classe politique et de la bien-pensance culturelle.  Sarkozy, dont la campagne de 2007 avec des accents trumpiens, n’a pas voulu connaître le sort de ce dernier: être soumis, comme « traÎtre à sa classe » à un pilonnage permanent de tout l’establishment. Dans un article récent, The Rise of the Corporate-State Tyranny, Joel Kotkin, l’un des plus brillants auteurs américains actuels, analyse avec la distance d’un Démocrate à l’ancienne mode, la coalition des intérêts publics et privés qui se sont coalisés pour empêcher la réélection de Donald Trump – il la qualifie de « fascisme moderne ». Il existe pourtant une différence essentielle entre Nicolas Sarkozy et Donald Trump: tous les sondages montrent que l’ancien président américain a gardé une popularité intacte tandis qu’aujourd’hui Nicolas Sarkozy est voué aux gémonies par ceux qui lui reprochent d’avoir contourné le non à la Constitution Européenne et ceux qui lui reprochent d’avoir menti quand il annonçait contrôler l’immigration. Nicolas Sarkozy ne ferait sans doute pas plus de 10% à une nouvelle élection présidentielle alors que personne ne rit quand on envisage une nouvelle candidature de Donald Trump à la Maison Blanche – et surtout pas les Démocrates !  Le seul cas de reconnexion réussie entre les dirigeants et les classes populaires est celui de la Grande-Bretagne où l’intelligence (et l’abnégation) de Nigel Farage et l’instinct politique de Boris Johnson ont permis au Brexit d’aboutir. Bien entendu, les ambiguïtés ne manquent pas: la participation électorale aux élections générales de décembre 2019 fut d’un peu moins de 70%. Et à peine la souveraineté retrouvée, Boris Johnson a soumis le peuple britannique aux injonctions très « sécession des élites » de la politique sanitaire façon Forum de Davos. La connivence des élites internationales (ce que David Rothkopf appelle « la super-classe » et le pouvoir de ce que Joel Kotkin appelle « tyrannie de l’Etat allié aux grandes entreprises » est énorme. Nul ne peut dire si la démocratie sera sauvée par des membres de la classe dirigeante cvapable de mettre fin à la révolte des élites. En tout cas, le déni de réalité de la classe politique sur l’abstention depuis une semaine en France nous dit que notre pays ne remontera pas la pente immédiatement. 

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