MEMORABILIA

Un think tank américain critique la capacité de défense militaire française

LETTRE DES ARMÉES. Rand Corporation a examiné la défense française et sa capacité à participer à un conflit conventionnel en Europe. Son constat est sévère !

Par Jean Guisnel Publié le 29/06/2021 LE POINT

Quand la Rand Corporation se penche sur les capacités des armées françaises, ça pique un peu !

Organisation privée à but non lucratif aux sujets d’études très étendus, des affaires stratégiques à la santé, en passant par le terrorisme et l’éducation, « la Rand » publie de très nombreux rapports.

Caractéristique rare aux États-Unis, elle est non partisane et non idéologique. Elle est, selon un chercheur français qui la connaît bien, une « très sérieuse boîte de conseil pour les institutions américaines, un centre d’expertise respecté pour les politiques publiques ».

Trois de ses auteurs viennent de se pencher sur les forces armées françaises, dans un rapport commandé par le Pentagone et titré « Un allié solide aux capacités limitées. Vision d’ensemble des capacités de la défense française, du point de vue du partage des charges »*. La principale question à laquelle devait répondre ce document concerne les appuis conventionnels (non nucléaires, donc) que pourraient fournir les Français à l’Otan dans le cadre d’une hypothétique confrontation armée avec la Russie, aux frontières d’un pays balte.

La confiance règne

Les entretiens conduits en France pour la rédaction de ce rapport datent un peu : ils remontent pour une large part à 2018. Ils ne tiennent donc pas compte de l’effort budgétaire réel engagé par la loi de programmation militaire 2019-2025, qui a permis de régler certains problèmes.

Le ton est donné dans les premières lignes du rapport : « La France possède une des meilleures forces militaires d’Europe occidentale, en raison de son engagement à maintenir des capacités aussi étendues que possible et à les conserver pour faire face à tout type de conflit, y compris une guerre conventionnelle à haute intensité, sans avoir besoin d’alliés ».

Stephanie Pezard, Michael Shurkin et David Ochmanek, les trois auteurs, doutent cependant fortement de la possibilité que la France puisse maintenir cet effort dans la durée : « Dans un premier temps, les militaires français pourraient sans doute être en mesure de remplir toutes les missions mais ils manquent de profondeur, à savoir que des opérations aussi exigeantes épuiseraient rapidement ses ressources humaines et matérielles. »

Indisponibilités

Le document souligne les efforts de modernisation français des trois armées, dont le programme Scorpion de l’armée de terre, qui fait véritablement entrer cette dernière dans l’âge adulte du champ de bataille numérisé. Le texte se montre assez inquiet pour l’armée de l’air et de l’espace, regrette que les Rafale ne soient pas (à ce stade) « interopérables » avec les F-35 américains, et souligne des difficultés « sévères » : celles des capacités de transport aérien stratégique, des munitions en nombre insuffisant pour frapper les défenses antiaériennes adverses.

À LIRE AUSSIÉgypte : 54 Rafale, une polémique… et une dette qui granditL’indisponibilité récurrente des hélicoptères de combat et de manœuvre est fustigée. Une donnée partagée avec la flotte de surface de la marine nationale, « qui connaît des problèmes de disponibilité [des navires] et de stocks de munitions trop bas ». Toutes les armées, en réalité, sont dans le même cas : en pensant alléger le budget en rognant sur les stocks de munitions ou de pièces de rechange, voire de matériels complets, on fait fausse route ! Quant à une guerre conventionnelle, par exemple pour protéger un pays balte, elle hypothéquerait les missions françaises en cours, que ce soit celles se déroulant outre-mer, sur le sol national, ou encore la dissuasion nucléaire : « déployer des forces additionnelles en Europe de l’Est en nombre significatif exigerait très probablement de retirer des moyens des missions actuelles, ce qui pourrait provoquer ces résistances politiques ».

Le rapport considère que les Français utilisent à bon escient dans les opérations extérieures des matériels conçus pour des conflits à haute intensité, en citant le canon CAESAR, le Rafale et les technologies numériques. La médaille a son revers : simple exemple, l’artillerie française est actuellement assez faible, notamment pour effectuer des frappes à grande distance. Le rapport pointe ces vérités : « en ayant choisi l’idée d’un « segment moyen » adapté à la fois aussi bien aux options hautes et basses du spectre conflictuel, la France rend peu probable l’évolution des orientations basiques de ses forces armées dans un avenir prévisible ». Le rapport ne met pas seulement notre pays en cause quand il avance que l’Otan, dont la France fait partie, aurait fort à faire s’il devait affronter la Russie : « Les alliés pourraient se trouver dans une situation dans laquelle leurs forces terrestres seraient fortement surclassées en effectifs et en matériels par les moyens que la Russie pourrait déployer en une semaine ou deux aux frontières des États baltes. »

Quelle solution ?

Au chapitre des recommandations, les auteurs sont dubitatifs, car septiques sur la capacité de l’Otan, de la France également, à « convaincre un leader russe agressif qu’un coup de main à bas coût est irréalisable ». Ils suggèrent une série de huit mesures qui permettraient à leurs yeux de faire évoluer cette situation. Actuellement, l’Otan déploie des forces terrestres dans les pays baltes, mission à laquelle la France participe avec notamment la mission Lynx en Estonie.

La Rand propose de déployer des moyens plus lourds, dont une brigade blindée si un conflit menaçait, bientôt suivie par trois autres brigades. Ils suggèrent le déploiement d’artillerie lourde, de moyens de renseignement et de drones « en grand nombre ». Mais aussi de grosses capacités informatiques protégées, de stocks importants d’armes antichars et de moyens de guerre électronique, mais aussi de capacités anti-drones, anti-hélicoptères (la défense sol-air « couche basse »), anti-avions et antimissiles. Sans oublier les moyens de transport lourd terrestres et aériens. Autant de capacités qui sont comptées, quand elles existent, dans les armées françaises… Elles sont au courant, merci pour elles. Entre Français et Américains, le débat sur la défense de l’Europe se poursuit, business as usual.

Stephanie Pezard, Michael Shurkin, David Ochmanek, « A Strong Ally Stretched Thin. An Overview of France’s Defense Capabilities from a Burdensharing Perspective », Rand corporation, Santa-Monica, Cal.

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