MEMORABILIA

Bioéthique : « La gravité de ce qui se joue aujourd’hui reste sous-estimée »

TRIBUNE: Pierre Manent; François-Xavier Bellamy; Elisabeth Geffroy

LE MONDE, 28 juin 2021.

-Chimères homme-animal, embryons transgéniques, « bébés-médicaments »… Le texte de loi, qui devrait être adopté le 29 juin par le Parlement, abat les garde-fous, estiment les professeurs de philosophie Elisabeth Geffroy, Pierre Manent et François-Xavier Bellamy (également membre du parti Les Républicains).

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Tribune. Le projet de loi bioéthique revient en lecture définitive à l’Assemblée nationale. Malgré trois ans de discussions, son contenu est encore très largement méconnu des Français, la mesure phare qu’est l’ouverture de la PMA aux femmes seules et aux couples de femmes ayant monopolisé l’attention. Qui, même au sein des médias, sait réellement ce qui se prépare à travers les évolutions nombreuses et majeures que ce texte autorisera ?

L’ignorance est telle que, lorsque en octobre 2019, les chroniqueurs de l’émission « Quotidien » avaient relayé une intervention sur ce projet de loi, ils l’avaient spontanément analysée comme un tissu de désinformation complotiste ; il s’agissait en fait d’une description factuelle des « avancées » proposées par les députés de la majorité. L’autorisation de créer des embryons chimériques mêlant des cellules humaines et animales avait, par exemple, paru trop improbable aux journalistes pour qu’ils vérifient de quoi il retournait : elle a pourtant bien été votée de nouveau en commission au début du mois de juin.

Principe du respect de la personne

Le faible intérêt pour les considérations éthiques qui s’attachent à des actes très techniques explique sans doute que les manipulations génétiques, pourtant bien présentes dans le projet de loi, aient été si peu évoquées dans le débat public. Sur des questions aussi décisives, la controverse n’a jamais cessé, mais la gravité de ce qui se joue aujourd’hui reste essentiellement sous-estimée : c’est pourquoi il nous semble indispensable de revenir ici sur les enjeux humains majeurs de ce texte.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  « Les chimères homme-animal sont une alternative à l’expérimentation humaine »

Chimères homme-animal, embryons transgéniques, ciseaux génétiques Crispr-Cas9, « bébés-médicaments », autoconservation des ovocytes sans motif médical, gamètes artificiels… : ces techniques touchent, à la fois physiquement et ontologiquement, à ce qui constitue le cœur de notre condition humaine. D’abord parce qu’elles menacent l’intégrité et la protection de notre identité génétique : via la technique du ciseau moléculaire, on fabriquera désormais des embryons transgéniques, par suppression et remplacement de morceaux d’ADN créant des modifications génétiques transmissibles à la descendance – sans que personne ne maîtrise les mutations ultérieures…

Ensuite, parce qu’elles sont une violation de la frontière entre les espèces, permettant, avec la création de chimères, l’implantation de cellules humaines dans des embryons animaux, pour fabriquer, demain, des cochons, des souris ou des singes dotés d’organes humains.

Enfin, parce qu’elles sont une renonciation supplémentaire au principe du respect de la personne comme fin en soi, une objectivation des êtres humains utilisés comme moyens : les « bébés-médicaments » seront conçus par fécondation in vitro (FIV) et sélectionnés pour être immuno-compatibles avec leur frère ou leur sœur atteint de maladie génétique. Ils seront ainsi transformés en êtres dont l’existence a pour seule origine et seule fin de servir d’instrument de guérison à un autre qu’eux – soit la définition même d’une réduction au rang de pur moyen.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Loi bioéthique : l’autoconservation des ovocytes élargie, mais avec quels moyens ?

Dans le choix politique d’autoriser de tels actes, se décide la place que nous donnons collectivement à la vie humaine. Car les principes qui sous-tendent ces choix sont très clairs : ce texte de loi abat les garde-fous que la loi avait maintenus, encourageant et facilitant la manipulation de la vie humaine, malgré tous les risques avoués ou encore inconnus, le tout avec pour seule raison que ce qui est techniquement possible doit finir par être permis. Autant dire que la France, dont le modèle bioéthique constituait une référence dans le monde démocratique, consent d’avance à toutes les mutations que la science permettra, renonce au principe même de la responsabilité politique, qui est de décider de la règle commune.

Discernement moral et politique

Seule compte désormais la rentabilité : l’utilisation de cellules souches d’un embryon humain pour la recherche, par exemple, n’était autorisée que si aucune autre technique n’était possible eu égard à la finalité poursuivie ; cette condition est abandonnée. Pourquoi abandonner cette exigence minimale, au moment précis où des méthodes alternatives aux manipulations de cellules embryonnaires se développent ? L’explication semble, hélas, simple : ces méthodes alternatives sont plus coûteuses… Derrière la mise en scène du « progressisme » en marche, la logique du marché gagne des pans de la vie humaine qui lui restaient encore indisponibles.

Toute nouveauté n’est pas nécessairement bonne en soi. Il nous appartient, comme citoyens, de décider des contours du monde humain dans lequel nous désirons vivre, au lieu de laisser la technique arbitrer et agir à notre place. La prise de conscience écologique a consisté à découvrir précisément cela, un peu tard : l’étendue inédite de notre capacité technique, loin de nous rendre maîtres de notre destin, nous oblige aujourd’hui à un immense effort pour reprendre le pouvoir sur notre propre pouvoir.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Bébés OGM : les comités d’éthique français, allemand et britannique presque à l’unisson

A l’inverse, s’obliger à un vrai discernement moral et politique ne fait pas de nous des timorés incapables de progrès, mais des agents libres qui se reconnaissent le devoir de se dominer eux-mêmes avant de prétendre dominer le monde et la nature. Etrange paradoxe que cette tendance à déréguler les manipulations et expérimentations menées sur l’homme, au moment où nous réapprenons envers l’environnement le sens de la mesure, la nécessité d’une autolimitation, l’obligation d’anticiper les conséquences des mutations que nous imposons à des équilibres vulnérables et nécessaires à la vie…

Pourquoi oublier soudainement le principe de précaution, surtout lorsque sont concernés les ressorts les plus profonds, intimes et fragiles de l’être humain ? Tenons-nous à ce point à faire du corps humain le prochain objet de notre démesure technique, et reproduire sur lui des erreurs déjà commises contre la nature ? N’avons-nous vraiment rien appris ?

François-Xavier Bellamy est professeur de philosophie et député au Parlement européen (Parti populaire européen) ; Elisabeth Geffroyest professeure de philosophie ; Pierre Manent est professeur de philosophie et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Pierre Manent(Professeur de philosophie),  François-Xavier Bellamy(Professeur de philosophie et député au Parlement européen) et  Elisabeth Geffroy(Professeur de philosophie)

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